Novembre 19, 2020
Par Incendo
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La question de l’ancienneté de la division sexuelle du travail – et, plus généralement, des rapports entre les sexes durant la Préhistoire – est décidément dans l’air du temps. En France, deux livres viennent de lui être consacrés, rédigés par des chercheurs célèbres et qui ont bénéficié d’un certain retentissement. J’aurai sans doute l’occasion d’en dire prochainement quelques mots sur ce blog, mais aujourd’hui, mon attention se porte sur une étude américaine parue le 4 novembre dernier, intitulée « Femmes chasseresses de l’Amérique ancienne ». À en croire les articles de journaux qui ont suivi sa publication, cette étude ferait voler en éclat des siècles de préjugés et constituerait un tournant majeur dans notre connaissance du passé lointain. Comme on va le voir, un peu de rigueur et de sens des nuances tempère fortement le triomphe. Au bout du compte, il semble bien que l’étude en question nous instruise bien moins par ses résultats réels que par la manière dont ceux-ci sont présentés, puis amplifiés (sinon déformés), dans un contexte propice à leur servir de caisse de résonance.

De quoi s’agit-il ?

Une équipe d’archéologues dirigée par Randall Haas (Université Davis de Californie), et qui étudie un site des montagnes péruviennes, a fouillé plusieurs sépultures remontant à 9 000 ans, une époque où l’agriculture était encore inconnue sur ce continent. Parmi les tombes, un squelette (lui-même fort mal conservé), était accompagné d’un ensemble de 24 pierres taillées, pouvant être interprétées comme des outils servant à la chasse aux gros gibier (c’est le cas, en particulier, de 7 pointes attribuées à des sagaies). La surprise est venue du sexe du squelette, déterminé par une méthode récente consistant à analyser les peptides de l’émail des dents : il s’agissait d’une jeune femme. Le contexte indiquant assez nettement que les objets avaient été associés intentionnellement au cadavre lors de l’inhumation, la conclusion est que cette tombe contredit l’idée courante selon laquelle partout, et depuis fort longtemps, la chasse au gros gibier était une activité strictement masculine.

Intrigués par cette première découverte, Haas et son équipe ont ensuite entrepris de recenser les données disponibles concernant les sépultures de chasseurs-cueilleurs sur l’ensemble du continent américain, en retenant celles dont le sexe était déterminé sans ambiguïté et qui étaient clairement accompagnés d’objets liés à la chasse. Sur les 429 restes dénombrés provenant de 107 sites différents, seuls 27 répondent à cette exigence. Et là, nouvelle surprise : sur cet échantillon, seulement 16 sont des hommes et 11 sont des femmes. Statistiquement, cela signifie qu’à moins d’une très improbable coïncidence, 30 % à 50 % des chasseurs du Paléolithique américain étaient en réalité des chasseresses.

Je reviendrai un peu plus loin sur ces faits et sur leur interprétation par les auteurs de l’article. Pour le moment, et en supposant que ces découvertes seraient effectivement probantes, intéressons-nous à la manière dont ces résultats ont été présentés et au raisonnement global dans lequel leur lecture s’insère.

Dans l’article, les auteurs tentent en effet de lever la contradiction entre une telle division non genrée du travail de chasse au gros gibier dans un passé relativement proche et l’ensemble des observations ethnologiques sur les chasseurs-cueilleurs – la principale exception connue de femmes chassant à l’égal des hommes est celle des Agta des Philippines, qui se procuraient les végétaux par échange avec les agriculteurs voisins et étaient donc exagérément spécialisés dans la chasse. Leur argumentation, qui tient en trois points, affirme que dans une économie reposant sur la chasse au gros gibier :

  1. « la participation de tous les individus valides était souhaitable »
  2. le travail collectif était nécessaire pour atténuer les risques liés à la faible précision du propulseur.
  3. « la maîtrise optimale du propulseur pouvait être atteinte à un âge précoce, potentiellement avant que les femmes n’atteignent l’âge de la reproduction, évitant de ce fait un biais sexué dû à contrainte technologique qui s’intensifiera plus tard avec la technologie de l’arc et de la flèche ».

Ils choisissent donc d’annoncer dès le chapeau introductif de leur texte : « Nos découvertes sont cohérentes avec des pratiques de travail non genrées, dans lesquelles les femmes des sociétés de chasse-cueillette chassaient le gros gibier ».

