Septembre 10, 2022
Par Contretemps
235 visites
Lire hors-ligne :

La nouvelle Constitution n’allait pas dĂ©manteler le nĂ©olibĂ©ralisme Ă  elle seule, mais elle pouvait sans aucun doute crĂ©er de meilleures conditions pour continuer Ă  mener la bataille. Comment alors expliquer qu’une grande majoritĂ© de Chilien·nes ait tournĂ© le dos Ă  cette proposition constitutionnelle, considĂ©rĂ©e par de nombreuses organisations sociales et de gauche comme un pas en avant historique ? 

***

Dimanche 4 septembre, Santiago du Chili : les militants de la Coordination des mouvements sociaux pour le « oui Â» (apruebo) Ă  la nouvelle Constitution [Comando de los movimientos sociales para el Apruebo] Ă©taient rĂ©unis au siĂšge du syndicat Bata dans le centre de la capitale, Ă  quelques pas de l’emblĂ©matique Plaza Dignidad, centre nĂ©vralgique de la grande rĂ©bellion populaire d’octobre 2019. Les rĂ©sultats du rĂ©fĂ©rendum sur le nouveau texte constitutionnel, Ă©laborĂ© pendant une annĂ©e par la Convention constitutionnelle, instance Ă©lue au suffrage universel en mai 2021, ont commencĂ© Ă  tomber Ă  18 heures.

On comprend alors vite que le rejet (rechazo) allait l’emporter, mais personne n’avait prĂ©vu l’ampleur de la dĂ©faite. AprĂšs des mois de mobilisation, il a fallu faire face et accepter la victoire des secteurs conservateurs opposĂ©s Ă  la proposition constitutionnelle, qui ne cherchait rien de moins qu’à mettre fin Ă  la Constitution de 1980, Ă©laborĂ©e pendant la dictature de Pinochet et a instaurĂ© une des Constitution les plus dĂ©mocratique de la planĂšte.

Un rejet retentissant

Le rĂ©sultat a Ă©tĂ© Ă©crasant : 61,88% en faveur du rechazo (rejet) et 38,12% pour apruebo (approbation), avec une participation de plus de 13 millions d’électrices.eurs (85,81% des inscrit.e.s), soit 4,5 millions de plus qu’au second tour de l’élection prĂ©sidentielle de dĂ©cembre 2021, une hausse principalement dĂ©terminĂ©e par l’installation d’un systĂšme de vote obligatoire avec inscription automatique.

Dans la rĂ©gion de Magallanes, Ă  l’extrĂȘme sud, oĂč vit la famille du prĂ©sident Gabriel Boric, le rechazo a atteint 60 % : une dĂ©faite personnelle pour le jeune leader de gauche. Dans le Nord, l’apruebo n’a pas atteint 35 % et dans la rĂ©gion d’AraucanĂ­a, oĂč vivent la plupart des communautĂ©s mapuches, le rechazo a atteint 74 %. MĂȘme dans le grand Santiago ou ValparaĂ­so, zones urbaines traditionnellement plus enclines au changement et oĂč plusieurs maires de gauche (y compris communistes) ont Ă©tĂ© rĂ©cemment Ă©lus, il n’y a pas eu de majoritĂ© en faveur de la nouvelle Constitution : l’approbation n’a atteint une majoritĂ© que dans 8 des 346 municipalitĂ©s du pays !

Les porte-parole de la droite et du « centre Â» (dont des membres de la DĂ©mocratie ChrĂ©tienne), opposĂ©s au texte, sont immĂ©diatement apparus dans les mĂ©dias pour cĂ©lĂ©brer leur succĂšs dans certaines rues et places des quartiers aisĂ©s de Santiago. L’extrĂȘme droite s’est Ă©galement rĂ©jouie du rĂ©sultat. Plusieurs dirigeant.e.s conservateurs se sont Ă©tonnĂ©s de l’ampleur de leur victoire, un scĂ©nario improbable il y a deux ans, lorsque le Chili – « oasis Â» et « vitrine Â» du nĂ©olibĂ©ralisme – semblait prendre un nouveau chemin historique marquĂ© par la rĂ©bellion d’octobre 2019.

