À propos des livres d’Andreas Malm, Comment saboter un pipeline (La Fabrique, 2020) et de Daniel Tanuro, Trop tard pour ĂȘtre pessimiste (Textuel, 2020).

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Face aux changements climatiques, et plus gĂ©nĂ©ralement Ă  l’accĂ©lĂ©ration de la destruction des Ă©cosystĂšmes, l’écologie politique et les mouvements sociaux qui s’en rĂ©clament ont connu d’importants renouvellements ces derniĂšres annĂ©es, symbolisĂ©s par les immenses marches pour le climat, l’émergence de figures internationales, dont la plus charismatique demeure Greta Thunberg, ainsi que par une multitude d’écrits, de vellĂ©itĂ©s thĂ©oriques, voire d’un nouveau vocabulaire, Ă  l’instar de la « collapsologie Â». De nombreux dĂ©bats traversent cette floraison Ă©cologiste ; nĂ©anmoins, c’est souvent en creux que s’expriment des dĂ©bats stratĂ©giques, les mouvements Ă©cologistes Ă©tant relativement peu prolixes Ă  ce sujet, hormis ceux qui, proches des partis verts, voient essentiellement dans la participation aux institutions et aux joutes Ă©lectorales la seule voie crĂ©dible pour le changement.

De cette relative discrĂ©tion des questions stratĂ©giques, qui n’est par ailleurs pas l’apanage des seuls mouvements Ă©cologistes, il ne faudrait pas dĂ©duire qu’aucune proposition ni aucun discours stratĂ©gique n’a Ă©mergĂ© ces derniĂšres annĂ©es. Ne serait-ce que, dans le cas français, la lutte contre l’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes a donnĂ© lieu Ă  un renouveau des questionnements stratĂ©giques et le devenir de la ZAD est, de ce point de vue, un enjeu important.

L’intĂ©rĂȘt de deux livres parus rĂ©cemment est de remettre sur l’ouvrage les questions stratĂ©giques qui traversent les mouvements Ă©cologistes et en particulier les mouvements pour le climat. Ils ont en outre comme point commun de se rĂ©clamer d’un marxisme Ă©cologiste, ou d’un Ă©cosocialisme plus ou moins affirmĂ©. Le premier, Comment saboter un pipeline, a Ă©tĂ© Ă©crit par Andreas Malm, gĂ©ographe suĂ©dois et militant pour le climat ; le second, Trop tard pour ĂȘtre pessimistes !, par Daniel Tanuro, agronome, militant de la gauche radicale et des mouvements pour le climat en Belgique.

Andreas Malm ne propose pas Ă  proprement parler de stratĂ©gie pour les mouvements pour le climat, mais s’interroge sur les limites des mobilisations rĂ©centes en les resituant dans une histoire plus ancienne et en essayant de dĂ©busquer les impasses de discours souvent perçus comme radicaux, car rompant avec l’inactivisme des ONG environnementalistes traditionnelles. Malm dĂ©crit la succession de vagues de ces mouvements depuis une quinzaine d’annĂ©es. La premiĂšre, entre 2006 et 2009 en Europe du Nord, a donnĂ© lieu Ă  des occupations, des camps climat et bien sĂ»r la mobilisation lors de la COP15 de Copenhague qui a marquĂ© un tournant, nĂ©gatif, dans les nĂ©gociations internationales. La seconde, Ă  partir de 2011 aux États-Unis, s’est caractĂ©risĂ©e par la primautĂ© donnĂ©e Ă  la dĂ©sobĂ©issance civile, en particulier contre des projets de pipeline : sit-in devant la Maison Blanche, chaĂźnes humaines, campagnes de dĂ©sinvestissement des Ă©nergies fossiles, campement des nations sioux
 La troisiĂšme vague, Ă  partir de 2018, est celle de l’irruption de la jeunesse dans les marches climat, des Fridays for future, de la naissance du mouvement international Extinction Rebellion (XR) et des actions de blocage Ă  Londres, Berlin, Paris et dans d’autres mĂ©tropoles. La montĂ©e en puissance et la massification de ces mouvements rompent avec l’environnementalisme de bien des ONG institutionnalisĂ©es et ne nourrissent pas d’ambiguĂŻtĂ©s quant Ă  la dĂ©nonciation des responsables de la crise climatique et de l’incapacitĂ© des classes dominantes Ă  apporter un dĂ©but de solution aux dĂ©rĂšglements climatiques. NĂ©anmoins, Malm s’interroge : alors que s’approfondit le mouvement et que chaque vague renforce la prĂ©cĂ©dente, comment se fait-il que, malgrĂ© de petites victoires et de lourdes dĂ©faites, l’impĂ©ratif de la non-violence soit toujours aussi puissant dans ces mouvements ? Voire que