L’étude a été abondamment reprise par des dépêches d’agences et des articles de presse ; qu’il agisse des journalistes ou de certains scientifiques qu’ils ont sollicités, beaucoup n’ont pas hésité à rajouter une petite (ou une grosse) couche sur le gâteau. Randal Haas, le principal signataire de l’article, n’a d’ailleurs pas échappé lui-même au mouvement, s’avançant à l’occasion de ces interviews beaucoup plus loin que dans le texte écrit avec ses collègues.

On découvre ainsi dans un article de National Geographic que les 24 pierres retrouvées avec le corps lui ont immédiatement fait penser qu’il s’agissait « [d’] un excellent chasseur, une personne très importante au sein de la société » – sur quelle base, hormis celle de promouvoir artificiellement la découverte en faisant passer pour hors du commun un lot d’objet assez banal ? Selon France Culture, il déclare tout de go : « Cette découverte archéologique et l’analyse des pratiques funéraires de l’époque ont remis en cause l’hypothèse de l’homme-chasseur […] Cela nous montre que l’allégation selon laquelle les chasseurs étaient principalement des hommes était inexacte, au moins pour une partie de la préhistoire humaine ». Rappelons tout de même que selon ses propres conclusions (dont on verra un peu plus loin sur quoi elles reposent), les hommes s’occupaient bel et bien de chasse, et que parmi les chasseurs, les femmes étaient bel et bien minoritaires. Mais qu’importe, le buzz a ses raisons que la raison ignore.

Quant à Pamela Geller, archéologue à l’université de Miami, interviewée par National Geographic, elle apporte sur le sujet un éclairage que l’on pourrait qualifier de politique :

Sauf quelques exceptions, et peu importe le continent sur lequel ils travaillent, les chercheurs qui étudient les groupes de chasseurs-cueilleurs supposent que la division du travail basée sur le sexe était universelle et rigide (…) Et comme cela fait sens, ils ont eu beaucoup de mal à expliquer pourquoi le squelette d’individus présentait des marques de lutte ou de chasse ou pourquoi ces personnes étaient enterrées avec des outils de chasse comme biens funéraires (…) En général, ils ne disent rien, comme si le fait d’ignorer la preuve la fera disparaître.

Là encore, on aura l’occasion de dire quelques mots de cette dernière affirmation, pour le moins étonnante. Et en attendant, on peut se demander ce qu’est une « marque de chasse », tout comme en quoi la présence de marques de lutte sur un corps féminin traduirait quoi que ce soit de la division du travail – qu’il s’agisse de violences domestiques ou de guerres, les femmes n’ont pas besoin d’être armées pour être victimes… tout au contraire. Quoi qu’il en soit, selon Pamela Geller, la question représente un enjeu majeur vis-à-vis des débats de société actuels :

La disparité entre les sexes est si importante aujourd’hui. Si nous en venons à supposer que quelque chose nous prédispose d’un point de vue biologique, cela la justifierait (…) Cela est, à mes yeux, dangereux et absolument non fondé.

Pour illustrer (s’il en était besoin) le fait qu’une telle opinion est assez répandue dans les milieux féministes, on peut citer la rédactrice de l’article de Libération sur le même sujet, titré sans ambages « Une nouvelle étude montre que les femmes participaient elles aussi il y a neuf mille ans à la chasse, notamment à celle au gros gibier » :

Une nouvelle étude fait vaciller l’imaginaire collectif selon laquelle la femme n’était dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs qu’un être passif qui se consacrait surtout à la reproduction et la cueillette, quand l’homme actif et dominant s’occupait d’aller chasser. Une figure régulièrement invoquée par les masculinistes et autres adeptes des différences entre les sexes sur un ton plus ou moins blagueur.

Tout esprit un tant soit peu critique identifiera dans ce passage le procédé dit de l’homme (ou, en l’occurrence, de la femme) de paille, consistant à caricaturer le point de vue adverse pour le réfuter à bon compte. En effet, affirmer (à tort ou à raison) l’existence d’une division sexuelle du travail qui aurait réservé la chasse aux hommes et la cueillette aux femmes, ce n’est pas dire, ni même suggérer, que les premiers auraient été « actifs » et les secondes « passives ». Je ne sais pas au juste qui est censé en douter, mais la cueillette est, dans le plein sens du terme, une activité. Chez tous les peuples vivant dans des zones équatoriales à tempérées, c’est d’ailleurs elle qui assurait l’essentiel de la subsistance familiale. Et même dans les régions polaires, où l’approvisionnement reposait quasi-exclusivement sur les hommes, les femmes, qui devaient traiter les animaux abattus pour en tirer l’alimentation ou les vêtements, étaient tout sauf passives et désœuvrées.

