Septembre 19, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Nous avons reçu le texte suivant. Glaçant. Une plongée comme dans un Germinal du 21e siÚcle.

Cordistes morts étouffés sous le sucre :
Comment le respect d’une rĂ©glementation en vigueur depuis 1956 (!) et « un minimum d’anticipation » auraient pu Ă©viter un drame, puis neuf ans de cauchemars aux proches des victimes.

13 mars 2012. À Bazancourt, dans la Marne, quatre cordistes descendent au fond d’un silo de cinquante-quatre mùtres de haut. Sous leurs pieds, dix à quinze mùtres de sucre. Deux hommes seulement remonteront vivants. La formation d’un cratùre dans la masse de matiùre instable sur laquelle ils travaillaient ensevelira leurs deux collùgues, inexorablement, sous des milliers de tonnes de sucre. Arthur Bertelli et Vincent Dequin, 23 et 33 ans, ne reverront jamais le jour.
21 septembre 2021. Le gĂ©ant sucrier Cristal Union (Daddy, Erstein…) et Carrard Services, son prestataire de nettoyage, seront de nouveau jugĂ©s Ă  la cour d’appel du tribunal de Reims aprĂšs avoir fait appel au terme d’une premiĂšre audience en janvier 2019. Pour les proches, pour les collĂšgues de ces deux cordistes, le cauchemar se poursuit neuf ans et demi aprĂšs les faits.


Éric Louis, qui verra son collĂšgue de 21 ans, Quentin, pĂ©rir dans les mĂȘmes circonstances, dans un silo voisin du mĂȘme site de Cristal Union cinq ans plus tard, revient avec une prĂ©cision glaçante sur ce drame qu’un treuil d’évacuation, une paire de talkies-walkies et « un minimum d’organisation et d’anticipation de la part des employeurs » auraient pu Ă©viter.

Un matin de printemps 2012, vers 8 heures, l’équipe de cordistes arrive sur le site de la sucrerie Cristal Union, Ă  Bazancourt.
Il y a lĂ  Roger, le chef d’équipe. Mustapha, postĂ© en tant que vigie. Eux resterons en haut. Abdelamid, salariĂ© de Carrard Services, ainsi que FrĂ©dĂ©ric, Vincent et Arthur, intĂ©rimaires, descendront au fond.
PassĂ©es les formalitĂ©s d’accueil en usage, ils se dirigent vers le silo n°4. Commencent Ă  dĂ©charger leur matĂ©riel, et l’entreposent au rez-de-chaussĂ©e du silo. Les cordes impeccablement lovĂ©es, les lourds sacs contenant les harnais, les mousquetons, descendeurs, anti-chutes, anneaux de sangle… Également les pelles, les pioches, les griffes. Ils entassent le tout dans le monte-charge exigu qui transportera aussi les hommes au sommet du cylindre de bĂ©ton, 54 mĂštres plus haut.

ArrivĂ©s dans le « grenier » du silo, les cordistes Ă©quipent leurs cordes. Il faudra descendre par les trous de remplissage situĂ©s Ă  l’aplomb de la zone oĂč se commencera le travail.
L’opĂ©ration n’est pas anodine. Aucun ancrage n’est prĂ©vu pour effectuer l’amarrage des cordes, malgrĂ© la rĂ©currence de l’opĂ©ration. Depuis plusieurs annĂ©es, Carrard service intervient dans cette sucrerie, dans ce silo, et personne n’a pensĂ© Ă  rĂ©aliser des points de fixation normĂ©s et Ă©prouvĂ©s. La dĂ©brouille et l’improvisation prĂ©valent. C’est aux travailleurs de pallier l’imprĂ©voyance de ceux qui les dirigent. De ceux qui commandent les travaux, pourtant propriĂ©taires des installations.

Un silo de la taille d’un immeuble d’une vingtaine d’étages

Les cordes seront Ă©quipĂ©es directement sur la machinerie prĂ©sente sur place, Ă  savoir l’ensemble de convoyeurs Ă  bandes transporteuses destinĂ©s Ă  acheminer le sucre vers les trous de remplissage lors des campagnes de chargement du silo.
L’opĂ©ration est importante, dĂ©cisive mĂȘme. Lorsqu’on se retrouve suspendu Ă  cinquante mĂštres du sol, la moindre erreur peut s’avĂ©rer fatale.
Mais ces hommes sont des professionnels. Des travailleurs expĂ©rimentĂ©s. Les Ă©quipements sont rĂ©alisĂ©s dans les rĂšgles de l’art.
Ils attendent maintenant le rĂšglement d’autres formalitĂ©s. La mesure de COÂČ Ă  l’intĂ©rieur du silo. La dĂ©livrance du permis de pĂ©nĂ©trer.

