Mai 24, 2021
Par Lundi matin
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De l’impossibilité palestinienne : déconstruire les frontières épistémiques, incarner une praxis de libération

« But here, as with most of the other matters in the question of Palestine, we need to connect things with each other, and see them, not as they are hidden […], but as they are ignored or denied ».

Edward Saïd, The Question of Palestine.

Ce que cette actualité nous démontre, une fois encore, c’est bel et bien le caractère central qu’occupe la colonie dans la construction du mythe collectif de la nation israélienne. En effet, dans la perspective d’une lecture fanonienne, nous pouvons clairement percevoir le rôle central que joue la race dans l’émergence de la soi-disant identité nationale israélienne et comment elle forge au finale le corps même de cette appartenance.

Israël, de par les racines idéologiques du nationalisme suprématiste qui sont à l’origine de son mythe fondateur [1], idéologie imprégnée des pratiques coloniales les plus sanglantes de l’époque, s’inscrit dans la lignée des pratiques et des clivages ségrégationnistes de cet héritage. En effet, cette racialisation qui caractérise si clairement ses pratiques encore (voir surtout) aujourd’hui, est ce qui lui permet de revendiquer une certaine supériorité qui, entre autre par exemple, se manifeste sous le fameux slogan de seule démocratie du Moyen Orient.

Ce racisme et cette discrimination raciale font donc partie intégrante de l’organisation sociétale, étatique et politique qui structure l’identité même d’Israël. Le potentiel fascisant inhérent au contexte et à la doctrine même du sionisme comme théorie fondatrice de l’État israélien parait donc plus clairement à la lumière d’une généalogie idéologique des pratiques de cet État. De la Nakba de 48, au nettoyage ethnique auquel nous assistons aujourd’hui et en passant par la dépossession de terres et maisons, une seule et unique réalité se démarque de manière constante depuis plus de 73 ans dans cette région du monde, à savoir : le colonialisme de peuplement.

En effet, dans cette arithmétique coloniale, la question qui se pose à nous est celle de savoir comment les opérations de pouvoir [2] dans un pareil contexte colonial forgent les cadres épistémiques par le biais desquels une vie peut être ontologiquement saisie comme absolument sans valeur ou comme incarnant, au contraire, une valeur absolue. Quoi qu’il fasse, le palestinien est délimité par les cadrages sélectif et différentiel de la violence [3]. Le colon prédéfinit en quelques sortes les frontières du possible (et donc de l’impossible) du colonisé : on trace les frontières de ce qui est possible de faire, voir même d’espérer ; mais plus particulièrement, on trace les frontières d’une perception au-delà desquelles on sombre systématiquement dans l’impossibilité de percevoir le palestinien pour autre chose que ce qu’il est reflété par le prisme de la colonialité : le palestinien est tuable.

Le palestinien fait partie de ces vies, dans une lecture butlerienne, dont on ne peut faire le deuil étant donné qu’elles ne furent jamais… Cent palestiniens peuvent mourir sous les décombres des bombardements israéliens aléatoires à Gaza, mais l’on ne pleurera que la vie de deux israéliennes ayant succombé à Tel-Aviv : les médias sont l’incarnation même de cette bipolarité idéologique de la production de vies foncièrement inégales.

Le rapport de force étant bien évidement disproportionné, il n’en demeure pas moins que le palestinien reste assujetti à une intelligibilité restreinte à son image purement armée et cette image restreinte à son tour à sa dangerosité : pour faire simple, la lutte palestinienne est figée dans un cadre épistémologique (fruit de l’engrenage idéologique colonial) de manière à ce qu’elle ne puisse jamais être saisie comme une lutte de libération armée, mais uniquement comme une menace terroriste armée, venant ainsi conforter le mythe de la seule démocratie du M.O.

On assiste ainsi à une diabolisation du palestinien, légitimé par l’instrumentalisation morale d’un passé tragique et d’un héritage colonial élitiste : cette polarisation tant épistémique que politique instaure donc une hiérarchisation ontologique qui place le palestinien non seulement comme sujet de seconde zone, mais aussi et surtout comme vivant de catégorie inférieure.

La lutte première des palestiniens est donc leur lutte d’émancipation des normes de reconnaissances [4] qui leurs sont infligées ; c’est une lutte qui politiquement s’inscrit dans le continuum spatial et temporel de leur exil, de la Nakba qui est constamment réactualisée au sein de la dimension existentielle même qui enveloppe les palestiniens dans leur quotidien. La question du quartier de Cheikh Jarrah à l’origine des dernières actualités, nous l’aurons donc compris, n’est que la réaffirmation d’une hiérarchisation coloniale ontologiquement précarisante de la vie des palestiniens. La médiatisation et l’appréhension générale de Gaza, que nous nous permettrons d’appeler un camp de concentration à ciel ouvert dans une perspective politisante, en est la preuve vivante.

Ainsi, ce qu’il importe de retenir, c’est au final le caractère politique premier de la cause palestinienne, au-delà de toute dimension humanitaire/humanisante : comme nous avons pu le démontrer par le biais d’une lecture butlerienne de la situation, les cadres de perception et de reconnaissance épistémologiquement corrélés à la manière dont sont saisies les vies palestiniennes, sont des cadres socialement et politiquement forgés.