Une vision « paléolithiquement correcte » de la division sexuelle du travail

Je me permets d’emprunter cet excellent jeu de mots à Emmanuel Guy, jaloux que je suis de ne pas l’avoir trouvé avant lui. Les vigoureuses dénonciations d’une vision du passé déformée par les préjugés sexistes servent en effet fréquemment à promouvoir une vision opposée, censée servir le combat pour la fin de la domination masculine – c’est tout le sens de la citation de Pamela Geller reproduite ci-dessus. Mais poser les problèmes de cette manière constitue une double erreur, à la fois scientifique et politique. Scientifique, parce que la division sexuée du travail au Paléolithique, comme tous les autres sujets, doit être étudiée pour elle-même, et non pour ce qu’elle est censée démontrer. Certes, il faut combattre les préjugés sexistes qui peuvent biaiser notre compréhension de la réalité passée ; mais il serait tout aussi coupable de commettre la méprise symétrique et, au nom d’un anti-sexisme mal compris, de grever cette compréhension par le biais inverse.

Ce choix est aussi une erreur politique, parce qu’on ne voit guère pourquoi l’ancienneté ou la rigueur de la division sexuelle du travail dans les sociétés paléolithiques changerait quoi que ce soit au programme féministe actuel. En fait, tout procède de l’idée fausse (bien que très courante) que la possible origine naturelle de cette institution en constituerait une justification. Mais face à ceux qui justifient une institution nuisible par ses racines « naturelles », la première objection n’est pas de nier ces racines par principe : elle est de répondre que des racines, naturelles ou non, ne justifient rien du tout. Imaginons, par exemple, que l’on établisse que, dans certaines circonstances la lignée homo pratiquait jadis l’infanticide, l’affrontement sanglant des mâles ou la polygamie. En quoi ces faits de nature légitimeraient-ils de telles pratiques aujourd’hui ? L’évolution culturelle et sociale, ne consiste-t-elle pas précisément à contredire à la fois les choix culturels antérieurs et la nature elle-même – pour autant qu’elle ait quelque chose à voir dans l’affaire ?

Je ne peux que répéter ici une réalité sur laquelle j’ai déjà eu souvent l’occasion d’insister : nous ne connaissons pas l’origine de la division sexuelle du travail. En particulier, et pour prendre des hypothèses extrêmes, nous ne savons pas si elle constitue une bifurcation très ancienne de notre lignée, en partie inscrite dans notre patrimoine génétique, ou si elle est une innovation beaucoup plus récente et purement culturelle, remontant seulement à sapiens (ou à certains groupes de sapiens). Mais dans tous les cas, cela ne change strictement rien pour aujourd’hui. J’irais même plus loin : la seule manière de savoir un jour s’il existe certaines différences cognitives innées entre hommes et femmes est de débarrasser la société non seulement de toute interdiction juridique, mais aussi de toute pression pour que les individus se conforment à un rôle ou à un autre selon leurs organes reproducteurs. Verra-t-on alors subsister certaines inclinaisons statistiques, en particulier des hommes vers les activités les plus risquées, et des femmes vers celles qui demandent de l’empathie ? Nul ne peut le savoir. Mais le paradoxe de la chose, c’est que le seul moyen d’avoir la réponse, c’est de mettre en place les conditions pour qu’elle n’ait plus aucune importance.

Pour en revenir aux sociétés de sapiens de la préhistoire, nous n’avons, d’une manière générale, absolument aucun autre moyen d’inférer les rapports de domination entre les sexes que des raisonnements très indirects et donc, très fragiles. Ces raisonnements peuvent être menés dans les deux sens : en suivant la chronologie, sur la base de ce que nous savons de nos cousins primates, ou à rebours, à partir des observations effectuées en ethnologie. Au passage, il est désarmant de lire sous la plume de Marylène Patou-Mathis, dans son récent article paru dans le Monde diplomatique, qu’ « aucun argument archéologique ne conforte l’hypothèse qu’au paléolithique les femmes avaient un statut social inférieur à celui des hommes », un constat censé suggérer que régnait l’égalité des sexes. On se demande bien, en effet, ce que pourrait bien être un tel argument archéologique.