Enfin, vers 11 heures, ils amorcent la descente. Plus de quarante mÚtres en rappel, sur leur corde de travail, assurés par un dispositif antichute connecté à une corde de sécurité.
ArrivĂ©s en bas ils se posent sur le sucre. MatiĂšre dense et stable. On ne s’y enfonce quasiment pas. Bien moins que dans du sable sec, dans les dunes. Il serait d’ailleurs impossible de gratter, piocher, pelleter suspendu Ă  une corde de quarante mĂštres de long, que le caractĂšre semi-statique transformerait en Ă©lastique sur telle longueur.
Pour ce travail de plain-pied, ils se libĂšrent d’une des deux cordes et restent connectĂ©s Ă  la premiĂšre, selon les prĂ©conisations en vigueur.
Il faudra bien plus de quatre paires de bras pour vider et nettoyer le silo. Environ 5000 tonnes de sucre cristal s’accumulent encore sur l’intĂ©gralitĂ© de la surface de ce silo de trente mĂštres de diamĂštre. Soit plus de 700 mÂČ, recouverts d’une hauteur de dix Ă  quinze mĂštres de sucre.
La masse immaculĂ©e est formidable. Écrasante. Vus du sommet, les cordistes ne sont que de minuscules points s’agitant Ă  la surface d’une banquise. Le silo Ă©gale la taille d’un immeuble d’une vingtaine d’étages.

Aucun moyen de communication, aucune issue pour sortir par le bas

Pour l’heure, il s’agit de dĂ©gager la trappe des sept mĂštres. Une porte latĂ©rale percĂ©e dans l’épaisseur du bĂ©ton, situĂ©e, comme son nom l’indique, Ă  sept mĂštres du fond du silo. Elle est entiĂšrement recouverte de sucre. Une fois dĂ©gagĂ©e, elle servira d’accĂšs et de point de surveillance pour les cordistes qui procĂ©deront au vidage du sucre.

Abdelamid et FrĂ©dĂ©ric se postent contre la paroi. Vincent et Arthur se tiennent un peu plus Ă©loignĂ©s du mur. Les premiers sont en charge d’émietter et faire glisser le sucre accumulĂ© contre le mur humide vers les seconds qui doivent le faire dĂ©valer encore un peu plus bas.

Au contact de la paroi, le sucre est dur. Chacun est descendu avec une pelle. Pelle en matiùre plastique, comme l’impose le contact avec toute substance alimentaire. Abdelamid demande une pioche.
N’ayant pas de moyen de communication, il a du mal Ă  se faire comprendre par ses collĂšgues de faction lĂ -haut. FrĂ©dĂ©ric se fait d’ailleurs la rĂ©flexion, arrivĂ© en bas, que cette impossible communication n’est pas sĂ©curisante. Il songe Ă©galement qu’il n’y a pas de moyen d’évacuation. Qu’il n’existe pas d’issue en partie basse.

Finalement une pioche descend lentement, se dandinant au bout d’une corde. Puis une seconde.

À peine une demi-heure qu’ils ont posĂ© le pied au fond du silo. Le raclement des pelles, les coups de pioche rendent un son Ă©trange, Ă©touffĂ©, dĂ©formĂ© par l’acoustique particuliĂšre du lieu. Par l’atmosphĂšre lunaire.

Soudain Arthur dit qu’il sent le sucre bouger sous ses pieds.

Quelques secondes d’horreur

Les autres n’ont pas le temps de lui rĂ©pondre. À l’endroit oĂč il se trouve, un cratĂšre s’ouvre. Arthur est entraĂźnĂ© vers le bas. Le sucre l’ensevelissant inexorablement. Le drame se joue en quelques secondes. Quelques secondes de confusion, de sidĂ©ration. D’horreur.

Vincent tente immédiatement de porter secours à Arthur.
TrĂšs vite le cĂŽne s’élargit, et entraĂźne Vincent. Il lutte pour tenter de sortir du flot, pendant qu’Abdelamid et FrĂ©dĂ©ric hurlent Ă  l’attention de la vigie de fermer les trappes.
A aucun moment les cordistes n’ont Ă©tĂ© informĂ©s que des trappes de vidage seraient ouvertes sous leurs pieds.
Ils viennent de le comprendre. De la pire des maniÚres. A leurs dépens.

Puis c’est au tour de FrĂ©dĂ©ric de glisser vers une mort certaine. Il parvient in-extremis Ă  se raccrocher Ă  une corde laissĂ©e libre par les cordistes lors de leur arrivĂ©e au fond. Au prix d’efforts dĂ©sespĂ©rĂ©s, il s’extirpe du torrent de sucre.

