Atelier d'autodéfense / Photo Marianne Wasowska {JPEG}

Déjà, en mars 2018, lors de la première « Rencontre internationale des femmes qui luttent », l’invitation zapatiste désignait clairement les sources du problème : le capitalisme et le patriarcat. « Non seulement ce mauvais système nous exploite, nous réprime, nous vole et nous méprise en tant qu’êtres humains, mais il nous exploite, nous réprime, nous vole et nous méprise aussi en tant que femmes. » Cette fois-là, au cœur des montagnes du Chiapas, plus de 6 000 femmes avaient répondu à la convocation. Pour beaucoup, l’expérience est marquante et lorsque les zapatistes proposent une deuxième rencontre, du 27 au 29 décembre 2019, des femmes accourent des quatre coins de la planète.

Cette fois-ci, un seul thème, brûlant, est au programme : celui des violences faites aux femmes. Une rencontre pour dénoncer les viols, assassinats, disparitions et harcèlements que subissent les femmes, partout. Avec un temps pour penser l’action, s’organiser ensemble afin que cela cesse. « Ya basta  ! » (« Ça suffit ! »), comme disent les zapatistes !

Entrée interdite aux hommes / Photo Marianne Wasowska {JPEG}

Dès 1994, la question de la place des femmes a été centrale dans la construction de l’autonomie zapatiste. Lors du soulèvement du 1er janvier, les comandantas étaient partie prenante de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale). La proclamation de la Loi révolutionnaire des femmes [1] les fit entrer sur la scène mondiale. La comandanta Ramona, petite femme indigène, en devint la figure la plus visible. Sous son passe-montagne, elle représentait les pauvres, les « peuples originaires », mais aussi toutes les humiliées, les femmes bafouées depuis la nuit des temps. Sa mort, en 2006, fut un traumatisme pour les communautés zapatistes. En hommage, elles ont donné son nom à un lieu-dit du caracol de Morelia [2]. Les rencontres des femmes en lutte ne pouvaient se dérouler qu’ici.

27 décembre 2019, les femmes zapatistes attendent les femmes du monde. Plus de 4 000 sont venues cette fois, représentant 49 pays. Vingt-et-un mois après la première rencontre, le constat est toujours aussi implacable. Les violences faites aux femmes n’ont pas diminué. Pire, elles ont même augmenté. Au Mexique, les chiffres sont affolants : près de 3 000 assassinées en 2019 et seulement 726 enquêtes ouvertes pour féminicide. Et ailleurs ? Une jeune femme venue d’Inde témoigne : dans son pays, « il y a vingt viols par jour ».

Photo Marianne Wasowska {JPEG}

Ces rencontres sont là pour rappeler que, dans ce monde capitaliste et patriarcal, être une femme, c’est s’exposer à encore plus de dangers. Il s’agit d’une guerre qui ne dit pas son nom. Mais les femmes du monde ont décidé de ne plus se taire. La guerre à la guerre est déclarée. Les mots prononcés par la comandanta Amada résonnent de mille échos : « Nous devons nous protéger et nous défendre avec tout ce que nous avons. Et si nous n’avons rien, alors ce sera avec des bâtons et des pierres. Et s’il n’y a pas de bâton ou de pierre alors ça sera avec notre corps. Se défendre bec et ongles, arracher chaque espace de liberté avec les dents. » Sans triomphalisme, Amada précisera que sur le territoire zapatiste, il n’y a ni féminicides ni disparitions de femmes. Preuve que l’organisation peut être un rempart à l’ignominie. Il y a des rencontres qui deviennent des évidences.

Puis vient le temps des dénonciations. Un véritable raz-de-marée d’horreurs, de viols, d’abus infantiles. L’ampleur en est quasi insupportable. Plusieurs femmes livrent leur récit en public pour la toute première fois. Ici, à l’abri du regard des hommes, huit femmes sur dix témoignent d’une histoire de violence. Le caracol devient une bulle de douleur. Un océan de souffrance. Mais la sororité agit comme un baume apaisant. Il y aura aussi les histoires de luttes collectives, comme cette jeune femme du Kurdistan, qui sera longuement applaudie non pas pour elle seule, mais pour toutes les combattantes qui résistent dans le lointain Rojava. Des Guatémaltèques de l’ethnie Ixil, victimes d’un génocide atroce dans les années 1980, viendront témoigner de leur force pour se reconstruire ensemble. Partout, les femmes résistent. À l’avant-garde d’un monde en effervescence.

Enfin, ce sera le temps de l’organisation, du partage d’expériences. Dans ce petit coin du monde, les femmes se rencontrent, se connectent, créent leurs propres réseaux de solidarité. C’est bouillonnant, passionnel et respectueux à la fois. L’unanimité se fait autour d’une idée claire : ne plus se laisser faire. Bémol : l’assemblée est peut-être plus divisée sur les moyens pour y arriver.

Photo Marianne Wasowska {JPEG}

Photo Marianne Wasowska {JPEG}

Il est temps de repartir chez soi, digérer toutes ces émotions, chargée d’une énergie nouvelle. Une nouvelle date est posée, celle du 8 mars 2020. Le signe de ralliement, un brassard noir pour toutes les mortes, les disparues. Reprendre la rue, hausser le ton, faire en sorte que la peur change de camp. Donner encore un coup de pied à ce vieux monde patriarcal.

À Morelia, pendant trois jours, les femmes du monde ont crié, chanté, pleuré, ri, dansé. Certaines ont tapé dans un ballon. D’autres ont salué le soleil. Des rencontres pour débattre, inventer, apprendre à se défendre. Pour soi. Pour oublier la laideur du monde. Ne serait-ce que le temps d’un air d’accordéon.

Texte : Véro Traba / Photos : Marianne Wasowska

Photo Marianne Wasowska {JPEG}


La colère des mexicaines contre l’impunité

Février 2020, l’horreur continue. En moins d’une semaine, Ingrid Escamilla, 25 ans et Fátima, 7 ans, ont été sauvagement assassinées. Des photos du corps dépecé d’Ingrid ont été publiées à la une de plusieurs tabloïds. Quant à la petite Fátima, son corps présentait des traces de violences sexuelles. Les Mexicaines sont sous le choc, mais bien décidées à ne plus se laisser faire [3]. Sous le slogan « Il pleut du sang », des dizaines de milliers d’entre elles ont manifesté devant le palais présidentiel. Lors d’une conférence de presse, le président Andrés Manuel López Obrador a dû répondre aux questions affûtées d’une activiste sur l’impunité qui encourage les féminicides. D’autres ont exigé des excuses du quotidien La Prensa. Devant son refus arrogant, une camionnette du journal a été brûlée.


Article publié le 01 Juil 2020 sur Cqfd-journal.org