Septembre 14, 2021
Par Contretemps
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Un siècle…

Le 21 juillet 2021, cela faisait tout juste un siècle qu’une partie du monde connut un chambardement dont peu de contemporains avaient mesuré les effets qui se font sentir aujourd’hui encore. Le 21 juillet 1921, l’armée espagnole, sous la férule du général Sylvestre, l’un de ses fringants gradés, subit l’une des rares défaites qu’une armée coloniale ait enduré en ce premier quart du « court vingtième siècle ».

Tout au long du 19ème siècle, la monarchie espagnole avait assisté progressivement à l’effondrement de son empire colonial en Amérique latine et, par le traité de Paris du 25 octobre 1898, elle se vit ôter Cuba, les Philippines, Porto-Rico et l’île de Guam. À la Conférence d’Algésiras (Espagne) du 7 avril 1906, elle reçut néanmoins une petite compensation par l’octroi du Rif, au nord du Maroc, dans le cadre du démembrement de la dernière parcelle du continent africain n’ayant connu de domination coloniale. La France se vit, quant à elle, légitimée à posséder la partie sud du Maroc, Fès étant la ligne de partage.

De la neutralité au désastre !

Ayant opté pour la neutralité durant la première guerre mondiale, l’Espagne fut gravement affectée par ladite « grippe espagnole » dès 1917. En écho à la révolution russe qui « ébranla le monde en dix jours », les années suivantes, 1918 et 1919, furent baptisées les « trois années bolchéviques ». Elles sont rythmées par une « vague montante d’organisations, de grèves, de confrontations et de réunions », confortées par les nouvelles en provenance de Russie et témoignant que « les communistes distribuaient les terres aux paysans pauvres ». Dans certaines villes espagnoles sont proclamées de véritables communes républicaines et les occupations de terres se multiplient. Pour venir à bout de ces mouvements de révoltes, le pouvoir monarchiste d’Alphonse XIII mobilise jusqu’à vingt mille soldats.

Ce n’est que lorsque le front social est maté que l’armée espagnole est redirigée vers le Rif marocain avec cette idée de faire d’une pierre deux coups : évacuer par la guerre coloniale l’esprit frondeur de certaines catégories de la hiérarchie militaire et prendre possession de ce qui revenait du dépeçage du Maroc entre puissances impérialistes.

« Che » Abdelkrim !

Sauf que les paysans du Rif marocain, à l’esprit frondeur ancestral contre toute forme de domination, n’allaient pas se laisser ligoter par une armée étrangère et espagnole de surcroît ! Il faut rappeler en effet que des siècles de résistance contre la puissance ibérique ont marqué l’histoire des Rifains.

Ainsi, face aux 60 000 soldats espagnols, formés pour l’essentiel de conscrits d’origine très modeste, les paysans du Rif, en particulier ceux des tribus des Beni Ouriaghel, opposeront une résistance historique. Sous la conduite d’Abdelkrim El Khatabbi, un ancien maître d’école, journaliste dans El Telegramma del Rif[1] et intermédiaire indigène pour la résolution des questions administratives au sein de l’administration espagnole de Melilla, les Rifains feront vaciller l’armée conquérante.

Quelques milliers de guérilleros, munis le plus souvent d’un armement sommaire, vont en effet mettre en déroute l’armée espagnole, provoquant une véritable hécatombe dans ses rangs : environ 17 000 victimes. Cette dernière mettra plusieurs années pour se remettre de cette tragédie. Elle verra d’ailleurs naître en son sein les protagonistes qui bouleverseront la monarchie espagnole et, par le même mouvement, toute l’histoire contemporaine de l’Espagne.

Pour l’anecdote, selon une légende, le fringant général Sylvestre, écrasé et humilié se serait suicidé ! Il sera remplacé par le futur général Franco. Celui-là même qui, une décennie plus tard, partira du Rif marocain « pacifié » pour accomplir son coup d’État militaire ouvrant la voie à la guerre civile de 1936- 37, à la chute des forces progressistes et républicaines, et instaurera une dictature fasciste qui durera jusqu’à sa mort, en 1975.