Vincent lutte toujours mais s’enfonce. Voit venir l’irrĂ©mĂ©diable. Le sucre l’emmĂšne, le grignote peu Ă  peu.

Abdelamid tente de lui porter secours. Empoigne la main de Vincent et tire de toutes ses forces. L’effort est vain. On ne sort pas un corps aux trois quarts immergĂ© dans une masse de sucre. Dans une masse de quoi que ce soit d’ailleurs. D’autant qu’en l’occurrence la matiĂšre n’est pas inerte : l’aspiration du sucre qui s’écoule en un siphon gĂ©ant est d’une force phĂ©nomĂ©nale.

Abdelamid tient toujours la main qui émerge. Le visage de Vincent a disparu. Englouti. Effacé.

La cascade de sucre s’arrĂȘte enfin. Trop tard.

La mort qui rĂŽde dans les silos est une salope

Le silo n°4, lieu de l’accident, usine Cristal-Union, Bazancourt (51)

Ces instants de cauchemar n’ont durĂ© que quelques secondes. Quelques secondes qui feront basculer dans l’horreur la vie des familles et des proches d’Arthur et Vincent. Noieront de chagrin Marion et Fanny, leurs jeunes compagnes. Hanteront Ă  jamais l’existence FrĂ©dĂ©ric et Abdelamid.

Pendant ce temps, Roger s’est Ă©quipĂ© pour descendre Ă  son tour. Quand il arrive au fond, il ne peut que constater les dĂ©gĂąts. Il demande aux rescapĂ©s de remonter.

FrĂ©dĂ©ric et Abdelamid entreprennent la remontĂ©e la plus longue, la plus pĂ©nible, la plus dure de leur vie de cordiste. Plus de 40 mĂštres d’ascension, 50 centimĂštres par 50 centimĂštres. Monter le bloqueur de poing, pousser sur la jambe, hisser le bloqueur ventral. Cette trilogie monotone cent fois recommencĂ©e. En guise de lest, ces scĂšnes de cauchemar qui viendront les visiter des annĂ©es durant.
Avec les corps de leurs deux camarades restés au fond.
Avec cette chance coupable d’avoir Ă©chappĂ© Ă  la mort. Une mort cruelle.
Pas de celles qui frappent d’un coup. Sec. À l’improviste.
Pas de celles qu’on attĂ©nue Ă  grand coup de morphine brouillant la perception de la rĂ©alitĂ©.
Mais celle qui garantit un lourd et indiscutable « préjudice ante-mortem », comme dit pudiquement la justice.

Chez Cristal Union, la mort qui rĂŽde dans les silos est une salope.
Plus exactement une faucheuse sadique.
Elle prend son temps.
S’amuse. Éprouve.
Laisse des rescapĂ©s traumatisĂ©s pour tĂ©moigner de son Ɠuvre.

Jamais une fatalitĂ©, mais des causes qu’il aurait Ă©tĂ© facile d’éviter

Pendant que le drame se dĂ©roule, le temps qu’il comprenne ce qui se passe du haut du silo, Mustapha court au tĂ©lĂ©phone du monte-charge. Il appelle le poste situĂ© dans la cave. LĂ , Sandrine Lanthier, responsable du silo et Bastien Lelong, opĂ©rateur de dĂ©silage, s’activent Ă  faire couler le sucre par les deux trappes ouvertes. Ignorant ce qui se joue au dessus de leur tĂȘte. Ne se doutant pas qu’ils prĂ©cipitent ainsi deux hommes vers leur fin.

Bastien Lelong décroche. Il entend mal. Le fracas des machineries couvre la voix de Mustapha.
Il comprend enfin. Se prĂ©cipite pour fermer les trappes. Il ne le sait pas encore, mais c’est dĂ©jĂ  trop tard.

L’accident n’est jamais une fatalitĂ©. Celui-ci s’explique par une somme de causes qu’il aurait Ă©tĂ© facile d’éviter. Une poignĂ©e de secondes, et il s’est avĂ©rĂ© mortel.
Poignée de secondes durant lesquelles un moyen de communication efficace et un dispositif de secours immédiat ont cruellement manqué.

Le fond du silo est redevenu calme. Les sept cordes immobiles hachurent la hauteur de la paroi bleu ciel. Il rÚgne un silence sépulcral. Plus rien ne vient entacher la blanche surface du sucre de nouveau inerte.
Sauf la main de Vincent, tendue en un illusoire appel au secours.
Et le point jaune vif de son casque.