Les Ă©lites nĂ©olibĂ©rales ont tentĂ© Ă  plusieurs reprises de colmater « par en haut Â» les fissures bĂ©antes du modĂšle et la profonde crise de lĂ©gitimitĂ© (et de reprĂ©sentativitĂ©) du systĂšme politique, qui ont quasiment conduit Ă  la destitution du prĂ©sident milliardaire SebastiĂĄn Piñera par la rue, en octobre. C’est ainsi que le 15 novembre 2019, la quasi-totalitĂ© des partis prĂ©sents au Parlement (de la gauche jusqu’à l’extrĂȘme droite) ont signĂ© « l’Accord pour la paix sociale et une nouvelle Constitution Â».

Cet accord a divisĂ© le Frente Amplio(coalition de gauche parlementaire, en partie issue du mouvement Ă©tudiant, crĂ©Ă©e en 2017) entre celles et ceux qui soutenaient l’accord et une « nĂ©cessaire Â» canalisation des luttes en cours et celles et ceux qui voyaient – Ă  juste titre – dans cet accord un moyen de dĂ©sactiver la force de la rĂ©bellion populaire en imposant une issue institutionnelle. Les franges du mouvement les plus mobilisĂ©es ont ainsi dĂ©crit et conspuĂ© l’accord comme le produit d’une nouvelle « cuisine Â» entre les partis politiques du systĂšme, un pacte conclu « Ă  portes fermĂ©es Â» alors que le mouvement populaire faisait face Ă  une violente rĂ©pression criminelle de la part de l’État chilien (avec des milliers de blessĂ©.e.s, mais aussi l’emprisonnement de centaines de « prisionnier.e.s politiques de la rĂ©volte sociale).

ConcrĂštement, le 19 dĂ©cembre 2021, l’un des mentors de l’Accord, Gabriel Boric a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident du Chili Ă  la tĂȘte d’une alliance (Apruebo Dignidad) formĂ©e par sa coalition, le Frente Amplio et le Parti communiste. Cette Ă©lection de l’ancien leader Ă©tudiant semblait confirmer, indirectement et dans les urnes, une forte volontĂ© de changement social, mĂȘme si sur la base d’un programme de centre-gauche trĂšs modĂ©rĂ© et en affrontant Antonio Kast, le candidat de l’ultra-droite qui lui traduisait une revendication « d’ordre Â» avec des accents racistes, antifĂ©ministes et xĂ©nophobes d’une importante partie de la population. Les alarmes Ă©taient dĂ©jĂ  allumĂ©es, mais la plupart des forces des gauches semblaient ne pas les voir.

Auparavant, les chiffres du plĂ©biscite de 2020 avaient, il est vrai, indiquĂ© de vastes possibilitĂ©s de transformation sociopolitique (78 % des Ă©lectrices.eurs ont approuvĂ© l’idĂ©e d’une nouvelle Charte fondamentale pour enterrer la Constitution de 1980), malgrĂ© les limites propres Ă  une Convention constitutionnelle en partie « rĂ©glementĂ©e Â» par les anciens partis du CongrĂšs (en imposant notamment une majoritĂ© qualifiĂ©e des 2/3 pour toute adoption d’un nouvel article). D’autres alarmes s’allument pourtant Ă©galement Ă  ce moment-lĂ  : prĂšs de la moitiĂ© des Chilien.ne.s ne s’est pas mobilisĂ©e pas dans les urnes, notamment dans les quartiers populaires, pour ce vote pourtant historique qui devant fermer la porte Ă  l’hĂ©ritage institutionnel de Pinochet.

Mais la force de propulsion d’octobre semblait encore assez puissante pour pouvoir s’imposer partiellement lors de la formation de la Convention, lors d’une Ă©lection directe au suffrage universel, avec paritĂ©, avec des siĂšges rĂ©servĂ©s aux peuples autochtones, avec des listes de candidats indĂ©pendant.e.s (hors partis) et la prĂ©sence notable de militant.e.s du mouvement fĂ©ministe et social. La mise au pied du mur de la droite et des secteurs les plus conservateurs mis en minoritĂ© au sein de la Convention a permis d’obtenir un texte constitutionnel progressiste et Ă  bien des Ă©gards trĂšs avancĂ© : il Ă©tait proposĂ© de mettre fin Ă  l’État subsidiaire nĂ©olibĂ©ral et de construire un État « de droit, social et dĂ©mocratique », solidaire et paritaire, reconnaissant de multiples droits fondamentaux et sociaux (santĂ©, Ă©ducation, retraite), y compris des formes de dĂ©mocratie participative, avec un vĂ©ritable espace pour les biens communs et les moyens de faire face Ă  la crise climatique.