« l’attachement Ă  une non-violence absolue semble [
] s’ĂȘtre renforcĂ© d’une vague Ă  l’autre, l’intĂ©riorisation de cette rĂšgle apparaissant universelle, la discipline remarquable Â» ?

Cette question traverse tout l’ouvrage et Malm revient sur les dĂ©bats qui ont construit la non-violence comme enjeu majeur des mouvements climatiques, du moins dans les pays occidentaux. Il existe certes des raisons tactiques Ă  la promotion de la non-violence : facilitĂ© Ă  rejoindre les mouvements, sympathie mĂ©diatique, massification
 Malm ne remet pas en cause ces vertus de la non-violence, mais il interpelle les activistes pour le climat : est-ce le seul moyen d’action ? Si les mouvements s’amplifient et que toujours rien ne change, ne sera-t-il pas temps de passer Ă  d’autres pratiques ? Avant de rĂ©pondre Ă  ces questions, Malm fait un dĂ©tour par les influences idĂ©ologiques permettant d’expliquer la prĂ©pondĂ©rance de la non-violence au sein des mouvements climatiques. Il mentionne par exemple le pacifisme moral de Bill McKibben, fondateur de l’association 350.org, ou le pacifisme stratĂ©gique de mouvements et de penseurs qui considĂšrent que la violence Ă©loigne les mouvements sociaux de leurs objectifs. Ici, Malm cible surtout XR, dont le fondateur peut ainsi expliquer :

« la science sociale est formelle sur ce point : la violence n’optimise pas les chances d’issues progressistes victorieuses. De fait elle mĂšne presque toujours au fascisme et Ă  l’autoritarisme. La seule solution est donc la non-violence. Â»

Cette certitude tirĂ©e de la « science sociale Â» ne peut qu’étonner et mĂ©rite un certain nombre de rectifications auxquelles se livre Malm quant Ă  la question de la violence dans les mouvements d’émancipation. Il remet ainsi en cause la lecture unilatĂ©rale, et parfois falsificatrice, de mouvements populaires du 20e siĂšcle par XR, Ɠuvre salutaire tant les discours militants peuvent ĂȘtre saturĂ©s de demi- ou de contre-vĂ©ritĂ©s Ă  ce sujet, visant Ă  susciter des analogies entre les luttes du passĂ© et les mouvements climatiques actuels, la « vĂ©ritĂ© historique Â» servant d’argument-massue. Parmi ces analogies, citons la lutte contre l’esclavage, les suffragettes, Gandhi, les mouvements pour les droits civiques aux États-Unis, la lutte contre l’apartheid, les mobilisations contre la poll tax sous Thatcher ou encore la chute de Milosevic ou de Moubarak. Le point commun de ces Ă©vĂšnements serait, dans la lecture des fondateurs d’XR, leur non-violence. Or, rappelle Malm, non seulement cette version de l’histoire oublie une partie des protagonistes, par exemple les esclaves eux-mĂȘmes dans la lutte contre l’esclavage, mais elle dĂ©forme Ă©galement la vĂ©ritĂ© quant aux modes d’action utilisĂ©s. Ainsi, les suffragettes privilĂ©giaient la destruction de biens ; les actions des militants pour les droits civiques Ă©taient protĂ©gĂ©es par des armes et mettaient en Ɠuvre, non sans tensions, une dialectique entre non-violence et violence ; l’ANC a crĂ©Ă© en Afrique du Sud une organisation secrĂšte dont le principal mode d’action Ă©tait le sabotage, etc. Quant Ă  Gandhi, figure tutĂ©laire des mouvements se revendiquant de la non-violence, Malm ne manque pas de rappeler les fluctuations de sa vie politique, son exhortation aux Juifs d’Allemagne en 1938 Ă  s’en tenir Ă  la non-violence, et le fait que l’indĂ©pendance indienne ne peut ĂȘtre attribuĂ©e Ă  la seule stratĂ©gie non-violente, l’Inde comme de nombreuses colonies ayant connu des luttes de dĂ©colonisation souvent trĂšs violentes.