Les excuses de la justice pour une procédure anormalement longue

Cette histoire malheureusement vraie, trop vraie est arrivée le mardi 13 mars 2012.
On pourrait la croire avalée, digérée. Jugée. Digérée parce que jugée.
Il n’en est rien.
PrĂšs de dix ans aprĂšs cette tragĂ©die, les familles d’Arthur et Vincent luttent toujours pour que la vĂ©ritĂ© soit reconnue. Pour la justice.
Une premiĂšre audience a eu lieu en janvier 2019.
En 2019 ! Soit sept ans aprĂšs les faits. Le juge ouvrira d’ailleurs la sĂ©ance sur ses excuses au nom de la justice pour ce dĂ©lai de traitement anormalement long.
La chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Reims, Ă  la suite d’une audience marathon et Ă©prouvante d’une durĂ©e de douze heures, prononce son jugement Ă  l’encontre des quatre prĂ©venus.
Cristal Union, le donneur d’ordres, et Carrard services, son prestataire, sont condamnĂ©s Ă  100 000 euros d’amende, la publication et l’affichage du dispositif du jugement, ainsi que le placement sous surveillance judiciaire pour une durĂ©e de deux ans.
Michel Mangion, directeur de la sucrerie au moment des faits, et David Duval directeur opĂ©rationnel chez Carrard Services, Ă©copent quant Ă  eux de six mois de prison avec sursis, et 15 000 euros d’amende.

L’appel des prĂ©venus, le cauchemar des proches d’Arthur et Vincent

Au vu des éléments à charge et du nombre de négligences constatées, ces peines ne paraissent pas délirantes. Elles viennent en réparation de la mort atroce de deux jeunes travailleurs, enterrés vivants et conscients sous des tonnes de sucre. Sous le regard impuissant de leurs collÚgues. Leurs familles ont attendu cette réponse durant sept longues années.
Les prévenus ont alors un mois de réflexion pour accepter ou non cette sentence.
Le dernier jour du délai légal, les quatre avocats interjettent appel.
Douche glaciale sur les proches d’Arthur et Vincent. Le cauchemar se poursuit.

Ce mardi 21 septembre 2021, Ă  la cour d’appel du tribunal de Reims, un nouveau chapitre va s’écrire.
Et les mĂȘmes questions se poser Ă  nouveau. Les rĂ©ponses sont malheureusement connues.

« Une visibilitĂ© opĂ©rationnelle [qui] Ă©tait quand mĂȘme relativement satisfaisante »

Pourquoi les cordistes ont-ils Ă©tĂ© envoyĂ©s dans le fond de ce silo sans issue sans le moindre moyen de communication ? PrĂ©sent au nom de Cristal Union au cours de la premiĂšre audience mais ne tĂ©moignant pas sous serment, Maurice Lombard, directeur industriel du groupe, affirmait pourtant qu’« il n’y avait pas de violation de l’article 5 de l’arrĂȘtĂ© du 28 mars 1979 au titre d’avoir un surveillant Ă  un poste lui permettant de contrĂŽler les dĂ©placements des opĂ©rateurs Ă  l’intĂ©rieur car la personne chargĂ©e d’assurer la communication, de la sociĂ©tĂ© Carrard Services […] voyait des cercles en mouvement sur le tas de sucre. Ce qui montre que la visibilitĂ© opĂ©rationnelle Ă©tait quand mĂȘme relativement satisfaisante. »

Maurice Lombard a une notion de la surveillance dangereusement laxiste. Comment une surveillance Ă  plus de quarante mĂštres au-dessus des protagonistes peut-elle ĂȘtre satisfaisante ? Sans compter que l’acoustique du lieu a de quoi mener le premier ingĂ©nieur du son venu Ă  la dĂ©pression.
Un directeur industriel peut-il se contenter d’une visibilitĂ© « relativement » satisfaisante ? Tant que lui-mĂȘme ou l’un de ses proches n’est pas au fond du silo, certainement.
Concernant l’absence de moyens de communication, David Duval dĂ©clarera : « On a fait remonter l’information, mais on leur a dit “allez-y” ». EntĂ©rinant la lĂ©gĂšretĂ© affichĂ©e par son client en termes de sĂ©curitĂ© des ouvriers.

Pire encore, les responsables de Cristal Union et de Carrard Service sont prĂ©sents en haut du silo en ce mardi matin, Ă  l’ouverture du chantier. Ils prennent la prĂ©caution d’effectuer une mesure du taux d’oxygĂšne prĂ©sent Ă  l’intĂ©rieur. En revanche, personne ne s’alarme de l’absence de moyen d’évacuation. Cette opĂ©ration, planifiĂ©e de longue date, a pourtant fait l’objet de visites prĂ©alables. D’un plan de prĂ©vention spĂ©cifique. La sucrerie de Bazancourt compte quatre silos de stockage de sucre rĂ©guliĂšrement vidangĂ©s et nettoyĂ©s par Carrard Services.