Avec Ă©galement une forte prĂ©sence de revendications fĂ©ministes – comme la reconnaissance du travail domestique et de soins rĂ©munĂ©rĂ©s et non rĂ©munĂ©rĂ©s –, le texte validait en outre l’instauration d’un systĂšme de sĂ©curitĂ© sociale publique, la dĂ©privatisation partielle de l’eau, la fin du sĂ©nat pour crĂ©er une chambre des rĂ©gions et la crĂ©ation (enfin) d’un État plurinational, intĂ©grant une partie des revendications historiques et territoriales du peuple Mapuche, dont leur systĂšme de justice. Certes nombre d’autres points sont restĂ©s lettre morte, particuliĂšrement la possibilitĂ© du retour de l’extraction miniĂšre (cuivre, lithium) dans le giron public, une limite considĂ©rable pour toute vellĂ©itĂ© passablement rĂ©formatrice dans un pays comme le Chili.

Le droit du travail a Ă©galement connu une avancĂ©e notable dans la proposition constitutionnelle avec la nĂ©gociation collective par branche, le droit de grĂšve effectif et le renforcement de la reprĂ©sentativitĂ© syndicale, c’est-Ă -dire un virage copernicien par rapport Ă  la rĂ©glementation du capitalisme chilien actuel, provoquant d’ailleurs le mĂ©contentement des grandes entreprises locales et transnationales. Évidemment, la nouvelle Constitution n’allait pas Ă  elle seule dĂ©manteler le nĂ©olibĂ©ralisme, mais elle crĂ©ait certainement de meilleures conditions pour continuer Ă  livrer bataille dans le pays andin. Comment expliquer alors qu’une grande majoritĂ© des Chiliennes et des Chiliens ait tournĂ© le dos Ă  cette proposition, considĂ©rĂ©e par de nombreuses organisations sociales comme une avancĂ©e historique ?

Raisons d’une dĂ©faite

Il faut d’abord souligner la capacitĂ© des classes dominantes nĂ©olibĂ©rales Ă  concentrer leur force dans le domaine mĂȘme oĂč les luttes sociales semblaient pouvoir avancer : les droits sociaux inscrits dans le projet de nouvelle Constitution dans des domaines tels que la santĂ©, le logement, l’accĂšs Ă  l’eau, l’éducation et le travail. À cette fin, les forces du Rechazo ont Ă©tabli une stratĂ©gie communicationnelle peuplĂ©e de fake news.

Par le biais d’une campagne mobilisant plusieurs millions de dollars sur les rĂ©seaux sociaux et en utilisant leur quasi-monopole des mass mĂ©dias, les opposant.e.s au texte ont avancĂ© des absurditĂ©s de la teneur suivante : si le texte constitutionnel Ă©tait approuvĂ© « les citoyen.ne.s devront ĂȘtre obligatoirement soignĂ©s dans un systĂšme de santĂ© publique effondrĂ© Â», « la libertĂ© d’enseignement sera abolie Â», « des subventions et bons d’État seront crĂ©Ă©es incitant les travailleurs Ă  choisir le chĂŽmage, plutĂŽt que le travail Â», « nombre de logements seront expropriĂ©s et la propriĂ©tĂ© privĂ©e sera limitĂ©e Â», « le principe d’égalitĂ© devant la loi sera aboli favorisant les indigĂšnes et les homosexuels entre autres “minoritĂ©s” Â», « la libertĂ© de culte sera abolie et les communautĂ©s Ă©vangĂ©liques seront persĂ©cutĂ©es Â», « l’avortement sera autorisĂ© Ă  n’importe quel moment de la gestation Â», « les contrĂŽles migratoires aux frontiĂšres seront levĂ©s Â», « les criminels seront protĂ©gĂ©s judiciairement au dĂ©triment des victimes Â», « l’épargne des fonds de retraite des travailleurs sera confisquĂ©e, empĂȘchant son hĂ©ritage Â», « le nom du pays et les emblĂšmes nationaux seront changĂ©s Â»â€Š pour ne citer que quelques-unes des dĂ©clarations qui sont apparues dans le temps d’antenne TV obligatoire durant la campagne.