Outre ces rappels bienvenus, Malm critique la façon dont la non-violence est devenue dans une large partie des mouvements pour le climat un fĂ©tiche sacrĂ©, qui empĂȘche toute rĂ©flexion tactique et stratĂ©gique. Le « mĂ©lange de niaiserie et de falsification Â» qu’il dĂ©cĂšle notamment chez XR fait que la non-violence ne peut jamais ĂȘtre rĂ©ellement Ă©valuĂ©e Ă  l’aune de son efficacitĂ© ou de son inefficacitĂ©. Alors que les situations historiques Ă©voquĂ©es sont sans commune mesure avec les enjeux posĂ©s par les changements climatiques, les analogies dans les discours Ă©cologistes deviennent non pas des outils pour saisir des situations politiques particuliĂšres mais des grigris permettant d’ériger la non-violence en valeur morale incontestable. L’histoire « aseptisĂ©e, dĂ©nuĂ©e de toute Ă©valuation rĂ©aliste de ce qui s’est produit ou non Â» minimise les rapports de force, les intĂ©rĂȘts en jeu, ne permet pas aux militant-e-s pour le climat d’ĂȘtre lucides face aux forces qu’il s’agit d’affronter. Au fond, on mesure lĂ  un des effets de la dĂ©valuation des idĂ©aux et perspectives rĂ©volutionnaires, qui laisse d’autant plus de place Ă  l’idĂ©e qu’une succession de changements localisĂ©s pourrait conduire Ă  un changement profond et ainsi « sauver le climat Â».

Le dernier ouvrage de Daniel Tanuro couvre un spectre de questions bien plus larges que celui de Malm. Il revient de maniĂšre trĂšs Ă©clairante et pĂ©dagogique sur la profondeur de la crise Ă©cologique en cours, sur les rĂ©ponses capitalistes Ă  cette crise, sur les biais des recherches scientifiques sur le climat et la conservation des espĂšces. Les deux derniers chapitres sont consacrĂ©s aux dĂ©bats stratĂ©giques qui traversent l’écologie politique. Tanuro commence par dĂ©montrer que la racine du problĂšme climatique est le mode de production capitaliste et sa colonne vertĂ©brale technique, le systĂšme Ă©nergĂ©tique basĂ© sur l’exploitation des fossiles. L’écologie libĂ©rale, qui mĂȘle recettes technologiques et exhortations morales, est donc une impasse, ce dont conviennent nombre de militants Ă©cologistes. Pour autant, dans la galaxie des propositions de l’écologie libĂ©rale, certaines sont mĂątinĂ©es d’une dimension sociale, et font l’objet de dĂ©bats dans les mouvements sociaux ; Tanuro prend ainsi l’exemple de la taxe carbone proposĂ©e par le cĂ©lĂšbre climatologue James Hansen, soit une taxe Ă  taux Ă©levĂ© progressant chaque annĂ©e et dont le produit serait versĂ© Ă  tou-te-s sous forme d’un dividende identique, les plus pauvres pouvant ainsi augmenter leurs revenus en limitant leurs Ă©missions de gaz Ă  effet de serre, tandis que ceux qui polluent le plus paieraient des prix majorĂ©s supĂ©rieurs au dividende. Cette proposition tourne le dos Ă  une rĂ©gulation qui serait fondĂ©e sur des objectifs de rĂ©ductions de gaz Ă  effet de serre Ă  atteindre ; de plus, les cas rĂ©cents de forte augmentation des prix de l’énergie n’ont pas montrĂ© d’effets majeurs sur la baisse des consommations. Enfin, une telle proposition pose la question d’un prix mondial du carbone qui serait fixĂ© par les pays riches, ce qui risque de se transformer en « coopĂ©ration forcĂ©e Â» entre le Nord et le Sud, autrement dit une forme adoucie de nĂ©ocolonialisme vert.

