Dans ce bistrot, il y a de la faune et de la tendresse, aucun folklore mais bien une femme d’un certain âge qui tient son bar entourée de taxis, de veilleurs, de prostituées et de médecins de garde…

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La première fois que j’y suis entrée chez Pupa [officiellement La Nouvelle gare], un peu par hasard, c’était durant l’hiver 2014, ça sentait déjà la fin d’une épopée.

La dame a aujourd’hui 77 ans, on l’appelle Pupa parce qu’elle ressemblait à une poupée étant petite. Cheveux courts, clope au bec, sabots et tablier, c’est une poupée à la voix rauque. Chez Pupa ça se passe surtout la nuit. Ça se passe aussi dans un quartier glacial de Paris entre quai de la gare et Chevaleret, au milieu des bureaux et des chantiers. Le genre de coin où il ne se passe rien, à part ça : un bistrot qui ouvre à 6 h du matin et ne referme qu’à 5 h du jour d’après.

Depuis 40 ans qu’elle est là, elle peut te raconter tous les changements du quartier, la clientèle d’une décennie et celle de la suivante. Il y a eu les camionneurs de la Sernam, les travaux publics, la Halle Freyssinet et son lot de défilés, salons, tournages : « Et maintenant c’est comment il s’appelle ? Niels ? Qu’est-ce qu’ils font à côté ? Ah oui le plus grand salon numérique du monde, ils prévoient 5 000 bureaux, maintenant on attend… » Mais la vraie clientèle du rade, ses habitués, ses enfants, ses amours depuis le début, ce sont les taxis : « J’ai connu plus de 1 000 taxis, la nuit d’ailleurs si vous prenez un taxi, vous dites “chez Pupa”, pas besoin de donner l’adresse, ils savent où c’est. »

C’est principalement eux qui peuplent la nuit du bistrot. Presque tous se connaissent. Ils passent entre 2 h et 5 h du matin, au moment du creux quand les rues sont désertes, pour manger ensemble et casser la routine du travail solitaire et anonyme. Ils arrivent l’un après l’autre, passent le seuil de la cuisine, demandent à Pupa ce qu’ils peuvent manger ce soir, jouent aux dés en attendant leur plat, se racontent les histoires de clients, s’échauffent sur le thème « Hubert », mangent ensemble. Ils sont parfois interrompus par leur radio taxi et dans ce cas, Pupa garde leur plat au chaud le temps qu’ils reviennent.

Passer la porte de Chez Pupa, c’est effectivement tomber sur Radio nostalgie en continu, voir des gueules d’arsouilles insomniaques, fumer à l’intérieur, manger de la cervelle, du boudin et autre poêlée de champignons, se frotter à un langage rugueux qui charrie et n’épargne personne, boire un café quand ce n’est plus l’heure et encore un parce qu’ici on est tous accros. Ahmed, lui, en boit 15 par nuit. Dans ce bistrot, il y a de la faune et de la tendresse, aucun folklore mais bien une femme d’un certain âge qui tient son bar entourée de taxis, de veilleurs, de prostituées et de médecins de garde. Comme dit Sergio « Pupa c’est la femme la plus bisée de Paris ! » Il est 5 h, Pupa hausse le ton : « T’as du chewing-gum sous tes semelles ou quoi ? T’as pas compris que je voulais fermer ?! » Il ne lui reste qu’une heure de repos à elle, sur la banquette, avant que les premiers ouvriers ne viennent toquer pour leur café et qu’elle ne démarre la cuisine pour le service du midi. L’après-midi, elle rentre chez elle dormir quelques heures.

L’hiver dernier, Pupa a vendu, après des mois de suspens et ça ce n’est pas bien grave, il lui fallait quand même du repos à cette dame. Ce qui inquiète les habitués c’est que la licence de nuit ne soit plus accordée au moment du rachat de l’activité. Les lieux de nuit comme celui-ci ferment les uns après les autres pour laisser place à une capitale silencieuse. « On va aller où nous maintenant ? Au Flunch ? », s’interroge Djamel. « Paris, c’est mort, mort de mort, poursuit Manu. Ils ont tué la ville. » Passer la porte de Chez Pupa ça n’était pas tomber sur une carte postale d’un bistrot du vieux Paris. C’était entrer dans un lieu vivant, le pouls battant et sans concept ; avec des coups de gueule, des gens bourrés, beaucoup d’amour et de solidarité. Start-up de jour, silence de nuit, Paris !

Cabiria

À écouter sur Soundcloud, de la même auteure : « Les habitués de nuit »