Lorsque j’ai appris le dĂ©cĂšs d’HĂ©lĂšne ChĂątelain le 11 avril 2020, un pan de mon histoire s’écroulait. Elle et Armand Sauveur (Dante) Gatti Ă©taient pour ainsi dire ma « famille politico-artistique Â». J’ai passĂ© Ă©normĂ©ment de temps Ă  la Parole errante (crĂ©Ă©e en 1986 Ă  Montreuil-sous-bois dans le 93, anciens entrepĂŽts de dĂ©coration – oĂč Georges MĂ©liĂšs inventa les effets spĂ©ciaux du cinĂ©ma – qui deviendront le Centre international de crĂ©ation), haut lieu alternatif et refuge oĂč se trouvaient tou.te.s les militant.e.s confondu.e.s dans cet espace oĂč l’on pouvait Ă©changer nos idĂ©es, nos livres, s’organiser en vue de certaines manifs.
D’ailleurs, le premier Salon du livre libertaire parisien eut lieu dans ces vastes locaux le week-end du 19 et 20 octobre 2002 ce qui n’était pas arrivĂ© depuis 1968.
C’est Ă  cette occasion que Gatti a proposĂ©, Ă  qui voulait bien l’entendre, de participer Ă  ses « ateliers-Ă©criture Â». C’est ainsi que je suis allĂ© un soir Ă  la rencontre de Gatti et des siens, lors des « ateliers-Ă©criture Â». Nous Ă©tions peu nombreux Ă  y participer et c’est d’ailleurs Ă  cette mĂȘme pĂ©riode que j’ai croisĂ© HĂ©lĂšne, qui venait parfois observer avec grand intĂ©rĂȘt l’évolution de nos rĂ©flexions. Je les connaissais alors, seulement de rĂ©putation (ils Ă©taient l’un et l’autre trĂšs largement connus du milieu anarchiste, pour leurs Ɠuvres respectueusement engagĂ©es et militantes). C’était lĂ  que je venais me ressourcer et rencontrer d’autres militant.e.s de tout poil.
Le cafĂ©-librairie MichĂšle Firk (Centre social autogĂ©rĂ©, cantine, etc.) existe toujours, cafĂ© du nom de cette militante anticolonialiste française, reçue Ă  l’Institut des hautes Ă©tudes cinĂ©matographiques (IDHEC) qui se suicidera en 1968. À la Maison de l’arbre (qui s’ouvre en 1998 pour des jeunes et des groupes diversifiĂ©s qui se confrontent Ă  l’écriture), je retrouvais Gatti Ă  l’étage dans son antre, entourĂ© de ses livres, de ses objets et de ses Ɠuvres offertes gĂ©nĂ©reusement par les artistes, dont nous discutions Ă  bĂątons rompus pendant des heures, de l’anarchie, de la RĂ©volution espagnole et de Durruti.

Il aimait arborer le blouson du révolutionnaire exemplaire qui lui avait été offert par des militants anarchistes espagnols Les amis de Durruti.
HĂ©lĂšne passait rĂ©guliĂšrement s’asseoir avec nous (en nous offrant chaleureusement du thĂ© et des gĂąteaux), pour participer Ă  nos dialogues enflammĂ©s et passionnĂ©s (pas surprenant, entre latins). HĂ©lĂšne Ă©tait plus posĂ©e, plus calme, c’est trĂšs certainement son cĂŽtĂ© slave et russo-ukrainien qui en rejaillissait. Pour cause, elle nous parlait de ce caractĂšre trempĂ© du peuple russe, de Makhno et de la Makhnovtchina, du Goulag. Tout ce travail que l’on voit apparaĂźtre dans son Ɠuvre cinĂ©matographique, mais aussi ses rĂ©alisations sur Gatti autour de l’Ɠuvre thĂ©Ăątrale et poĂ©tico-dramaturgique libertaire.
Elle m’avait Ă  une de ces occasions remis en mains propres un ouvrage qu’elle venait de traduire de Vassili Golovanov Éloge des voyages insensĂ©s (2008), pour lequel elle reçut le prix Russophonie de la traduction en 2009. Lorsque j’ai soumis pendant une de nos « discussions Â», l’idĂ©e de crĂ©er une UniversitĂ© populaire (Montr’up), immĂ©diatement HĂ©lĂšne et Armand ont cautionnĂ© le projet, en me proposant d’organiser les confĂ©rences dans l’espace de la « Parole errante Â» entre 2006 et 2010. Gatti est devenu le parrain de l’universitĂ©.
Aujourd’hui, HĂ©lĂšne nous a quittĂ©s, trois ans aprĂšs Gatti (6 avril 2017). Deux « compagnons Â» s’en vont nous laissant orphelins de leur prĂ©sence, mais leurs idĂ©es et leurs Ɠuvres continueront Ă  voyager de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Je reste attachĂ© Ă  cette « tribu Â», de celle des « Loulous Â» du « DeuxiĂšme voyage en langue Maya avec surrĂ©alistes Ă  bord Â». Je reprendrai, pour conclure, une phrase du texte de StĂ©phane Gatti (fils d’Armand Gatti) en hommage Ă  HĂ©lĂšne, tous deux ayant Ă©normĂ©ment contribuĂ© ensemble au travers de rĂ©alisations, de films-vidĂ©os, Ă  diffuser et Ă  faire connaĂźtre l’Ɠuvre titanesque et colossale de Gatti, un des derniers grands dramaturges anarchistes du XXe – XXIe siĂšcle.
Un jour, Gatti a dit Ă  StĂ©phane : « Deux ĂȘtres qui s’aiment, sont deux ĂȘtres qui marchent dans la mĂȘme direction Â». Ils ne cessĂšrent de marcher ensemble pendant plus de cinquante ans, essayons Ă  notre tour aussi de marcher ensemble sur leurs pas.
Juan Chica Ventura


Article publié le 13 Juil 2020 sur Monde-libertaire.fr