Tanuro prend Ă©galement pour cible d’autres courants Ă©cologistes. Deux de ces courants d’idĂ©es mĂ©ritent qu’on s’y arrĂȘte tant leur succĂšs idĂ©ologique, sinon leur influence, est grande chez une partie des Ă©cologistes[1]. Le premier n’est pas Ă  proprement parler un courant thĂ©orique structurĂ©. Il s’appuie essentiellement sur une critique de la technique Ă©laborĂ©e par Jacques Ellul dans Le systĂšme technicien paru en 1977. L’apport d’Ellul n’est pas nĂ©gligeable dans la pensĂ©e Ă©cologique, notamment par sa remise en cause d’une supposĂ©e neutralitĂ© des techniques. Cependant le fait de renvoyer la critique non pas vers une organisation Ă©conomique et un systĂšme de dominations sociales plurielles, mais plutĂŽt vers « la Technique Â» (au singulier), affaiblit considĂ©rablement le propos et fait disparaĂźtre le rĂŽle du capitalisme dans la domination sur la nature. Sans compter des aspects franchement conservateurs qui dĂ©coulent de l’approche ellulienne de la technique, laquelle rĂ©fute l’exigence d’égalitĂ© absolue et est pour le moins ambiguĂ« sur la pilule contraceptive et l’avortement, dĂ©crites comme des techniques (donc a priori suspectes) permettant d’augmenter l’irresponsabilitĂ© des individus, des femmes en l’occurrence ; on trouve aujourd’hui de tels accents rĂ©actionnaires chez certains mouvements anti-industrialistes hostiles par exemple Ă  la PMA et l’analysant comme une mainmise de la technoscience sur la reproduction[2]. Le second courant idĂ©ologique est bien plus rĂ©cent et son succĂšs rĂ©sonne autant comme un avertissement face Ă  la profondeur de la crise Ă©cologique que comme l’impasse d’un certain catastrophisme. Les collapsologues[3] connaissent en effet un certain succĂšs, leurs livres se vendent comme des petits pains. Pourtant leurs principaux Ă©crits sont marquĂ©s d’une part par une faiblesse thĂ©orique, due notamment au fait qu’ils considĂšrent les phĂ©nomĂšnes sociaux comme les phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s par les sciences dures, rĂ©glĂ©s donc par des lois naturelles face auxquelles il est inutile d’agir ; d’autre part par un fatalisme et une quasi-absence de propositions politiques, hormis le beau mot d’ordre de l’entraide, qui est cependant de faible portĂ©e face Ă  nos adversaires ; et enfin par des propos qui flirtent parfois avec le nĂ©o-malthusianisme, voire des prĂ©visions dignes de Mme Soleil[4]. On ne peut que dĂ©plorer l’écart entre le constat rĂ©alisĂ© par les collapsologues, basĂ© le plus souvent sur une compilation acritique de rapports scientifiques, et leur indigence politique. DĂšs lors qu’ils s’avĂšrent incapables d’identifier le problĂšme, ils n’apportent pas le dĂ©but d’une solution. « Pour eux, le vĂ©hicule qui va dans le mur est un monstre mĂ©canique sans chauffeur. Il n’y a pas d’ennemi, pas d’adversaire, pas de classes sociales Â», et donc pas de politique, seulement une pseudo-« collapsosophie Â» permettant de « vivre l’effondrement plutĂŽt que d’y survivre Â». Si on peut observer avec Tanuro une diversitĂ© des approches collapsologues (libertaire, bouddhiste, survivaliste, rĂ©gressive
), on ne peut que s’interroger sur les succĂšs de librairies des principaux auteurs en la matiĂšre. Attrait des rĂ©cits-catastrophes ? Illusion d’une radicalitĂ© du discours ? Effet de mode passager facilitĂ© par la personnalitĂ© de Pablo Servigne ? Confusionnisme ambiant et rĂ©gression des idĂ©aux d’émancipation ? Toujours est-il que ce succĂšs pose question Ă  la gauche Ă©cologiste, en particulier aux Ă©cosocialistes qui n’ont pas vraiment rĂ©ussi jusque-lĂ  Ă  faire vivre leurs idĂ©es et leurs propositions Ă  une aussi large Ă©chelle.