Les responsables des deux entreprises dĂ©cident conjointement d’ouvrir deux trappes de vidage

«Le travail est programmĂ© et supervisĂ© de telle sorte qu’un secours puisse ĂȘtre immĂ©diatement portĂ© au travailleur en cas d’urgence. » MalgrĂ© la rĂ©currence de ce genre d’intervention, ni chez Cristal Union, ni chez Carrard Services on ne semble connaĂźtre l’article R.4323-89 du Code du Travail.

On peut nourrir beaucoup de regrets quand on pense au peu de dispositifs qui auraient pu sauver la vie d’Arthur et de Vincent. Une paire de talkie-walkie. Un treuil d’évacuation. Ainsi qu’un minimum d’organisation et d’anticipation de la part des employeurs, responsables de la santĂ© et de la sĂ©curitĂ© de leurs employĂ©s au travail.
En revanche, on ne peut que ressentir de la colùre lorsqu’on songe aux raisons qui ont conduit à cet accident.
Et de la rage, quand on sait qu’il aurait pu aisĂ©ment ĂȘtre Ă©vitĂ©. Qu’il n’aurait jamais dĂ» survenir.
L’article 3 de l’annexe de l’arrĂȘtĂ© du 24 mai 1956 (!), prĂ©cise dans ses Consignes pour l’exĂ©cution des travaux Ă  l’intĂ©rieur des accumulateurs de matiĂšres : « Avant la visite : ArrĂȘter l’alimentation et la vidange et, le cas Ă©chĂ©ant, en condamnant Ă  l’arrĂȘt les systĂšmes distributeurs. Verrouiller Ă  l’arrĂȘt tous dispositifs destinĂ©s Ă  faciliter l’écoulement des matiĂšres. Le dĂ©verrouillage en cours de travail ne devra s’effectuer que sur l’ordre de l’agent de maĂźtrise chargĂ© de leur surveillance. »

Ce que conclut Ă©galement la synthĂšse du guide produit par le Syndicat National de Fabricants de Sucre (SFNS) lui-mĂȘme : « Pas de trappes ouvertes avec des personnes dans le silo ».

En dĂ©pit de ces rĂšgles Ă©lĂ©mentaires de sĂ©curitĂ©, les responsables des deux entreprises dĂ©cident conjointement d’ouvrir deux trappes de vidage situĂ©es de part et d’autre de l’endroit oĂč sont positionnĂ©s les cordistes. La trappe au-dessus de laquelle ils se trouvent restera fermĂ©e. DĂ©licate attention. Seulement l’espacement entre les bouches d’évacuation n’est pas tel qu’il ne puisse pas reprĂ©senter un danger. Cerise sur le gĂąteau empoisonnĂ© : les travailleurs ne sont pas au courant que des trappes sont ouvertes quelques mĂštres sous leurs pieds ! Ils le comprendront une fois pris au piĂšge.

Aucune condition ne justifiait la descente de cordistes dans le silo n°4

Plus loin, l’article 3 de l’annexe de l’arrĂȘtĂ© du 24 mai 1956 prĂ©cise encore que lors de « cas exceptionnels la descente Ă  l’intĂ©rieur des accumulateurs peut s’avĂ©rer nĂ©cessaire ».
Ces « cas exceptionnels » sont ainsi dĂ©finis : « Au cours de l’exploitation en cas d’arrĂȘt de l’écoulement aprĂšs que l’on a Ă©puisĂ© tous les moyens prĂ©vus pour le rĂ©tablir ».
Sans oublier que ce mĂȘme arrĂȘtĂ© exige en premier lieu d’ « assurer ou rĂ©tablir l’écoulement des matiĂšres par des moyens autres que la descente du personnel dans l’accumulateur. »

Or jusqu’à la veille de l’intervention, le silo est en exploitation. Du sucre en est soutirĂ© sans problĂšme. Maurice Lombard l’affirme sans ciller : « le sucre s’écoulait rĂ©guliĂšrement puisque des opĂ©rations de ’’dĂ©silage’’, c’est Ă  dire de vidange du silo, Ă©taient effectuĂ©es quotidiennement pour livrer les clients ».