Plus que la variĂ©tĂ© des fakes de la campagne du Rechazo, il est important de souligner la rĂ©elle capacitĂ© de planification stratĂ©gique de la droite. Ces dirigeant.e.s ont aussi habilement optĂ© pour une campagne qui se disait favorable au changement constitutionnel mais pas Ă  cette nouvelle constitution lĂ , trouvant ainsi des alliĂ©.e.s au centre de l’échiquier politique et chez les partisan.ne.s de l’ex-ConcertaciĂłn (sociaux-libĂ©raux ayant gouvernĂ© le pays durant 20 ans).

Sur ce point, on a pu voir une importante diffĂ©rence avec les forces politiques de l’Apruebo : bien que la gauche parlementaire et les mouvements sociaux anti-nĂ©olibĂ©raux aient remportĂ© la plupart des siĂšges au sein de la Convention constitutionnelle, dĂšs le moment inaugural de l’élection du bureau exĂ©cutif, ils ont montrĂ© leurs diffĂ©rences et faible capacitĂ© stratĂ©gique ; certains constituant.e.s ont surtout semblĂ© suivre les us et coutumes du CongrĂšs chilien discrĂ©ditĂ©, alimentant un image dĂ©sastreuse dans l’opinion publique. Les listes d’indĂ©pendant.e.s ont aussi connu plusieurs revers et un scandale qui s’est soldĂ© par la dĂ©mission d’un Ă©lu de la « liste du peuple Â».

ParallĂšlement, les forces du centre-gauche se sont montrĂ©es rĂ©ticentes Ă  suivre les propositions refondatrices des Ă©lu.e.s liĂ©s aux mobilisations, prĂ©fĂ©rant garantir la stabilitĂ© Ă©tatique et les accords avec les sociaux-libĂ©raux. De fait, malgrĂ© les nombreuses initiatives de consultation et de participation, la Convention a semblĂ© trop Ă©loignĂ©e des prĂ©occupations immĂ©diates du monde populaire et de ses intĂ©rĂȘts, sans que cette tendance ait pu ĂȘtre inversĂ©e au cours des derniĂšres semaines.

Dans le mĂȘme temps, il faut souligner que les multiples assemblĂ©es et cabildo territoriaux, ainsi que les tentatives de coordination de la jeunesse et de travail collectif de quartier – qui avaient surgi avec force au cours d’octobre 2019 – ont Ă©tĂ© progressivement dĂ©mantelĂ©es et perdues de la force, tant par l’effet des politiques institutionnelles et Ă©lectorales que par la rĂ©pression Ă©tatique continue. Dans un second temps, la pandĂ©mie, le couvre-feu et la crise Ă©conomique ont jetĂ© une chappe de plomb, de plus, sur la dynamique des luttes.

Par ailleurs, le gouvernement Boric, malgrĂ© les promesses de rĂ©formes progressistes de la campagne, s’est rapidement trouvĂ© impliquĂ© dans le mĂȘme jugement citoyen de rejet et dĂ©sapprobation. Alors qu’une dĂ©cision politique Ă©tait nĂ©cessaire pour mettre de l’eau au moulin du changement constitutionnel, le gouvernement a inaugurĂ© un mandat hĂ©sitant, faible politiquement, Ă  la recherche permanentes d’alliances « pragmatiques Â»avec l’ex-ConcertaciĂłn au CongrĂšs – oĂč il est minoritaire – pour pouvoir gouverner. À de nombreux moments, on a clairement ressenti le poids du vĂ©ritable chef de cabinet du gouvernement, le ministre des finances Mario Marcel, ex- prĂ©sident de la Banque centrale et ancien militant du bloc social-libĂ©ral qui a dirigĂ© le pays depuis 1990.

La ministre de l’IntĂ©rieur, Izkia Siches, a Ă©galement Ă©tĂ© au centre des critiques pour avoir commencĂ© sa dĂ©marche en cherchant briĂšvement un dialogue avec les communautĂ©s Mapuches en conflit pour finir par avaliser la militarisation de la zone et l’emprisonnement du leader de la Coordinadora de Comunidades en Conflicto Arauco-Malleco (CAM), HĂ©ctor Llaitul. Il en va de mĂȘme pour a question des prisonniers politiques de la « RĂ©bellion d’Octobre Â», plusieurs d’entre elles et eux Ă©tant restĂ©s en dĂ©tention provisoire durant des mois, voire des annĂ©es, alors que l’exĂ©cutif n’a Ă  aucun moment afficher une volontĂ© de procĂ©der Ă  une grĂące gĂ©nĂ©rale.