Toujours est-il que pour cette période, on ne dispose que de très rares informations sur la division sexuelle du travail ; mais celles-ci plaident pour sa cohérence avec les données observées en ethnologie.

Selon un principe bien connu, un élément qui contredit une connaissance établie doit être d’autant plus solide que ladite connaissance repose sur des faits nombreux et convergents. Même si l’on peut discuter des nuances quant à son universalité et à sa rigidité, la division sexuelle du travail – en particulier, le fait que les armes les plus létales, qui servent à mettre à mort le gros gibier, sont interdites aux femmes – a été observée dans l’ensemble des chasseurs-cueilleurs sur tous les continents. Avant de proclamer que cette division n’existait pas chez les peuples paléolithiques, ou même chez certains, on est donc en droit d’exiger un certain niveau de preuves.

Les points aveugles de l’étude

Pour commencer, et indépendamment même des données sur lesquelles ils se fondent, les auteurs de l’étude commettent au moins trois erreurs manifestes.

Premièrement, on ne voit pas très bien ce qui justifie l’idée que le propulseur serait en lui-même moins précis que l’arc (rappelons que pour faire sens, la comparaison doit se faire avec les arcs les plus anciens, et pas avec les engins de compétitions actuels !). Et surtout, conclure de ce manque supposé de précision que les chasses devaient nécessairement revêtir des formes plus collectives apparaît comme une déduction très osée : le tir, à la chasse primitive, ne représente qu’une partie de la difficulté. La traque et l’approche, notamment, étaient souvent largement plus importantes. En Australie – continent sur lequel le propulseur régnait en maître – la chasse était loin d’impliquer toujours de larges effectifs. Et lorsque c’était le cas, elle était loin de se faire toujours au propulseur.

Deuxièmement, en cas de chasse collective, la participation des femmes n’empêche nullement que les tâches y soient réparties selon le sexe, les femmes s’occupant de tendre des pièges, des rabattre le gibier, etc., et les hommes se réservant la mise à mort avec les armes létales. De telles configurations sont mêmes un lieu commun de l’ethnologie.

Enfin, l’idée défendue par les auteurs de l’article, selon laquelle l’apprentissage du propulseur serait plus facile et par conséquent, que cette arme aurait donné lieu à une répartition des tâches moins genrée que l’arc qui lui a succédé, est une thèse un peu incongrue qui repose entièrement sur un article paru en 2014 dans American Anthropologist. Or, cet article a depuis fait l’objet d’une réfutation magistrale par l’un des meilleurs spécialistes de la question. Et l’on ne peut s’empêcher de remarquer que le seul peuple jamais observé où les femmes chassaient à l’égal des hommes, en maniant les mêmes armes qu’eux – à savoir les Agta dont je parlais plus haut – utilisait précisément l’arc et non le propulseur.

Pour le reste, que montre au juste cette étude ?

Pour commencer, selon les auteurs eux-mêmes, la détermination du sexe du squelette dotés des outils de chasse par l’analyse de l’émail dentaire est fiable à 81 %. C’est certes plus élevé qu’une détermination au pur hasard (50 %), mais cela reste tout de même entaché d’une incertitude non négligeable – incertitude qui disparaît pourtant totalement lors de la présentation des résultats.

Ensuite, s’il ne semble guère faire de doute que les 24 pierres ont bel et bien été déposées avec le cadavre, il est bien hâtif d’en conclure sans ambages qu’il s’agit d’outils que celui-ci (quel que soit son sexe) utilisait de son vivant. On sait en effet que les sociétés peuvent avoir bien des raisons différentes d’enterrer des biens funéraires… ou, d’ailleurs, de ne pas le faire. Même si ces pierres sont bel et bien des outils de chasse, et même si le cadavre est celui d’une femme, sur quelle base écarter, par exemple, la possibilité qu’elles aient été déposées en guise de cadeau au mari ou au frère que la défunte était censée retrouver dans l’au-delà ? Certes, je ne connais pas de sociétés de chasseurs-cueilleurs chez qui on ait observé une telle pratique. Mais cette hypothèse, a priori pas plus absurde que bien des coutumes observées, a pour but de souligner qu’on ne saurait déduire tout de go l’activité d’un individu de ses dépôts funéraires (voir ci-dessous « Le précédent d’Indian Knoll »). Dans le cas présent, la prudence devrait être d’autant plus de mise qu’aucune analyse tracéologique n’ayant été effectuée, on ne sait même pas si les outils en questions avaient été utilisés ou non.

