Avril 28, 2021
Par Union Communiste Libertaire 49
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Le groupe suĂ©dois Scania, qui se vante de rĂ©aliser les plus beaux camions du monde, a implantĂ© son usine d’assemblage Ă  Angers en 1992. Plus de 800 salarié·es et environ 300 intĂ©rimaires y rĂ©ceptionnent les piĂšces dĂ©tachĂ©es arrivant des quatre coins du globe et y font l’assemblage final des cabines. Chaque jour ce sont plus d’une soixantaine de camions qui sortent du site immatriculĂ©s. Une partie d’entre eux sont d’ailleurs kaki, car sur le site angevin se trouve dĂ©sormais le pĂŽle dĂ©fense de Scania, inaugurĂ© en janvier par la ministre des ArmĂ©es, Florence Parly.

En 2021 enfin, pour la 4e annĂ©e consĂ©cutive, Scania France a Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©e par le Top Employer Institute – une de ces officines de certification par le biais desquelles le patronat ­s’autocongratule –, pour son engagement en faveur du « bien-ĂȘtre de ses salariĂ©s Â».

Tout ça, c’est pour la com’. La rĂ©alitĂ© est bien diffĂ©rente pour les centaines de salariĂ©s qui s’activent autour de l’unique ligne d’assemblage en « U Â». Quand ils et elles dĂ©noncent les abus des managers, la direction fait l’autruche. Et si un syndicat ose les dĂ©noncer, il est assignĂ© en justice.

En dĂ©cembre 2017, les Ă©lus SUD, FO et CGT ont dĂ©clenchĂ© une enquĂȘte de l’inspection du travail sur l’usage abusif d’intĂ©rimaires. Suite Ă  cela, l’entreprise a Ă©tĂ© contrainte de requalifier 60 intĂ©rimaires en CDI. À ce moment, une intĂ©rimaire a contactĂ© SUD pour s’étonner de n’avoir pas Ă©tĂ© rĂ©gularisĂ©e. Selon un responsable, sa « morphologie serait un frein Ă  l’organisation Â».

InterrogĂ©e sur cette curieuse notion par les dĂ©lĂ©guĂ©s du personnel, la DRH a avancĂ©, elle, le « manque de compĂ©tence Â» et la nature du contrat (un remplacement). Intrigué·es, les Ă©lu·es SUD au CHSCT ont enquĂȘtĂ© auprĂšs des salarié·es, qui ont tĂ©moignĂ© qu’à aucun moment n’avait Ă©tĂ© Ă©voquĂ© un manque de compĂ©tence de cette intĂ©rimaire. Ce qui a Ă©tĂ© dĂ©noncĂ© en revanche, c’est le comportement d’un des managers du secteur, un cauchemar pour l’équipe, qui a provoquĂ© le dĂ©part de 3 intĂ©rimaires et la dĂ©mission de 2 CDI.

Les choses se corsent avec la grĂšve

La situation ne s’amĂ©liorant pas, un droit d’alerte DP a Ă©tĂ© dĂ©posĂ© en janvier 2019. Huit mois plus tard, la direction n’ayant toujours rien fait, SUD a dĂ©noncĂ© son inaction dans un tract. Bingo, cette fois les patrons rĂ©agissent
 en menaçant le syndicat ! SUD est mis en demeure de retirer son tract sous peine de poursuites, considĂ©rant qu’il est « diffamatoire Â» et fait peser un « risque psychosocial Â» ! Le syndicat ne cĂšde pas. Et le tract reste affichĂ©, bien en vue, sur le panneau d’information. Évidemment, Scania ne met pas sa menace a exĂ©cution. Il ne s’agissait, comme souvent, que d’une tentative d’intimidation.

Les choses se corsent avec le lancement d’une grĂšve, en dĂ©cembre 2019, Ă  l’issue des nĂ©gociations annuelles obligatoires (NAO) sur les salaires. Assemblé·es sur le parking, plus de 200 ouvriĂšres et ouvriers de la ligne de production – sur 300 – refusent d’entrer dans l’usine. Et reconduisent la grĂšve, en AG, pendant quatre jours. La ligne Ă  l’arrĂȘt. Le premier jour, aucun camion n’est assemblĂ©.