Plus grave, le matin mĂȘme des travaux, le soutirage continue.
Le 13 mars 2012, avant 4h24 une équipe de nuit désile au silo 4.
De 5h Ă  8h, l’opĂ©ration de dĂ©silage est effectuĂ©e par deux personnels de Cristal Union.
Le désilage des trappes spécifiques A1 et A19 est lancé à 10h34. Les cordistes entrent dans le silo vers 11 heures.
L’accident a lieu vers 11h30.
À la lecture de ces Ă©lĂ©ments une conclusion s’impose : il suffisait donc de continuer le soutirage gravitaire et vider le silo au maximum avant toute intervention de cordistes Ă  l’intĂ©rieur.
Ainsi le 13 mars 2012, contrairement Ă  ce que dĂ©finit l’arrĂȘtĂ© du 24 mai 1956, aucune condition ne justifiait la descente de cordistes dans le silo n°4.

Un adulte peut ĂȘtre englouti en onze secondes

David Duval, assis sur le banc des prĂ©venus pour le compte de Carrard Services, ressasse ses remords : « Je pense qu’ils auraient pu continuer un dĂ©silage naturel. Si on avait su qu’il y avait eu du dĂ©silage jusque dans la nuit, on n’y serait pas allĂ©. »

Savait-il que le rendement de deux trappes ouvertes est de 50 Ă  70 tonnes Ă  l’heure, soit un Ă©coulement de 830 kg Ă  1,2 tonnes par minute ? Quelles sont les chances d’un homme piĂ©gĂ© dans un tel avaloir ?

Une Ă©tude de l’universitĂ© de l’Arkansas indique que « entrer dans une cellule pendant que le grain est soutirĂ© peut-ĂȘtre une erreur fatale. Les mesures avec des mannequins et un Ă©coulement de 25 cm de diamĂštre, indiquent qu’un adulte peut ĂȘtre englouti en 11 secondes.»
Les bouches de vidage du silo n°4 mesurent vingt centimÚtres.

Pourtant les travailleurs Ă©taient encordĂ©s. C’est la rĂ©flexion qui revient Ă  l’évocation de cet accident.

Les cordes peuvent s’allonger jusqu’à huit mùtres sous une telle charge

Les cordes utilisées sont de type « semi-statique » et relÚvent de la norme EN1891A.
Concernant ces cordes, le Petit MĂ©mento du cordiste indique que « la singularitĂ© du fil polyamide qui les compose est d’avoir la capacitĂ© de s’allonger naturellement de 20 % de sa longueur lorsqu’il est Ă©tirĂ© ». En utilisation normale (estimĂ©e Ă  150 kg), l’allongement peut aller jusqu’à 5%.
Le jour de l’accident, au bout de 40 mĂštres de cordes, l’allongement dĂ» au seul poids des cordistes Ă©tait donc de un Ă  deux mĂštres.
Des Ă©tudes menĂ©es aux États-unis par des fabricants de silos montrent que la traction exercĂ©e sur une victime ensevelie dans du grain peut monter jusqu’à 680kg en cas d’ensevelissement total. Bien au delĂ  du poids d’un cordiste avec son Ă©quipement et ses outils.
Le Petit MĂ©mento du cordiste indique Ă©galement que ces cordes rĂ©sistent Ă  une charge de « 1500 daN minimum », soit l’équivalent de 1500kg. C’est ce qu’il s’est produit dans le cas de l’accident du 13 mars. Au moment de l’enlisement, sous la force du sucre s’écoulant, les cordes ne se sont pas rompues.

En revanche, entre le poids des cordistes et la force exercĂ©e sur eux par le sucre mis en mouvement, les cordes ont subi une charge largement supĂ©rieure aux 150kg d’utilisation normale.
Sous une telle charge, l’allongement des cordes a donc pu aller jusqu’à 20 % de leur longueur initiale, soit jusqu’à huit mĂštres de plus pour ces cordes amarrĂ©es Ă  quarante mĂštres de hauteur.
Les cordistes Ă©taient attachĂ©s, leurs cordes n’ont pas cĂ©dĂ©, mais ils ont pourtant Ă©tĂ© retrouvĂ©s ensevelis sous des tonnes de sucre. Parce qu’elles se sont allongĂ©es au delĂ  des valeurs d’usage habituelles.

Était-ce illĂ©gal d’employer des travailleurs sur cordes ?

Le pĂšre d’Arthur, rĂ©cupĂ©rant les affaires de son fils, a eu la douleur de constater que la corde sur laquelle il Ă©tait suspendu avait perdu la moitiĂ© de son diamĂštre sous l’effet de l’étirement.
Ainsi ce type de cordes Ă©tait adaptĂ© pour une protection des chutes de hauteur mais pas pour un travail au contact de la matiĂšre dans un silo. Et donc impropre Ă  protĂ©ger les cordistes des risques d’enlisement et d’ensevelissement.