Des progrĂšs concrets ont, certes, Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s dans l’accĂšs Ă  la santĂ© publique, mais l’absence de progrĂšs sur des questions centrales au plan Ă©conomique, et concernant le projet d’une – timide – rĂ©forme fiscale, ont fini par dĂ©truire l’image de « gouvernement rĂ©formateur Â» de l’exĂ©cutif. Gabriel Boric n’est pas disposĂ© Ă  affronter les pouvoirs Ă©conomiques et de facto habituels, ni Ă  mobiliser sa base sociale pour ce faire. À partir de cette position de classe, une partie importante de celles et ceux qui avaient votĂ© pour lui ont commencĂ© Ă  le dĂ©sapprouver ouvertement.

En parallĂšle, la droite a profitĂ© de sa machine mĂ©diatique bien huilĂ©e pour opĂ©rer un amalgame entre l’impopularitĂ© croissante du gouvernement et le texte de la nouvelle constitution, un texte par ailleurs long (388 articles) et considĂ©rĂ© comme « maximaliste Â» sur plusieurs points par des secteurs sociaux trĂšs divers, allant des catholiques opposĂ©s Ă  l’inclusion du droit Ă  l’avortement dans la Constitution, jusqu’aux citoyen.ne.s « patriotes Â» apeurĂ©s par la notion de plurinationalitĂ©.

De mĂȘme, la croissance du crime organisĂ© et du narcotrafic, souvent associĂ© par la presse aux situations dramatiques des migrants dans le nord du pays et l’explosion de l’inflation et du travail informel, ont alimentĂ© un climat de crainte et de rĂ©action. Le nouvel Ă©lectorat de plus de 4 millions de personnes amenĂ© dans les urnes par le nouveau systĂšme de vote obligatoire (notamment les personnes ĂągĂ©es), s’est directement liĂ© Ă  la frange populaire déçue ou voulant exprimer leur colĂšre : le large triomphe du Rechazo fut ainsi consommĂ©, sans que le sens politique de ce vote puisse ĂȘtre mĂ©caniquement et unanimement considĂ©rĂ© comme un vote en faveur de la droite, mais souvent plus contre une situation sociale et politique dĂ©gradĂ©e.

Comme le note l’historien Igor Goicovich, le divorce entre le monde populaire, le gouvernement et le processus constitutionnel est Ă©vident si l’on analyse les rĂ©sultats du 4 septembre. Les nombreuses questions soulevĂ©es lors de la Convention par les mouvements sociaux sur le fĂ©minisme, l’environnementalisme ou la plurinationalitĂ© n’ont pas suscitĂ© une grande adhĂ©sion de l’électorat populaire et ont mĂȘme suscitĂ© de l’incomprĂ©hension dans le pays « d’en bas Â» :

« Dans toutes les communes que les Ă©cologistes appellent “zones de sacrifice”, l’option Rechazo s’est largement imposĂ©e (
). Les communes de la RĂ©gion Bio BĂ­o et de La AraucanĂ­a (Macrozone Sud) ont connu une Ă©volution similaire. OrientĂ©es largement vers l’exploitation forestiĂšre, le conflit entre les entreprises forestiĂšres et les communautĂ©s indigĂšnes y a atteint des dimensions de plus en plus radicales. (
)

Si l’on observe le comportement Ă©lectoral des communes de la rĂ©gion mĂ©tropolitaine, on constate une tendance historique : les communes aux revenus les plus Ă©levĂ©s (Las Condes, Lo Barnechea et Vitacura) votent massivement pour l’option Rechazo. Les communes qui rassemblent de prĂ©fĂ©rence les secteurs Ă  revenus moyens de la population, comme La Reina, Providencia, Macul, PeñalolĂ©n et La Florida, votent Ă©galement pour cette option, Ă  l’exception des communes de MaipĂș et Ñuñoa. Dans le mĂȘme temps, pratiquement toutes les communes ouvriĂšres, dont Recoleta, El Bosque, La Pintana, La Granja, Lo Espejo, Cerro Navia, Renca et Independencia, qui ont Ă©tĂ© des bastions historiques de la gauche, ont Ă©galement optĂ© pour Rechazo. Â»

La dimension de rejet de classe de ce vote est massive et devrait ĂȘtre une leçon d’humilitĂ© et d’autocritique pour les gauches sociales et politiques qu’elles soient rĂ©formistes ou rĂ©volutionnaires.