C’est donc lĂ  tout l’intĂ©rĂȘt des livres de Malm et de Tanuro que de contribuer aux dĂ©bats stratĂ©giques posĂ©s par les luttes Ă©cologistes, sans concession ni sectarisme. En effet, face au confusionnisme ambiant et au peu de perspectives de changement radical, on doit ĂȘtre Ă  la fois exigeant et modeste, tant les enjeux posĂ©s par les changements climatiques sont immenses et ne peuvent se rĂ©soudre par des slogans du type « Ă©cosocialisme ou barbarie Â». Malm ne dĂ©livre cependant pas une approche stratĂ©gique trĂšs dĂ©veloppĂ©e. Il se centre sur deux enjeux complĂ©mentaires : l’usage de la violence et la question des alliances entre des mouvements sociaux de diffĂ©rentes natures. Remettant en cause les divers arguments en faveur de la non-violence (asymĂ©trie des forces entre les activistes et les États, idĂ©e que ce ne serait jamais le bon moment pour la violence, risques de minoration des mouvements Ă  cause de la violence et de perte du soutien populaire, caractĂšre non dĂ©mocratique de la violence
), il Ă©met l’hypothĂšse d’une « augmentation tendancielle de la rĂ©ceptivitĂ© Â» de la violence au fur et Ă  mesure de l’avancĂ©e de la catastrophe climatique ; autrement dit :

« Ă  six degrĂ©s d’augmentation, l’envie de faire sauter des pipelines pourrait bien ĂȘtre Ă  peu prĂšs universelle dans ce qu’il restera d’humanitĂ©. Â»

Ce n’est donc pas la violence ou la non-violence en tant que telles, ou comme valeurs morales, qui intĂ©ressent Malm, mais bien leurs effets politiques, et donc la capacitĂ© des mouvements Ă©cologistes Ă  amplifier l’acceptabilitĂ© des luttes radicales et de modes d’action dĂ©terminĂ©s. Dans le cas français, les exemples de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou les Gilets Jaunes semblent montrer qu’un certain usage de la violence ne fait pas s’évaporer le soutien aux mouvements. L’exercice d’équilibriste que doivent mettre en Ɠuvre les militant-e-s doit donc, sans avoir peur d’ĂȘtre calomniĂ©-e-s par certains, permettre de recueillir des soutiens tout en faisant augmenter le degrĂ© le niveau d’engagement. D’oĂč sa proposition de « sabotage intelligent Â», nĂ©cessitant des choix pertinents quant aux cibles et au timing. Peut-ĂȘtre plus important que ces propositions sur le sabotage, Malm explicite la nĂ©cessaire complĂ©mentaritĂ© entre diffĂ©rentes franges des mouvements Ă©cologistes. L’unanimisme et le conformisme qui accompagnent les discours favorables Ă  la non-violence doivent donc laisser place Ă  des alliances et des complicitĂ©s qui passeront nĂ©cessairement par des tensions, qu’il ne faut pas rejeter mais bien plutĂŽt travailler pour avancer dans le sens d’une division du travail militant « oĂč les radicaux et les modĂ©rĂ©s jouent des rĂŽles trĂšs diffĂ©rents[5] Â». LĂ  encore, chaque situation doit ĂȘtre Ă©valuĂ©e en fonction des effets possibles des actions respectives des uns et des autres, des dilemmes qui se posent au sein d’un mouvement qui doit se penser dans son unicitĂ© et sa diversitĂ©, notamment dans les Ă©pisodes de rĂ©pression.