D’autant que la lĂ©gislation impose clairement la prĂ©pondĂ©rance des Ă©quipements de protection collective (EPC) sur les Ă©quipements de protection individuelles (EPI) : «Il est interdit d’utiliser les techniques d’accĂšs et de positionnement au moyen de cordes pour constituer un poste de travail. Toutefois en cas d’impossibilitĂ© technique de recourir Ă  un Ă©quipement assurant la protection collective des travailleurs ou lorsque l’évaluation du risque Ă©tablit que l’installation ou la mise en Ɠuvre d’un tel Ă©quipement est susceptible d’exposer des travailleurs Ă  un risque supĂ©rieur Ă  celui rĂ©sultant de l’utilisation des techniques d’accĂšs ou de positionnement au moyen de cordes, celles-ci peuvent ĂȘtre utilisĂ©es pour des travaux temporaires en hauteur.» L’article R.4323-64 du Code du Travail est clair.

Les cordes, Ă©quipements de protection individuelle, ne doivent ĂȘtre utilisĂ©es qu’en dernier recours.
De plus, l’article L4121-2 du Code du travail donne obligation Ă  l’employeur de respecter neuf principes gĂ©nĂ©raux de prĂ©vention dont l’alinĂ©a 8 stipule : « Prendre des mesures de protection collective en leur donnant la prioritĂ© sur les mesures de protection individuelle ».
Selon la direction de Cristal Union, l’utilisation de nacelles n’est pas compatible avec un silo alimentaire. Pourtant, le guide du Syndicat National des Fabricants de Sucre (SNFS) prĂ©voit de maniĂšre tout-Ă -fait courante l’utilisation de nacelles dans les silos Ă  sucre : « Pour effectuer ces travaux, certains silos sont Ă©quipĂ©s de rails permettant l’emploi d’une nacelle. Dans le cas contraire les entreprises ont recours Ă  des professionnels appelĂ©s “Alpinistes” ».

Si une nacelle avait Ă©tĂ© utilisĂ©e, l’accident n’aurait jamais eu lieu

La direction l’ignore peut-ĂȘtre, mais certains silos Ă  sucre du groupe Cristal Union sont Ă©quipĂ©s de ce type de dispositif, semblable Ă  ceux que l’on peut voir sur les façades d’immeubles. Le rail mĂ©tallique installĂ© sur tout le pĂ©rimĂštre du silo 4 en sa partie supĂ©rieure indique qu’une nacelle devait jadis ĂȘtre opĂ©rationnelle. Si c’était bien le cas, pourquoi a-t-elle Ă©tĂ© dĂ©montĂ©e ?

Quelques jours aprĂšs l’accident, Carrard Services rĂ©dige un mode opĂ©ratoire qui prĂ©voit l’utilisation d’une nacelle Ă  l’intĂ©rieur d’un silo Ă  sucre sur le site Tereos, Ă  Vic-sur-Aisne. On peut y lire : « Toujours faire le dĂ©crochage des blocs de sucre par le dessus en positionnant la nacelle au-dessus des blocs.»
DĂ©jĂ , cette prioritĂ© des protections collectives vis-Ă -vis des Ă©quipements de protection individuelle Ă©tait stipulĂ©e dans l’arrĂȘtĂ© du 24 mai 1956: « L’emploi de sellettes, corbeilles, nacelles, ou de tous autres dispositifs permettant le travail facile sans que le personnel ait Ă  aucun moment la possibilitĂ© de rentrer en contact avec le tas de matiĂšres paraĂźt ĂȘtre prĂ©fĂ©rable Ă  tous autres systĂšmes ». Cette mention est reprise mot pour mot dans le guide du SNFS.

Contrairement aux affirmations hĂątives de la direction de Cristal Union, l’utilisation d’une nacelle est tout-Ă -fait compatible avec un silo alimentaire. Toute intervention dans le silo n°4, aux dimensions hors norme, appelait Ă  l’utilisation d’un tel dispositif. Tout au moins tant que la trappe des sept mĂštres n’était pas dĂ©gagĂ©e.
Son utilisation, prioritaire Ă  tous travaux sur cordes, Ă©tait mĂȘme recommandĂ©e par le guide SNFS !
Si ce simple point avait Ă©tĂ© respectĂ©, l’accident n’aurait pas eu lieu…

« Nous, généralement lors de tels événements, nous accompagnons les familles victimes »

Bien d’autres griefs d’ordre rĂ©glementaire, relatifs au plan de prĂ©vention, Ă  l’information et la formation ayant fait dĂ©faut Ă  l’endroit des travailleurs ont Ă©tĂ© reprochĂ©s aux prĂ©venus lors de l’audience en premiĂšre instance en janvier 2019.
En dépit des moyens financiers engagés pour leur défense, les condamnations sont tombées.
MalgrĂ© le peu d’empressement des instances judiciaires rĂ©moises Ă  nuire Ă  « l’institution » Cristal Union dans la rĂ©gion.