Rares sont les historiens qui ont pris la peine de nous expliquer qu’une grande partie de l’histoire contemporaine de l’Europe du Sud est liée à cet évènement fondateur que fut non la « guerre du Rif », comme on a eu de cesse de le répéter, mais la « Révolution du Rif ».

Révolution an 1

Révolution an 1 d’un soulèvement depuis le monde colonisé : la révolte des paysans du Rif est la première étincelle. Les sympathies envers cette révolte parvinrent des quatre coins de la planète coloniale, d’Asie, d’Afrique, d’Amérique Latine.

Les révolutionnaires russes saluèrent les Rifains et Trotsky, dans sa rédaction de la charte fondatrice de la IIIe Internationale, insista pour que tout parti demandant à être membre de cette nouvelle Internationale mette la lutte contre sa propre bourgeoisie coloniale au premier plan, s’il appartenait à un pays faisant peser le joug de la domination coloniale.

Les cinq années que dura l’existence de ce territoire libéré a, à n’en point douter, été l’exemple qui enflamma l’esprit de la jeunesse dans le Maghreb, et en particulier celle qui était sous le joug de la puissance coloniale française.

« Brigades du bolchévisme »

Les troufions arrachés aussi bien aux colonies africaines qu’à celles d’Indochine et qui pour un petit nombre s’installèrent en France, à la fin de la guerre, à Paris en particulier, constituèrent en masse les adhérents du jeune Parti communiste qui appliquait à la lettre les directives de l’Internationale concernant le travail anticolonial. La préfecture de Paris, qui dénombrait 8000 adhérents sur un effectif du Parti communiste n’excédant pas 70 000 membres, les nomma les « Brigades du bolchévisme ». C’est dans les rangs de ces derniers qu’émergea la future élite du long combat anticolonial avec des figures emblématiques comme Ho Chi Minh, le vietnamien, et Messali Hadj, l’algérien.

Ho Chi Minh fut la cheville ouvrière des mobilisations en France. Il participa à des grèves mobilisant des centaines de milliers de travailleurs pour empêcher le transport de l’armement français en direction du Rif. Trente ans plus tard, en mai 1954, lorsqu’il défit l’armée française à Diên Biên Phu, aux côtés de son stratège Giap, l’Oncle Ho aura une pensée pour Abdelkrim, celui qu’il nommait « le précurseur » et qui fut son ami d’une vie de combat.

Depuis le Caire, dès la fin des années 1940 et au début des années 1950, Abdelkrim appelait ses compatriotes maghrébins, recrues de l’armée française, à déserter et à rejoindre la lutte de leurs frères d’armes indochinois.

Pour Messali Hadj, on sait qu’il fut à l’initiative de la constitution du premier noyau de militants anticolonialistes radicaux maghrébins dans ce qui s’intitulera, à l’image de son programme unificateur, l’Etoile nord-africaine.

Si parmi les personnalités de premier plan à l’échelle mondiale, l’étoile guerrière d’Abdelkrim sera honoré par Mao Tse Toung le chinois, Ghandi l’indien et Tito le yougoslave, ce que l’on sait moins c’est que le jeune mouvement surréaliste en France avait pris fait et cause pour Abdelkrim organisant à Odéon des manifestations en solidarité avec les Rifains aux cris de « Vive Abdelkrim ». Louis Aragon dira que « Abdelkrim fut l’idéal qui berça notre jeunesse ». Aussi, une génération de guérilleros latino-américains saluera l’épopée de ce dernier, en particulier la bande à Fidel Castro avec Che Guevara en tête.

« Cent leçons de la guérilla »

L’histoire romanesque de l’influence d’Abdelkrim sur les guérilleros d’Amérique latine vient de la publication par un certain Alberto Bayo d’un petit opuscule devenu la bible de tout apprenti guérillero et intitulé en espagnol « Cent leçons de la guérilla », publié au Mexique où il trouva refuge après la Seconde Guerre mondiale.

Alberto Bayo a fait partie de l’armée espagnole durant sa tentative de conquête du Rif transformée en désastre en 1921. Il entra en empathie avec les paysans en armes et étudia leurs tactiques qu’il résumera dans son opuscule plus tard. Durant le coup d’État de Franco, Bayo se mobilisa aux côtés des républicains et à la chute de cette dernière, en 1937, il s’engagea dans l’exil aux côtés des forces alliées contre le fascisme avant de trouver refuge au Mexique où il entra en contact avec la bande à Castro pour devenir en quelque sorte leur instructeur en matière de guérilla.