L’ambition stratĂ©gique de Tanuro est bien plus ample que celle de Malm et se fonde sur la dĂ©finition d’une politique Ă©cosocialiste, dont il brosse Ă  grands traits le projet de sociĂ©tĂ© :

« une sociĂ©tĂ© dĂ©barrassĂ©e de l’argent, de la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production, des États, de leurs armĂ©es, de leurs polices et de leurs frontiĂšres. Une sociĂ©tĂ© dans laquelle le travail abstrait [
] disparaĂźt au profit de l’activitĂ© concrĂšte, crĂ©atrice de valeurs d’usage, porteuse de sens, gĂ©nĂ©ratrice de reconnaissance sociale et de rĂ©alisation personnelle. Une sociĂ©tĂ© qui abolit la distinction entre travail manuel et intellectuel. Une sociĂ©tĂ© organisĂ©e en communautĂ©s autogĂ©rĂ©es, coordonnĂ©es de façon souple et dĂ©mocratique par des dĂ©lĂ©guĂ©-e-s bĂ©nĂ©voles et rĂ©vocables. Une sociĂ©tĂ© qui a la maĂźtrise du temps, dans laquelle la pensĂ©e et les relations sociales – la coopĂ©ration, le jeu, l’amour, le soin – sont la vraie richesse humaine. Â»

Autrement dit, une inspiration communiste antiproductiviste enrichie des apports des pensĂ©es Ă©cofĂ©ministes, dĂ©coloniales et autres, et non rĂ©ductible Ă  une Ă©cologie sociale pensĂ©e Ă  une Ă©chelle locale, dans son versant municipaliste tel que le dĂ©fendent des militant-e-s inspirĂ©s par Murray Bookchin, auteur libertaire rĂ©cemment republiĂ©. Une des divergences majeures les militant-e-s qui se rĂ©clament aujourd’hui du municipalisme concerne la façon de coordonner les politiques Ă  diffĂ©rents Ă©chelons et les formes de pouvoir politique, soit deux questions essentielles : l’État et la planification. Si le municipalisme connaĂźt aujourd’hui un petit effet de mode, c’est qu’il semble se situer Ă  un niveau d’appropriation dĂ©mocratique accessible, Ă  la possibilitĂ© d’un ancrage territorial de la politique, qu’il permet de limiter les phĂ©nomĂšnes bureaucratiques et de domination politique. Certes. Cependant, il crĂ©e aussi des illusions sur les Ă©chelles du pouvoir, sur la capacitĂ© d’un territoire, fut-il Ă©mancipĂ© du capitalisme, Ă  renverser la table Ă  un plus vaste niveau. Cette tendance Ă  « miniaturiser Â» les luttes et l’échelle de la politique, selon l’expression de Barbara Stiegler[6], peut se comprendre au vu de l’immensitĂ© des dĂ©fis et la nature des rapports de force actuels, cependant, le problĂšme des changements climatiques ne peut ĂȘtre rĂ©solu Ă  un niveau local, il appelle d’emblĂ©e des rĂ©ponses de diffĂ©rentes dimensions. D’oĂč pour Tanuro la nĂ©cessitĂ© de combiner conquĂȘte du pouvoir politique et planification qui se dĂ©clinerait Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles, prendrait appui sur « la conscientisation, la responsabilisation, l’auto-activitĂ© et le droit au contrĂŽle de toustes Â», avec des Ă©laborations produites « par les groupes sociaux, jusque dans les territoires, sur les lieux de vie et de travail. Â» L’ampleur de la tĂąche est immense, l’auteur le reconnaĂźt, et exige de manier de concert plusieurs principes : centralisation et dĂ©centralisation, pouvoir politique populaire et lutte contre la bureaucratie, dĂ©mocratie des savoirs et dĂ©mocratie Ă©conomique