Quelle que soit la suite de la saga judiciaire, des points resteront obscurs d’un point de vue moral et humain. Une indĂ©cence confinant Ă  l’obscĂ©nitĂ©.
Cristal Union dĂ©clare par la bouche de Maurice Lombard, son reprĂ©sentant au sein des tribunaux : « Nous, gĂ©nĂ©ralement lors de tels Ă©vĂ©nements, nous accompagnons les familles victimes. À ma connaissance, nous n’avons pas de contact Ă  ce jour, d’autant que plus que certains habitaient trĂšs loin de la rĂ©gion rĂ©moise ».
Sans s’arrĂȘter sur un « gĂ©nĂ©ralement » lourd de sens, la seconde phrase dĂ©ment la premiĂšre sitĂŽt Ă©noncĂ©e.
Inconséquence ? Cynisme ?

Chez Cristal Union le temps semble s’ĂȘtre arrĂȘtĂ© il y a belle lurette.
Avant 1956, date du décret précisant les rÚgles élémentaires des interventions humaines dans les silos.
Avant l’avĂšnement des moyens de communication qui rendent aujourd’hui possibles les contacts avec les gens ayant le mauvais goĂ»t de vivre « trĂšs loin de la rĂ©gion rĂ©moise. »

Six morts chez Cristal Union depuis 2010

Inutile de prĂ©ciser que le gĂ©ant du sucre n’a jamais daignĂ© esquisser le moindre geste envers les familles des victimes. Ni Ă  l’attention des survivants.
Pas plus envers les proches de Quentin, enseveli dans un silo de la mĂȘme entreprise cinq ans plus tard. Et ce, contrairement Ă  ce qu’affirmait outranciĂšrement son PDG, Olivier de Bohan, en pleine assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des contributeurs de sa coopĂ©rative au centre des congrĂšs de l’Aube, Ă  Troyes le 14 juin 2018 (comme on peut le voir Ă  la fin de ce reportage vidĂ©o).

Aujourd’hui, le silo n°4 domine toujours la zone agro-industrielle de Bazancourt.
Sentinelle assassine. Repue de chair humaine.
En 2010 dĂ©jĂ , Jordan, ouvrier intĂ©rimaire, Ă©tait tombĂ© du haut de ses 54 mĂštres. Dans ce cas, la justice n’avait pas trouvĂ© anormal qu’un travailleur puisse accĂ©der librement Ă  la toiture d’un tel Ă©difice.
Ce silo est toutefois un peu moins inquiĂ©tant qu’auparavant. Il a quittĂ© sa robe grise de pierre tombale. Des travaux d’isolation par l’extĂ©rieur ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s. Ils auront pour effet d’amoindrir l’humiditĂ© et les Ă©carts de tempĂ©rature Ă  l’intĂ©rieur, limitant par la mĂȘme occasion la prise en masse des cristaux de sucre qui s’y trouvent. Enfin une rĂ©novation depuis sa construction, dans les annĂ©es 70. Il Ă©tait temps.
D’autant que l’arrĂȘtĂ© du 24 mai 1956 prĂ©conisait dĂ©jĂ  de telles mesures…

Le 21 septembre, au soir de l’audience en appel, France 3 Champagne Ă©voquera l’affaire en un reportage Ă©clair.
Durant un bref instant les habitants de Bazancourt se rappelleront Vincent et Arthur. Ils se souviendront peut-ĂȘtre de Jordan, de Quentin. Pourquoi pas de JĂ©rĂ©my, brĂ»lĂ© au troisiĂšme degrĂ© sur une grande partie du corps lors d’une opĂ©ration de soudure, toujours chez Cristal Union.
Sera peut-ĂȘtre Ă©voquĂ© le dĂ©cĂšs de Pascal, dans la sucrerie Corbeilles en GĂątinais, en 2018. Et celui d’Éric, le jour de NoĂ«l 2019, Ă  Pithiviers le Vieil.
Puis Bazancourt la tranquille, la chanceuse, la soumise, s’endormira, rĂȘvant de fleurissement et d’équipements de loisir financĂ©s par l’agro-industrie prospĂ©rant sur son territoire.

septembre 2021

Éric Louis




Source: Monde-libertaire.fr