« Être un corps, c’est […] être exposé au façonnement et à la forme sociaux, ce qui fait de l’ontologie du corps une ontologie sociale. En d’autres termes, le corps est exposé à des forces articulées socialement et politiquement […]. » [5]

De la Nakba à Cheikh Jarrah : la Palestine comme espace-temps privilégié d’une praxis de la violence

« [La colonisation est] une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité ».

Franz Fanon, Les damnés de la terre.

Il est donc claire à ce stade de notre travail que la politique israélienne évolue, s’adapte et se structure constamment, depuis sa fondation en 48, autour du principe à géométrie variable.

De la loi de 1950 sur la propriété des absents [6] à la loi des questions juridiques et administratives [7] de 1970, Israël s’est démarqué par sa justice à deux vitesses : dépossession et interdiction au droit du retour d’un côté, expansion de colonies sur les terres spoliées et droit au sol systématique pour tout juif de l’autre, ne constituent qu’un très simple échantillon du système en place.

Encore une fois, la crise actuelle le démontre : le fait que le gouvernement israélien ait octroyé à ses citoyens le droit de tirer à balles réelles sur les arabes, constitue une réelle déclaration de chasse aux sorcières sur toute la superficie du territoire occupé. Le colon se voit ainsi ouvertement octroyer des permis de tuer [8]  ; se développe ainsi une politique, déjà foncièrement ancrée, de la capitalisation monopolistique [9] de l’usage de la violence par un pôle au détriment de l’autre. L’acte de résistance, défini comme une praxis de violence dans une perspective fanonienne, émerge ainsi comme une auto mise à mort car, en résistant le palestinien scelle son sort dans une certaine mesure : il est l’indéfendable, le tuable, celui à qui l’on demande d’éternellement se positionner en agneau pascal.

« Millet de la Girardière aurait pu se défendre mais, en se défendant, il devenait sans défense. Rodney King s’est défendu mais, en se défendant, il est devenu indéfendable. » [10]

Il en est de même pour le palestinien. Israël s’inscrit ici dans une fidélité des plus flagrantes à son héritage colonial européen ; des colonies anglaises aux colonies portugaises et espagnoles en passant par le Code noir français, la réglementation du port d’arme fut toujours élaborée de la façon la plus avantageuse pour le colon et donc de manière à « instituer un accès différencié aux ressources indispensables à la défense de soi » [11].

Dans cette perspective, la complexification éthique de la lutte anticoloniale (ou de la lutte de libération), s’exprime par le tissage du moral avec le vécu au sein d’une toile unique, sur fond politique : le corps par exemple, devient l’étendue même de la lutte, il en devient le lieu et le moyen privilégiés. Les colons, les camarades, la terre, notre propre subjectivité… tous deviennent l’étendue spatialement matérialisé d’une potentielle lutte [12], une lutte qui advient en continu : cette lutte, ce possible qui se matérialise donc constamment par le biais de la praxis en lutte palestinienne et est donc en constant devenir dialectique, accède ainsi dans une certaine mesure à un caractère d’atemporalité.

Le corps du palestinien incarne non plus un simple moyen de lutte, un outil, mais devient le lieu même de cette lutte, voir le lieu privilégié de la lutte par le biais de ce que Fanon décrit comme étant l’intériorisation même par le corps de la violence qu’on lui inflige.

Ainsi, à l’image de l’algérien qui n’avait que la violence comme moyen d’émancipation de l’emprise déshumanisante du colonialisme français, le palestinien incarne cette nécessité de la violence face à la soi-disant unique démocratie de la région, dont le discours et l’artillerie lexicale [13] rappelle, sans étonnement, celui des propagandes civilisatrices de l’Europe coloniale.

Aujourd’hui encore, le contexte palestinien incarne plus que tout autre contexte la brutalité du colonialisme cru ; la Palestine constitue cette réalité tant politique qu’historique qui remet l’Europe entière et les grandes puissances impérialistes face aux fantômes de leurs exactions passées, face à la brutalité des exploitations qui firent d’elles ce qu’elles sont aujourd’hui.

Refuser d’admettre son passé ou tout simplement le fuir : quelle image la Palestine renvoie-t-elle aujourd’hui aux puissances occidentales du mépris colonial qui forge encore et toujours leurs pratiques politiques et leurs structures étatiques ?

Quelle image renvoie-t-elle à l’Europe, Victor Frankenstein des temps modernes, de sa créature forgée de colonialité, de course effrénée à l’armement et d’insatiables désirs d’expansion tant territoriale qu’idéologique ?

Pour conclure et face à tout cela, l’on peut dire que la Nakba quant à elle se perpétue de jour en jour, elle habite la chaire même des palestiniens et leurs esprits. Elle constitue cette charge existentielle qui anime leurs corps littéralement lésés et les pousse à s’extérioriser constamment par le biais d’une praxis révolutionnaire, dialectique et nécessairement violente, au sein d’un mouvement épistémologiquement centrifuge : à savoir qui cherche constamment à s’éloigner des cadres de perception qu’on lui impose, à les élargir jusqu’à les fracturer !

Philippe G. El-Hajj




Source: Lundi.am