Non seulement la méta-analyse des 429 sépultures souffre du même biais – les objets retrouvés dans les sépultures sont censés, par défaut, correspondre aux activités des individus lorsqu’ils étaient vivants – mais elle possède un second talon d’Achille : parmi ces objets considérés comme marqueurs de la chasse, les auteurs incluent des « pierres bannières », considérées sans ambages comme des pièces de propulseurs. Or, rien n’est moins sûr : on ne possède encore aujourd’hui aucune certitude sur l’usage exact de ces pierres relativement abondantes parmi les artefacts archéologiques du continent américain. Or, bien qu’il soit sous certains aspects très détaillé, le complément fourni à l’étude ne donne aucune information sur la part de ces pierres bannières parmi les 27 cas retenus, et a fortiori, sur sa répartition par sexe. Que resterait-il de cet échantillon une fois les pierres-bannières mises de côté ?

Conclusion

Le retentissement médiatique de cette étude dépasse donc de très loin ses réels apports à nos connaissances. Une fois encore, les moyens dont nous disposons pour connaître la division sexuelle du travail dans les sociétés disparues sont extrêmement faibles, et entachés de nombreuses incertitudes : la communication scientifique (et, à travers elle, l’éducation du public) devrait donc être guidée par la prudence et par le franc aveu de l’étendue de notre ignorance, et non par la volonté de procéder à des effets d’annonce. Malheureusement, ce souhait risque fort de rester un vœu pieux tant que la carrière des scientifiques et le financement de leurs recherches seront soumis à une compétition de tous les instants.

Sur le fond, rien ne nous incite à ce jour à penser que la division sexuelle du travail au Paléolithique récent aurait significativement différé de celle qui a été observée en ethnologie – ou, plutôt, de la gamme de celles qui ont été observées. Cela signifie sans doute que sur une même trame générale de monopolisation par les hommes des armes les plus létales et des fonctions qui leur étaient liées, ont pu se nouer un certain nombre de variations locales – en particulier, le fait que certaines sociétés aient admis que des individus particuliers occupent un rôle différent de celui classiquement assigné à leur sexe, un phénomène bien connu en Amérique sous le nom de « two-spirits ».

Annexe : le précédent d’Indian Knoll

Un des procédés les plus communs (et, il faut bien le dire, les plus irritants) du « buzz » scientifique consiste à mentir par omission afin de présenter comme inédits des faits ou des problématiques qui possèdent pourtant une longue histoire. En l’occurrence, la découverte d’objets considérés comme masculins dans des tombes féminines n’a pas attendu cette étude pour être observée et discutée. Il s’agit même d’une des principales caractéristiques d’un des sites les plus emblématiques et les plus anciens de l’archéologie nord-américaine : celui d’Indian Knoll.

Le traitement de ce site par l’étude discutée ici ne manque d’ailleurs pas de sel. Il y est évoqué en une phrase : « Durant l’holocène moyen, sur le site d’Indian Knoll, dans le Kentucky, des femmes et des hommes furent enterrés avec des atlatls [propulseurs] dans une proportion de 17 contre 63, suggérant ainsi que la chasse au gros gibier était alors une activité principalement masculine ». Passons sur le fait que ce qu’on a retrouvé dans les tombes n’était pas des propulseurs mais des pierres-bannières et qu’une fois encore, les rédacteurs ne se distinguent pas par leur rigueur. Mais surtout 17/(17+63) = 21 %. À tout prendre, ce n’est pas si éloigné de la fourchette de 30 % à 50 % de « chasseresses » que les auteurs disent avoir identifiée. Mais on constate qu’un résultat voisin, selon qu’il est connu de longue date ou qu’il émane de leurs propres recherches, est présenté dans un cas comme confortant les opinions établies, dans l’autre comme révolutionnaire. Ajoutons, pour compléter le tableau, que cette présentation majore considérablement le nombre de tombes masculines, puisque les sources premières sur le site fournissent un comptage beaucoup plus modeste. Pour parvenir à 63, il a fallu inclure les tombes d’enfants et d’adolescents, de même que celles de cadavres non sexués : ainsi Indian Knoll peut-il être artificiellement poussé du côté de la division du travail genrée, et les résultats de l’étude récente apparaître comme d’autant plus novateurs.

Concernant Indian Knoll et les difficultés d’interprétation en termes de division sexuée du travail, je reproduis ici les lignes que j’y consacrais dans mon Communisme primitif :

Des chasseuses dans la plaine ?

Découvert au début du XXe siècle, le site funéraire d’Indian Knoll, dans l’actuel Kentucky, a livré des centaines de corps inhumés entre 4 000 et 2 000 ans avant notre ère. Ceux-ci appartenaient à une population de chasseurs-cueilleurs de la période dite « archaïque », qui ne connaissaient pas encore l’arc et la flèche.

Durant plusieurs décennies, Indian Knoll ne souleva pas d’interrogations particulières. On avait bien remarqué qu’en plus des objets habituels, certaines tombes renfermaient d’étranges pierres polies, percées d’un orifice en leur centre et souvent aplaties en deux ailes symétriques, une forme qui leur valut le nom de bannerstone (« pierre-bannière »). Ces pierres furent interprétées selon les cas comme des outils d’usage divers, des objets cérémoniels, voire de simples éléments décoratifs ou de prestige. Mais c’est le préhistorien William S. Webb (1882-1964) qui, suite à de nouvelles fouilles dans les années 1940, jeta un pavé dans la mare. Selon lui, en effet, ces pierres-bannières étaient des pièces de propulseurs, dont elles augmentaient l’efficacité en les lestant. Si l’on ne s’en était pas aperçu plus tôt, c’est que le corps de ces propulseurs, fait de bois, avait disparu avec le temps, ne laissant que ces lests et la partie servant à accrocher le projectile, sculptée dans des ramures de cerfs.

Même si elle ne fait toujours pas l’unanimité, cette théorie sur les fonctions des pierres-bannières reste la plus partagée. Mais là, surgit une nouvelle énigme. Sur les 76 sépultures qui contenaient des éléments de propulseurs, 31 renfermaient des hommes adultes et 13 des femmes (dans 14 cas, le sexe n’a pu être déterminé). Cet échantillon tendait donc à suggérer qu’à Indian Knoll, contrairement à la loi observée partout ailleurs, une partie non négligeable des femmes chassaient le gros gibier au moyen de l’arme la plus létale qui existait alors.

Plusieurs éléments jettent néanmoins un doute sur cette hypothèse, éléments que Webb ne manqua pas de relever. Tout d’abord, ces propulseurs étaient les seuls biens funéraires qui violaient les règles générales de la répartition entre les sexes. Pour le reste, Indian Knoll se conformait en tous points au schéma général : avec les hommes étaient enterrés des haches, des harpons et certains outils spécifiques, tandis que les femmes étaient inhumées avec des mortiers, des pilons et des perles. Ensuite, les propulseurs n’avaient pas été enterrés uniquement avec des défunts adultes : 18 tombes sur 76 appartenaient à des enfants ou des adolescents. Il semblait tout à fait invraisemblable que ceux-ci aient pu en avoir l’usage de leur vivant. Enfin, une partie importante des pierres-bannières avaient été brisées, sans aucun doute intentionnellement, ce qui ne pouvait guère s’expliquer en-dehors de certaines pratiques rituelles (une manière de marquer le deuil ?). Certains chercheurs ont d’ailleurs fait remarquer que dans les tribus où le propulseur avait été abandonné en tant qu’arme au profit de l’arc, il n’était pas rare qu’il soit resté un objet chargé d’une forte connotation religieuse cérémonielle.

C’est ici qu’on touche de près aux limites de la connaissance archéologique ; on n’a virtuellement aucun moyen de connaître les pratiques rituelles des peuples tels que celui d’Indian Knoll. Pire, on ne sait même pas pourquoi une société donnée inhume certains objets avec ses morts — il y a à cela bien des motivations différentes possibles. Indian Knoll reste donc un point d’interrogation. On ne peut écarter la possibilité qu’ait régné à cet endroit une division sexuelle du travail partiellement hors normes. Celle-ci, fut-elle avérée, resterait néanmoins circonscrite dans certaines limites : les tombes masculines étaient non seulement celles qui concentraient la majorité des propulseurs, mais aussi les biens les plus abondants et les plus variés. Mais en tout état de cause, les femmes chasseresses d’Indian Knoll sont une conjecture parmi d’autres, et sans doute pas la plus probable.

SOURCE : La Hutte des classes




Source: Incendo.noblogs.org