Sans prĂ©tendre dresser un tableau prĂ©cis d’une telle planification, Tanuro prĂ©cise trois prioritĂ©s : dĂ©mantĂšlement, socialisation et dĂ©centralisation des monopoles de l’énergie, de l’agrobusiness et de la finance ; suppression des productions inutiles et nuisibles ; encadrement strict des processus de production (efficience Ă©nergĂ©tique, durabilitĂ©, recyclage
), ainsi que huit principes gĂ©nĂ©raux autour desquels penser un plan Ă©cosocialiste dĂ©mocratique. On trouvera ici de prĂ©cieux exemples et indications, tant concernant le travail, le soin, la protection sociale, que les modes de production, l’autogestion
 Cependant l’auteur demeure peu disert sur la façon d’aboutir Ă  cet « Ă‰tat aux mains des exploitĂ©-es et des opprimĂ©-e-s Â» qu’il appelle de ses vƓux et qui serait susceptible de mettre en branle le dĂ©but d’une planification dont la visĂ©e devrait ĂȘtre rapidement mondiale. S’il s’agit lĂ  d’une question extrĂȘmement complexe, et qui varie selon les situations politiques nationales, elle nĂ©cessiterait d’ĂȘtre rĂ©ellement prise Ă  bras-le-corps, au risque sinon que les propositions Ă©cosocialistes restent seulement un bon outil d’agitation et de pĂ©dagogie politiques, mais avec peu d’effets sur le rĂ©el. Or, la question des institutions, de l’État, de leur Ă©ventuelle conquĂȘte, fait autant partie du problĂšme que de la solution[7]. Le dĂ©bat est ancien et ne concerne pas seulement les rĂ©ponses Ă  apporter aux changements climatiques, cependant l’urgence qui fait qu’on ne peut pas attendre encore dix ans pour des changements substantiels peut conduire Ă  des raccourcis de diffĂ©rentes natures. Il nous faut alors circuler entre diverses perspectives qui reprĂ©sentent autant d’écueils : celle d’un État nĂ©olibĂ©ral verdi qui couple Ă©cologie, croissancisme et privilĂšges accordĂ©s aux entreprises ; celle d’un État nĂ©o-keynĂ©sien Ă©cologisĂ© qui confie aux experts et aux bureaucrates le soin de planifier la transition sans intervention populaire ; celle d’une autonomie ou d’une pensĂ©e des communs qui peut offrir des pistes quant Ă  l’auto-institution de la sociĂ©tĂ© et aux processus autogestionnaires mais tend au final Ă  contourner l’obstacle que constitue la question de l’État.

Tanuro traite une autre question souvent absente des dĂ©bats Ă©cologistes centrĂ©s sur les institutions, celles de la caractĂ©risation des groupes sociaux qui seraient les acteurs possibles de changements systĂ©miques. Si le prolĂ©tariat comme groupe premier voire unique de la transformation sociale a depuis longtemps Ă©tĂ© remisĂ© dans les poubelles de l’histoire, cet hĂ©ritage du 20e siĂšcle n’a pas vraiment laissĂ© place Ă  une lecture plus complexe des agents sociaux ; et c’est souvent en tant que citoyen-ne-s, tou-te-s concern-Ă©-s au mĂȘme titre, que nous sommes conviĂ©s Ă  nous mobiliser pour le climat. Tanuro en appelle de son cĂŽtĂ© Ă  des alliances entre groupes sociaux subalternes qui peuvent chacun Ă  leur maniĂšre construire leur propre Ă©cologie, et il insiste sur l’enjeu stratĂ©gique du monde du travail et Ă  son rĂŽle dans la nĂ©cessaire transformation des processus productifs, soulignant les limites du syndicalisme quant Ă  leur implication dans les luttes pour le climat mais Ă©galement les Ă©volutions positives rĂ©centes dans certains pays. Il prĂ©cise que trois acteurs Ă  l’échelle mondiale jouent un rĂŽle majeur dans les luttes Ă©cologistes contemporaines : les paysans, les femmes et les jeunes.

Au final, le livre de Tanuro est un trĂšs bon outil pour les activistes, ceux et celles qui luttent pied Ă  pied contre la catastrophe climatique, il Ă©nonce les fondements d’un projet Ă©mancipateur et antiproductiviste et constitue une excellente contribution aux dĂ©bats stratĂ©giques des mouvements Ă©cologistes. Mais en esquivant la question du champ politique, des initiatives Ă  prendre Ă  ce niveau, il laisse un certain nombre de questions en suspens, questions qui dĂ©passent sans doute le cadre de cet ouvrage. Reste alors, et c’est Ă  la fois la force du livre et sa limite, Ă  manifester un volontarisme qui congĂ©die le pessimisme :

« Aux Ă©cosocialistes de faire en sorte que le rouge et le vert se marient pour changer le monde. Il n’y a qu’une certitude : ÊșCelui qui combat n’est pas sĂ»r de gagner, mais celui qui ne combat pas a dĂ©jĂ  perdu (Bertold Brecht)Êș. Il est trop tard pour ĂȘtre pessimistes. Il faut se battre. Â»

