Janvier 3, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Illustration originale : Aline PIRES
Récit semi-mythique de la tradition afro-brésilienne, l’histoire de Chico Rei est un délicieux exemple de ruse au service de la justice dans un contexte d’oppression sans pitié, typique de la littérature orale, qui donne souvent le dessus à la subtilité sur la force brute.
Elle se déroule au XVIIIe siècle, alors que les esclaves africains, arrachés à leur pays et parfois vendus par tribus entières étaient déportés au Brésil par les trafiquants portugais, en particulier pour exploiter les mines d’or, alors en plein essor et qui rapportaient d’immenses fortunes au roi du Portugal et à leurs propriétaires.

C’est ainsi, vendu par un royaume ennemi avec une grande partie de son peuple et de sa famille, que le roi Galanga fut embarqué vers 1740 depuis le Congo à destination des mines d’or du sud du Brésil, « as Minas Gerais », les Mines générales.
L’histoire rapporte qu’une violente tempête éclata pendant la traversée, et que les marins superstitieux jetèrent dans les flots pour les apaiser la reine Djàlo, épouse de Galanga, et leur fille Itulo.
Les esclaves, comme c’était l’usage, ayant été rebaptisés de noms chrétiens, Galanga devint Francisco, et les trafiquants, qui avaient noté l’ascendant que le roi déchu conservait sur son peuple à travers les épreuves, le surnommèrent Chico (abréviation de Francisco) Rei (le roi).
Comptant que son autorité sur les siens leur faciliterait la tâche, les Portugais vendirent à nouveau Chico Rei avec toute sa tribu et son fils Muzinga au même maître, qui les destinait à travailler dans sa mine de la ville de Vila Rica (à présent nommée Ouro Preto, c’est à dire l’Or noir, au sens d’Or des Noirs).
A l’époque la durée de vie moyenne d’un esclave après l’arrivée dans la mine ne dépassait pas dix à quinze ans, l’extraction étant particulièrement pénible, et le moindre vol puni de mort. En revanche, les esclaves étaient autorisés à cultiver un petit lopin de terre le dimanche et les jours fériés, et pouvaient être affranchis.

Certains racontent que Chico Rei fut inspiré en rêve par Sainte Ifigénia, sainte éthiopienne et première sainte africaine, d’autres par son intelligence subtile.
Toujours est-il que, plutôt que de risquer de perdre la vie dans une révolte d’esclaves ou dans une fuite impitoyablement réprimée, comme il y en eut aussi à cette époque, Chico Rei et son peuple prirent la décision de ne plus se couper les cheveux, et d’aller après le dur travail de la mine les laver à une seule et même fontaine, là même où les femmes de la tribu allaient aussi puiser de l’eau.

Illustration originale: Elsa
Jour après jour, semaine après semaine, la poudre d’or accumulée dans les chevelures se déposait au fond de la fontaine, et était précieusement recueillie, ainsi que les minuscules fragments d’or récoltés et dissimulés sous leurs ongles et sur leur corps, trop petits pour être qualifiés de vol, suffisants pour constituer peu à peu un trésor mis en commun, et destinés à racheter un à un tous les membres de la tribu.
Au bout de cinq ans, le vieux propriétaire de la mine, estimant que celle-ci avait cessé d’être exploitable, offrit à Chico Rei sa liberté, et lui vendit Vila Rica, qu’il put acheter grâce au trésor patiemment accumulé.
Miracle, ou autre chose (on peut penser que les esclaves n’avaient pas dit toute la vérité à leur maître sur son potentiel) la mine se remit alors à produire abondamment, et bientôt Chico Rei fut en mesure de racheter la liberté de son fils, puis peu à peu de chacun des membres de la tribu, chaque esclave libéré travaillant pour contribuer à la libération des autres, jusqu’au dernier…

Chico Rei fit alors bâtir une église à Sainte Ifigenia, dans laquelle les Africains pouvaient se retrouver librement et célébrer un culte syncrétique comprenant des éléments de leur culture et religion d’origine, en particulier Bantu, sévèrement réprimée par ailleurs.
L’une de ces fêtes religieuses afro-brésilienne, le Congado, ou célébration du couronnement du roi du Congo, est encore activement célébrée au Brésil, et tout particulièrement dans la région de Minais Gerais.

Quant à la mine de Vila Rica, elle est désaffectée depuis 1888, année de l’abolition de l’esclavage au Brésil – mais on peut encore la visiter sous le nom de mine du roi Chico.

Aline PIRES




Source: Monde-libertaire.fr