Abdelkrim tenta d’organiser les territoires libérés, malgré l’hostilité de deux armées impérialistes et l’utilisation de toutes sortes d’armes des plus sophistiquées, y compris l’arme chimique.

Un embryon d’État est mis en place avec drapeau, hymne national (pour l’anecdote celui de l’actuel Liban lui ressemble…) et même tentative de battre monnaie. De même qu’un système de santé, d’éducation et d’aides sociales avec prises en charge des veuves de maquisards et leurs enfants. Abdelkrim rechercha une reconnaissance internationale en activant les réseaux de solidarité à sa cause en France, en Angleterre, en Allemagne et même aux États-Unis, sans oublier le monde arabe et musulman qui affichait son enthousiasme pour cette première expérience d’indépendance.

Mais l’inégalité des moyens matériels et humains emporta cette première tentative qui deviendra en quelque sorte une véritable répétition générale. Les deux États coloniaux mobilisèrent jusqu’à 700 000 hommes de troupe et tirailleurs indigènes et se fixèrent comme tâche de briser dans l’œuf, coûte que coûte, cette expérience qui était perçue comme l’exemple à suivre par les peuples dominés.

Abdelkrim qui avait une conscience aigüe des rapports de force et afin d’éviter que le sang coule sans espoir, décida de rendre les armes et d’abdiquer auprès de l’encadrement de l’armée française. Ces derniers l’exileront à l’île de la Réunion, avec l’ensemble de sa famille.

De l’exil réunionnais au Caire

Cet exil durera jusqu’en 1947, année où Abdelkrim demanda aux nouvelles autorités de la France libre de l’exiler dans le sud de la France. Ce qui fut accepté et voilà Abdelkrim en route pour Marseille. Durant l’accostage de son paquebot à Port Saïd sur le canal de Suez, Abdelkrim est contacté par les membres de la diaspora maghrébine vivant au Caire qui était en ce temps-là la « Mecque » des résistants à la colonisation française, sous l’œil bienveillant des autorités coloniales anglaises en Égypte. Rapidement, on organisa l’exfiltration de celui que tous les résistants maghrébins surnommaient « le Lion du Rif ».

Une fois installé au Caire, Abdelkrim mit en œuvre sa stratégie pensée durant ses deux décades d’assignation : une lutte armée coordonnée à l’échelle maghrébine. Elle sera mise à exécution au début des années 1950 et recevra en 1952, avec l’arrivée des « Officiers libres » à la tête de l’Égypte devenue « République », une véritable impulsion impliquant une réelle aide matérielle et financière.

C’est Gamal Abdel Nasser qui en sera le soutien le plus résolu, d’où la vindicte que lui vaudra sa position de la part des autorités coloniales françaises qui, avec les Anglais et le jeune État sioniste, formeront une coalition tentant d’abattre Nasser en 1956.

La lutte armée utilisant la Libye du roi Senoussi comme base arrière pour l’entrainement des troupes de maquisards et l’acheminement de l’armement fourni par l’Égypte démarre en 1952 en Tunisie et au Maroc, et en 1954 en Algérie.

En décembre 1952, les autorités coloniales exécutent le leader du syndicalisme en Tunisie, Farhat Hached, par des sbires à sa solde et la principale raison de cette exécution fut la volonté de Hached de coordonner, en même temps que la lutte armée inter-maghrébine, une lutte syndicale à cette échelle. Ce dernier mettait toutes ses forces dans la constitution d’un syndicat maghrébin uni, une sorte d’UGTM, à l’image de ce qu’il avait réussi à structurer en Tunisie avec l’UGTT. Et nous devons souligner que cette initiative ne pouvait pas ne pas être coordonnée avec Abdelkrim à partir du Caire.