Entre le droit d’alerte et la ­grĂšve, la direction commence Ă  en avoir marre de SUD. Mais pendant ce temps, les abus managĂ©riaux continuent


L’huissier dĂ©barque au local de Solidaires 49

En fĂ©vrier 2020, SUD diffuse un tract pour faire le bilan de cette grĂšve, parler du droit d’expression suite aux menaces reçues, mais aussi du management pathogĂšne. La direction va saisir l’occasion pour passer Ă  l’attaque. Dans un paragraphe intitulĂ© « coup de froid en logistique Â», le tract syndical affirme, entre autres, qu’« un des responsables du service use et abuse de son pouvoir pour sanctionner les salarié·es, tel un empereur Â». Le tout accompagnĂ© d’une caricature du manager, figurĂ© en manchot empereur plantĂ© sur la banquise.


AussitĂŽt, un huissier est envoyĂ© au local de Solidaires Maine-et-Loire pour assigner en justice le syndicat SUD Industrie 49. L’argument ? La « santĂ© Â» du cadre grimĂ© en manchot. Il vivrait mal la situation de se voir caricaturĂ© sur les panneaux syndicaux, et le tract lui fait courir un « risque psychosocial Â». Ils ont mĂȘme le culot d’invoquer l’article L 4121 du Code du travail : « L’employeur prend les mesures nĂ©cessaires pour assurer la sĂ©curitĂ© et protĂ©ger la santĂ© physique et mentale des travailleurs. Â» Quand il s’agissait de la santĂ© d’ouvriers subissant le management, l’entreprise n’a jamais rĂ©agi, malgrĂ© le droit d’alerte. Mais pour la santĂ© d’un cadre, attention, il y a urgence. En 2015, Scania Ă©tait fiĂšre de se dire « Charlie Â» et de soutenir le droit Ă  la caricature
 mais si la caricature les vise, la plaisanterie ne passe plus.

Finalement, le tribunal d’Angers ne s’est pas laissĂ© duper et a remis l’employeur Ă  sa place, en soulignant que « la caricature du salariĂ© identifiable ne porte pas sur sa vie privĂ©e mais sur son rĂŽle en tant que manager du service logistique mettant en Ɠuvre les orientations de la direction Â». Et de conclure : « Comme toute caricature, ce dessin apparaĂźt comme une outrance humoristique, sur le bon goĂ»t et la pertinence de laquelle les opinions sont libres, mais ne constitue pas une injure. Â» Eh oui, la libertĂ© d’expression syndicale est rĂ©gie par le mĂȘme droit que la libertĂ© de la presse ! Scania a Ă©tĂ© dĂ©boutĂ©e.

Ce qui est beau dans cette histoire, c’est que SUD-Industrie 49 ne compte qu’une vingtaine d’adhĂ©rents. Scania, multinationale intĂ©grĂ©e au groupe Volkswagen, pensait l’écraser facilement. Mais le syndicat n’était pas isolĂ©. Il a pu compter sur la sympathie des travailleuses et travailleurs de la boĂźte qui ont bien identifiĂ© SUD comme une organisation de lutte. Et il a pu compter avec les moyens de l’union fĂ©dĂ©rale SUD-Industrie pour assurer sa dĂ©fense judiciaire. Ainsi, avec de la tĂ©nacitĂ©, mĂȘme un petit syndicat territorial peut tenir tĂȘte Ă  un gĂ©ant industriel et financier.

Scania ridiculisée

Au final, Scania s’est ridiculisĂ©e, puisque sa politique managĂ©riale a Ă©tĂ© exposĂ©e sur la place publique, et que l’action du syndicat a bien fait rire. MĂȘme un site web comme Capital.fr a pu titrer « Le syndicat SUD avait bien le droit de reprĂ©senter un dirigeant en pingouin Â» !

L’intĂ©rimaire Ă  l’origine du conflit, elle, n’a hĂ©las pu ĂȘtre rĂ©gularisĂ©e. Depuis le verdict, le manager incriminĂ© a dĂ» en rabattre, et la situation Ă  la logistique s’est calmĂ©e. Mais petit Ă  petit, ses mĂ©thodes apparaissent dans d’autres services, et SUD reste vigilant.




Source: Unioncommunistelibertaire49.fermeasites.net