Nul doute qu’Andreas Malm serait d’accord avec une telle conclusion, lui dont l’ouvrage exprime aussi bien la nĂ©cessitĂ© radicale d’agir radicalement, mais qui dĂ©voile en creux les difficultĂ©s Ă  trouver les bonnes cibles et les moyens d’action pertinents qui se doivent d’ĂȘtre efficaces, populaires et permettre de dynamiser les combats prĂ©sents et Ă  venir. Ses propositions en matiĂšre de sabotage contre les infrastructures des Ă©nergies fossiles ne sont que partiellement convaincantes quant Ă  leur possible efficacitĂ©. Elles ont le mĂ©rite de bousculer les dĂ©bats qui traversent les mouvances Ă©cologistes, les principes de « consensus d’action Â» ou de non-violence, mais apparaissent assez dĂ©calĂ©es par rapport Ă  la rĂ©alitĂ© des mouvements pour le climat, y compris ses franges radicales.

MalgrĂ© ces quelques limites, les livres de Tanuro et de Malm sont des outils politiques fort utiles, soulĂšvent nombre de questions essentielles qui mettent en lumiĂšre et cherchent Ă  affronter un dilemme que Malm pointait dans un rĂ©cent entretien Ă  Contretemps, Ă  savoir le fait que le mouvement climat « se fixe une tĂąche objectivement rĂ©volutionnaire – renverser le capital fossile, du moins, au minimum, sĂ©parer le capitalisme de la forme d’énergie qui lui a servi de substrat matĂ©riel universel depuis le dĂ©but du XIXe siĂšcle – Ă  une Ă©poque oĂč la politique rĂ©volutionnaire est passĂ©e de mode Â». ProblĂšme majeur qui ne devrait Ă©chapper Ă  aucun Ă©cologiste consĂ©quent.

Notes

[1] Daniel Tanuro analyse Ă©galement les limites des approches de la deep ecology, de l’écologie mystique et de celles qui Ă©voquent une « valeur intrinsĂšque de la nature Â». Il dĂ©bat Ă©galement avec ceux qui cherchent la solution dans une Ă©conomie stationnaire (non croissanciste) et un « rĂ©trĂ©cissement Â» et une « marginalisation Â» du capitalisme (Christian Arnsperger et Dominique Bourg). Il revient Ă©galement de maniĂšre critique en fin d’ouvrage sur le Green New Deal portĂ© par Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders.

[2] C’est notamment le cas du collectif PiĂšces et Main d’Ɠuvre, connu particuliĂšrement au sein de la mouvance libertaire pour ses Ă©crits contre la sociĂ©tĂ© industrielle et qui a produit ou diffusĂ© des textes rĂ©actionnaires, sexistes et racistes. Voir Ă  ce sujet : https://timult.poivron.org/08/timult-08-201409.pdf ; « PMA, homoparentalitĂ©, filiation : Ă  propos de la pensĂ©e rĂ©actionnaire de quelques Ă©cologistes » publiĂ© sur http://grenoble.indymedia.org.

[3] Attention cependant Ă  ne pas ranger derriĂšre cette dĂ©nomination fourre-tout l’ensemble des militant-e-s qui s’interrogent sur la notion d’effondrement et peuvent l’utiliser politiquement de façon pertinente ; voir par exemple Renaud Duterme, De quoi l’effondrement est-il le nom ?: La fragmentation du monde, Editions Utopia, 2018, ou encore Luc Semal, Face Ă  l’effondrement. Militer Ă  l’ombre des catastrophes, PUF, 2019.

[4]  Voir par exemple le calendrier des annĂ©es Ă  venir que fixait Yves Cochet en 2017. Depuis, il attend la fin du monde dans sa maison de campagne et ses quelques hectares de verdure


[5] Herberts H. Haines, Black radicals and the civil rights mainstream, 1954-1970, University of Tennessee Press, 1988, cité par Malm.

[6] Barbara Stiegler, Du cap aux grĂšves. RĂ©cit d’une mobilisation. 17 novembre 2018 – 17 mars 2020, Verdier, 2020.

[7] « Face Ă  la catastrophe : avec ou contre l’État ? Â», dossier de la revue Écologie & Politique, n° 53, 2016.

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Article publié le 17 Sep 2020 sur Contretemps.eu