Par ailleurs, l’entrée en scène des maquisards algériens à partir de 1954 faisait prendre conscience à la France qu’elle ne pouvait menait de front une lutte dans les trois colonies. C’est d’autant plus important qu’en ce début des années 1950, non seulement on commençait à entrevoir tout le potentiel des richesses fossiles contenues dans le désert algérien, en gaz et pétrole, mais l’armée française avait lançait son plan d’essais nucléaires dans ce même désert.

Maghreb uni ou domination néocoloniale

Des trois colonies, il apparaissait clairement que l’Algérie était appelée à rester durablement dans le giron de la France, de par sa position stratégique. Pour les « ailes de l’aigle » maghrébin (l’expression est de Ben Bella) que sont la Tunisie et le Maroc, les autorités coloniales entrevoyaient la possibilité d’une « indépendance dans l’interdépendance ».

La solution fut trouvée en la personne d’un Bourguiba, en résidence surveillée en France, pour la Tunisie, et en Mohamed V, en exil à Madagascar, pour le Maroc. Dans un scénario ficelé par le pouvoir colonial, on rapatria Bourguiba à Tunis et Mohamed V à Rabat pour appliquer la dite solution de l’« indépendance dans l’interdépendance ». Il n’y a qu’à revoir les images d’archives du retour du « Combattant suprême » à Tunis et du monarque Mohamed V pour se rendre compte de la similitude des scénarios écrits par les français concernant leurs futurs obligés.

Sauf qu’en Tunisie ou au Maroc, ce scénario voit la levée des maquisards qui refusent d’abdiquer leur stratégie unifiée. Et il faudra à l’armée française et aux sbires des deux nouveaux dirigeants près de cinq longues années pour venir à bout des résistances tunisienne et marocaine. Le bilan sera de plus de 1000 morts en Tunisie et 15 000 assassinés au Maroc entre 1955 et 1960. Et un esprit de vindicte de la part des nouvelles autorités à l’encontre du sud de la Tunisie et des régions frontalières avec l’Algérie pour leurs soutiens, ainsi que du Rif marocain.

Le bilan le plus lourd sera payé par les résistants algériens désolidarisés de leurs voisins du fait de la complicité des deux nouveaux régimes, avec des centaines de milliers de morts, de torturés, d’estropiés. Sauf que la vague que soulève dès le début des années 1920 Abdelkrim ne peut que difficilement être arrêtée.

Les autorités coloniales envisagent dès 1957 d’octroyer au FLN algérien un territoire amputé des régions où elles commençaient déjà à exploiter pétrole et gaz sans compter le largage à l’air libre de leurs bombes atomiques. D’ailleurs, ces essais nucléaires auront des conséquences catastrophiques pour les habitants de ces régions dont on ne mesure toujours pas avec exactitude l’ampleur des dégâts, générations après générations.

Guevara rencontre son idole !

En 1959, Che Guevara, en visite au Caire pour rencontrer Abdel Nasser, demande une entrevue avec celui qu’il considère comme son mentor en matière de guérilla et l’exemple vivant dont s’inspirera le Che jusqu’à son ultime souffle en Bolivie. Il passera toute une après-midi avec Abdelkrim. Leurs échanges se font en espagnol, langue que maitrise à la perfection Abdelkrim, en plus de l’amazigh, sa langue maternelle, l’arabe, et même le français et l’anglais.

Ce polyglotte né en 1882 dans le Rif marocain s’éteindra en 1963, au Caire, où Abdel Nasser lui organisera des funérailles d’ampleur nationales. Abdelkrim refusa de retourner vivre au Maroc, malgré les nombreuses sollicitations.

Un an avant sa mort, il honorera la mémoire de Salah Ben Youssef, par sa présence au bas de l’avion qui ramenait sa veuve d’Allemagne, suite à son assassinat par les hommes de mains de Bourguiba, en 1962 à Cologne. Par ce simple geste, il effaça toutes les calomnies déversées par les affidés de Bourguiba à l’encontre du grand dirigeant Salah Ben Youssef, qui fut lui aussi, et comme ceux dont on a déjà mentionné les noms, un admirateur et un compagnon de combat du Lion du Rif.

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Cet article est initialement paru le 21 juillet 2021. 

Illustration : Crédit Iskra.fr 

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Note

[1] Périodique paraissant à Melilla

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Source: Contretemps.eu