 

Et maintenant ?

La frange du monde populaire qui, malgrĂ© tout, a votĂ© Apruebo tant lors du plĂ©biscite de dimanche dernier que lors de celui de 2020, sont aujourd’hui aux prises avec un sentiment d’échec et d’impasse, qui pourrait se transformer en engagement profondĂ©ment antagoniste au modĂšle nĂ©olibĂ©ral chilien si surgissent des alternatives politiques concrĂštes, indĂ©pendantes de la gauche parlementaire, et capables de proposer des rĂ©ponses aux demandes sociales non rĂ©solues depuis octobre 2019. Car il est clair qu’un tel projet ne pourra compter sur le soutien du gouvernement actuel.

Dans son discours du dimanche du plĂ©biscite, Gabriel Boric a appelĂ© Ă  « l’unitĂ© nationale Â» et Ă  abandonner « le maximalisme, la violence et l’intolĂ©rance Â» tout en annonçant un remaniement ministĂ©riel rapide. Le remaniement de cabinet rĂ©alisĂ© dans la foulĂ©e confirme la trajectoire « vers le centre Â» social-libĂ©ral du gouvernement, ouvrant davantage le palais de La Moneda aux forces de l’ex-ConcertaciĂłn, ce qui pourrait mettre davantage Ă  mal son alliĂ©, le Parti communiste. Ce cabinet sera destinĂ© Ă  clore la rĂ©forme fiscale sous la forme d’un pacte avec la droite, qui rĂ©pondra de maniĂšre prĂ©visible aux prioritĂ©s immĂ©diates de survie du gouvernement, Ă  savoir attirer des capitaux en accueillant des entreprises Ă  rentabilitĂ© rapide et demander des avances pour couvrir les dĂ©penses publiques afin de contenir de nouvelles mobilisations particuliĂšrement de la jeunesse, qui pointent dĂ©jĂ .

En ce qui concerne la Constitution, le prĂ©sident et les partis dans leur ensemble ont confirmĂ© qu’ils continueront Ă  travailler sur un nouvel itinĂ©raire constituant, mais que celui-ci aura dĂ©sormais pour centre le CongrĂšs actuel, laissant ainsi entrevoir le retour de la « politique des consensus Â» pourtant rejetĂ©e depuis 2019, enterrant l’empreinte transformationnelle de la nouvelle Constitution. Un processus « dĂ©cafĂ©inĂ© Â», contrĂŽlĂ© par la droite et le centre, pourrait finalement mettre fin Ă  la Constitution de Pinochet, tout en garantissant la continuitĂ© nĂ©olibĂ©rale aux classes dominantes. Mais le jeu reste ouvert tant la force latente de la rĂ©bellion populaire pourrait continuer Ă  parcourir les sous-sols de la sociĂ©tĂ© chilienne.

Le 4 septembre, au vu du rĂ©sultat du plĂ©biscite, la Coordination des mouvements sociaux pour le « oui Â» concluait sa dĂ©claration ainsi :

« Il est impĂ©ratif que les secteurs qui se sont organisĂ©s pour rendre ce processus possible assument Ă©galement la tĂąche qui nous incombe aujourd’hui. Il n’y a pas de retour en arriĂšre possible. Notre peuple a pris une dĂ©cision indiscutable et la tĂąche de renverser la Constitution Pinochet et le modĂšle nĂ©olibĂ©ral est toujours Ă  l’ordre du jour. Dans ce processus, les leçons que nous avons apprises seront fondamentales, car nous, les mouvements sociaux, ne sommes plus ce que nous Ă©tions avant que cette Constitution ne soit Ă©crite. Â»

*

Franck Gaudichaud est professeur d’études latino-amĂ©ricaines Ă  l’UniversitĂ© Toulouse-Jean JaurĂšs et membre de la rĂ©daction de Contretemps. Miguel Urrutia est sociologue Ă  la facultĂ© des sciences sociales de l’UniversitĂ© du Chili et militant de Izquierda Libertaria (Chili).

Cet article a Ă©tĂ© Ă©crit depuis Santiago et d’abord publiĂ© par la revue Jacobin AmĂ©rica LatinaTraduit de l’espagnol et actualisĂ© pour ContreTemps par les auteurs.

Ă  voir aussi

Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu