DĂ©cembre 9, 2020
Par Marseille Infos Autonomes
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La libertĂ© d’expression, arme contre la libertĂ© d’expression

Les “sans voix”, ça n’existe pas.

Il n’y a que des voix qu’on refuse d’entendre

et celles délibéremment réduites au silence.

Arundhati Roy

Chaque fois qu’il est question des fameuses caricatures de Mahomet, on veut nous faire croire que l’enjeu ne serait que la vache sacrĂ©e de la libertĂ© d’expression. Depuis peu, s’y ajoute l’invention d’un “droit au blasphĂšme”. Parmi “nos valeurs” si chĂšres aux occidentaux, les sensibilitĂ©s rĂ©ligieuses et autres s’évaporent comme au temps des huguenots. Alors que le 2 septembre s’ouvrait le procĂšs des attentats de Paris, un numĂ©ro spĂ©cial de Charlie Hebdo reprenait les dessins danois sur sa une sous le titre “Tout ça pour ça”. Il ne faut pas s’attendre Ă  ce qu’un journal satirique comme Charlie Hebdo s’interroge sur sa ligne rĂ©dactionnelle. La provoc gratuite est son mĂ©tier et sa mission. Pour les consĂ©quences, allez voir ailleurs.

Deux mois aprĂšs l’attaque meurtriĂšre dans ses locaux en janvier 2015, Charlie Hebdo titrait “C’est reparti”. Le journal voyait bondir son nombre d’abonnĂ©s de 10.000 Ă  240.000. Les premiers tirages en vente Ă  l’unitĂ© s’élevaient Ă  plusieurs millions. Un public qui n’avait jamais entendu parler de l’hebdomadaire se l’arrachait en quatre langues. Dans les magasins, bureaux et cafĂ©s, sur des fenĂȘtres, voitures et vĂ©los, attachĂ©s Ă  des casques, sacs et bottes, partout en France et ailleurs on Ă©tait confrontĂ© aux affiches et autocollants “Je suis Charlie”. L’AcadĂ©mie Française, la bourse Nasdaq, le Pape, Netanyahu, toute la caste politique de l’Europe unie et quatre millions de braves citoyens dans les rues de Paris se rĂ©clamaient d’ĂȘtre Charlie.

Cela dĂ©montrait bien Ă  quel point le calcul de l’attaque contre Charlie Hebdo Ă©tait grotesque. A part le sang coulĂ©, l’écho bigot dans des cercles de fanatiques et la mobilisation rĂ©actionnaire dans les rues d’Europe, tout ce qu’elle obtenait Ă©tait un comeback du journal satirique comme celui-ci n’aurait jamais pu l’espĂ©rer. Fin 2014, l’hebdomadaire se trouvait au bord de la faillite. Ses dettes s’élevaient Ă  plus d’un million d’euros. Tandis qu’il fallait un minimum de 40.000 exemplaires par semaine pour atteindre le seuil de rentabilitĂ©, les ventes se limitaient Ă  10.000 abonnĂ©s et 14.000 exemplaires en kiosque, comparĂ©es aux 700.000 exemplaires que son rival Le Canard EnchainĂ© Ă©coulait chaque semaine. L’attentat de janvier 2015 changea tout, du moins dans un premier temps. En un an seulement, selon une analyse du Wall Street Journal, le chiffre d’affaires de Charlie Hebdo montait Ă  64 millions d’euros, avec un bĂ©nĂ©fice net de 14,5 millions d’euros.

Dans les annĂ©es 1980, Charlie Hebdo avait Ă©tĂ© contraint de suspendre sa parution pendant toute une dĂ©cennie. RelancĂ© en 1992, le journal voyait Ă  nouveau ses ventes dĂ©gringoler en peu de temps. Il a pu subsister parce que la publication des caricatures de Mahomet en 2006 et la mise Ă  feu de ses locaux en 2011 suite Ă  leur rĂ©Ă©dition avaient temporairement attisĂ© la curiositĂ© du public. Les bĂ©nĂ©fices rĂ©alisĂ©s pendant ces deux annĂ©es, Ă  peu prĂšs un million d’euros, ont Ă©tĂ© empochĂ©s entiĂšrement par les quatre actionnaires de l’hebdomadaire, bien que des rĂ©ductions de salaire et de personnel n’aient jamais cessĂ© d’ĂȘtre Ă  l’ordre du jour pour les 40 employĂ©s.

Les millions qui affluaient dans les caisses du journal aprĂšs l’attentat de janvier 2015 n’ont conduit qu’à des batailles entre rĂ©dacteurs-actionnaires et le refus de transformer l’entreprise en une coopĂ©rative de tous les employĂ©s, ce qui avait Ă©tĂ© revendiquĂ© par le personnel. Depuis l’attentat, le journal a Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  de lourdes dĂ©penses de sĂ©curitĂ©, mais une bonne partie de celles-ci a toujours Ă©tĂ© couverte par des aides publiques. Bien que quatre millions d’euros reçus en dons ainsi qu’un million de fonds propres aient Ă©tĂ© versĂ©s aux familles des victimes, les actionnaires ont rĂ©ussi Ă  constituer une “rĂ©serve statutaire” de 15 millions d’euros pour s’assurer, eux, d’ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©s, mĂȘme en cas de pertes.

Cependant, les ventes du journal ont Ă  nouveau fort chutĂ©. De 120.000 exemplaires fin 2015, elles Ă©taient encore de 50.000 exemplaires dĂ©but 2020, dont la moitiĂ© en abonnements. Deux ans aprĂšs l’attentat, il ne restait qu’un chiffre d’affaires de 19 millions d’euros, deux ans plus tard encore 8 millions, et les rĂ©sultats ne cessent de diminuer malgrĂ© l’augmentation du prix de vente de 2 Ă  3 euros.

Tandis que la “Je suis Charlie” crĂąnerie se rĂ©clame de la libertĂ© de la presse et plus encore de la libertĂ© d’expression, elle ferme les yeux sur la dĂ©nonciation de voix critiques et les poursuites acharnĂ©es pour “apologie du terrorisme” contre toute dĂ©viation du mainstream. Elle ferme les yeux aussi sur la censure et autocensure qui pour la plupart des mĂ©dias synchronisĂ©s d’Europe ne sont que monnaie courante.

Ainsi, un rapport de Human Rights Watch sur les 4150 interpellations et plus de 300 condamnations pour “apologie du terrorisme” pour les seules annĂ©es 2015 et 2016 a Ă©tĂ© passĂ© sous silence. Dans les mĂ©dias du mainstream, on ne trouve que des justifications pour ces poursuites, qui frappent souvent des mineurs sans conviction particuliĂšre, ou encore pour la condamnation de Jean-Marc Rouillan pour un petit mot de travers. Un jeune a Ă©tĂ© visĂ© pour avoir remplacĂ© sur internet une caricature de Charlie Hebdo par une autre. La moindre contestation envers le contenu du journal reste tabou. Se moquer de l’hypocrisie reignante Ă©galement.

Entretemps, des centaines de comptes Facebook se voient ĂȘtre bloquĂ©s pour les mĂȘmes raisons. Des antifas aux journalistes critiques, tout ce qui met en question le conformisme gĂ©nĂ©ralisĂ©, risque de se faire Ă©clipser du net, pendant que les sites de l’extrĂȘme droite et du fake news y prolifĂšrent. Et plus le mainstream s’élargit, plus ses eaux deviennent vaseuses. Ce qu’il reste de la libertĂ© d’expression, c’est la libertĂ© d’humilier les plus vulnĂ©rables, de s’attaquer Ă  leur dignitĂ©, de dire n’importe quoi, sauf la vĂ©ritĂ©. Quand on va au fond des choses et les nomme par leur nom, on est traitĂ© d’extrĂ©miste. La libertĂ© d’expression est devenue une arme populiste contre tout esprit critique, une arme d’abrutissement du peuple.

Aujourd’hui encore, Charlie Hebdo aime se faire passer pour un journal progressiste. Pour beaucoup, la publication de dessins irrespectueux relĂšverait peut-ĂȘtre de mauvais goĂ»t mais aussi de courage, leur omission dans d’autres mĂ©dias de lachetĂ©. Je connais toutefois peu de publications qui soient constamment aussi grossiĂšres, mĂ©prisantes, sexistes et mysogynes voire carrĂ©ment racistes que certains propos dans Charlie Hebdo. Il suffit de regarder la une de quelques numĂ©ros rĂ©cents pour s’en apercevoir : des hommes barbus Ă©dentĂ©s stĂ©rĂ©otypĂ©s, des femmes violĂ©es par des terroristes se souciant pour leurs allocs, des visages dĂ©figurĂ©s de gens simples….

Le journal emploie un langage violent et une iconographie qu’on ne peut que qualifier, honnĂȘtement, de dĂ©shumanisant. ConcrĂštement, les constantes sont un penchant pour des reprĂ©sentations de sodomie et des stĂ©rĂ©otypes islamophobes qui rappĂšllent les pires clichĂ©s antisĂ©mites de la presse nazie, pour ne pas dire des caricatures qu’on a pu trouver dans une certaine presse en Israel contre les Palestiniens ou dans les mĂ©dias de l’Apartheid contre les Noirs. Au temps de la guerre d’AlgĂ©rie contre “les musulmans”, les caricatures n’étaient pas aussi fĂ©roces. D’ailleurs, plusieurs dessinateurs et rĂ©dacteurs ont quittĂ© Charlie Hebdo ces derniĂšres annĂ©es parce qu’ils trouvaient le ton du journal trop provocatif et blessant.

Les racines de l’hebdomadaire remontent aux jours de mai 1968, quand le journal satirique L’EnragĂ© devenait une des icĂŽnes du mouvement de contestation. Il Ă©tait concoctĂ© par des dessinateurs comme Cabu, SinĂ©, Willem et Wolinski, qui le liquidaient dĂ©jĂ  fin 1968 pour se joindre Ă  une publication politiquement moins univoque, Hara-Kiri, qui s’amusait Ă  s’en prendre presque exclusivement Ă  Charles de Gaulle : Charlie. Suite Ă  la saisie d’une caricature haineuse sur la mort de De Gaulle en 1970, Hara-Kiri a Ă©tĂ© remplacĂ© par Charlie Hebdo, et De Gaulle par le hĂ©ros du cĂ©lĂšbre cartoon Peanuts, Charlie Brown, non sans continuer Ă  vilipender le gĂ©nĂ©ral de temps Ă  autre.

Dans les annĂ©es 1960, les caricatures politiques, les cartoons et les comics de la presse underground gagnaient rapidement en popularitĂ©. Les dessins de Robert Crumb, Gilbert Shelton, SinĂ© et Willem Ă©taient omniprĂ©sents dans le mouvement contestataire. Humour et ironie Ă©taient des caractĂ©ristiques de l’époque. L’autodĂ©rision aussi. De l’humour vache pas toujours subtil, parfois grossier sans doute, mais rarement du cynisme pur. Celui-ci ne se rĂ©pandit que plus tard. Probablement, les caricatures Ă  la Charlie Hebdo ne sont que le reflet du cynisme gĂ©neralisĂ© d’une Ă©poque en dĂ©route comme celle que nous vivons Ă  prĂ©sent.




Source: Mars-infos.org