Mai 4, 2021
Par Lundi matin
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Depuis quelques années les manifestations du 1er mai sont inévitablement l’occasion d’un flot de commentaires d’après-match : MacDo, Black Bloc, Pitié Salpétrière. Sur les plateaux des chaînes d’info continue, comme sur Twitter, on devait trépigner vers 17h, quand cette édition 2021 ne semblait pas vouloir offrir d’occasion franche de déblatérer sans fin. Heureusement, l’événement est venu : cette fois l’affrontement entre le service d’ordre de la CGT, casqué, armé de gazeuses au poivre et de matraques télescopiquess, et ce qui semblait être une foule. La bagarre tournant au désavantage du SO, celui-ci s’est rapidement posé en victime « d’actes de vandalisations », mais aussi (et on ne l’attendait pas forcément sur ces questions vu le passif des bonhommes) d’« insultes homophobes, sexistes, racistes » commises par des « individus dont certains se revendiquant gilets jaunes ».

La machine à indignation pouvait s’enclencher. L’« important groupe d’individu » décrit par le communiqué de l’organisation syndicale est petit à petit devenu un « commando » (Jean-Luc Mélenchon), de « personnes masquées » (Clémentine Autain, portant un masque), de faux gilets jaunes (Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT), « pas venues pour revendiquer » (Philippe Martinez), des « ennemis de classe » (les profs de l’UCL), peut-être bien d’extrême droite (Benjamin Amar, aussi de la CGT), en tout cas des « éléments ultras » (Olivier Faure). On ne s’étonnera pas que les trotskistes voient quant à eux derrière cette « agression odieuse », la main des « blacks blocs » (Nathalie Arthaud, ou pas), et des « autonomes » (Révolution Permanente, cherchant encore et toujours « le bon côté de la barricade »).

Personne ne sait donc qui a bien pu “organiser” le “guet-apens” dénoncé par Martinez, mais toute la gauche a quelque chose à en dire. L’empressement à se poser en victime et à fantasmer un ennemi intérieur et insaisissable (à la fois fasciste et autonome, GJ et organisé), se calque exactement sur la fabrique des polémiques évoquées plus haut (visant habituellement à dédouaner le maintien de l’ordre). Fabrique qui vise notamment à empêcher de demander “pourquoi” et à resituer l’événement dans son contexte immédiat et historique – s’empêcher de réfléchir, en somme.

On pourrait commencer par s’intéresser à ce que racontent celles et ceux qui ont vécu la manifestation un peu plus loin de leurs smartphones et un peu plus près de la tête du cortège. On entendrait parler de morceaux de cortège encerclés, poussés, tapés et empêchés de refluer vers l’arrière par les sympathiques vigiles qui assuraient « la sérénité de leur cortège ». On se dirait que ce n’est pas bien nouveau, voire récurrent. On se souviendrait que d’aucuns ont fait un métier de l’art de négocier la mise au pas de la rue. Que ces petits arrangements ont régulièrement donné lieu à des échanges de baffes. Et on se demanderait : pourquoi tant de larmes cette fois-ci ?

On pourrait continuer en s’intéressant à ce qu’il s’est passé ailleurs qu’à Nation. On apprendrait qu’à Lyon, ce week-end :

Les banderoles étaient à peine sortie que déjà la CGT isolait la tête de cortège pour permettre aux CRS de la charger par l’arrière pendant que les gendarmes faisaient un bond offensif à l’avant. La tension est montée vite et fort sans raison apparente, sauf pour ceux qui penseraient bêtement que sortir des lunettes de protection n’est pas justifié dans une époque où les mutilations policières sont monnaie courante. Après la charge policière la CGT a pris le relais, tentant de conjurer la reformation du cortège de tête. Constatant que les manifestants étaient réfractaires à leurs ordres( « passez derrière ! » ou « avancez »), leurs gros-bras ont tenté de les faire obéir. Échec. La tension n’a pas diminué pour autant, les flics continuant à faire d’improbables incursions dans la manifestation, badaboum la République. Quant au SO et aux militants fanatiques-pastis-saucisses, pensant sans ambage qu’une bonne manifestation pacifique justifie bien le déploiement de la violence, ils ont continué à s’en prendre aux récalcitrants : coups, tentatives de filmer et de prendre en photo les manifestants, insultes confusionnistes (« fascistes », « racistes ! ») en parallèle des appels à l’unité des « jeunes » et des « travailleurs ». Et en désespoir de cause ont augmenté le son de la sono pour couvrir les slogans anti-police (à croire qu’ils ont vécu les mouvements BLM et Sécurité Globale en se bouchant les oreilles).

Là encore, un ensemble des petites voix nasillardes s’est empressé d’apporter son soutien au service d’ordre – évoquant, dans un duplicata de l’événement parisien – des insultes racistes/homophobes/sexistes, voire même (comme un vulgaire proviseur de Lycée après un blocus) des « jets d’acides ». Ainsi tout le monde est bien à sa place. Pourtant déjà réduits à peau de chagrin les syndicats et la gauche française ne peuvent s’empêcher de participer au grand jeu de leur propre écrasement. C’est le problème d’être depuis des décennies des paternalistes qui mettent le travail au centre de leur monde, cela ne peut que produire un éternel désir d’ordre.

Nouveau schéma

Le gouvernement, ayant visiblement légué à sa pseudo-opposition ses propres méthodes de communication, n’aura pas eu besoin cette année d’inventer une attaque d’hôpital, préférant donc de timides dénonciations. Le garde des sceaux évoque le rôle, dans cette affaire, de la pandémie et des réseaux sociaux. Du côté de l’Intérieur, Marlène Schiappa peut se contenter d’observer « que les manifestations rassemblent de moins en moins de monde, mais qu’elles sont de plus en plus violentes » – ce qui n’est pas plus bête que les commentaires sus-cités, c’est dire la qualité de ces derniers.

Ce que Schiappa décrit ici, c’est l’effet principal de la radicalisation du maintien de l’ordre. Qui passe depuis plusieurs années par une stratégie de la dissuasion et de l’épuisement. La dissuasion c’est l’imposition de trajets de manifestations toujours plus inaudibles (dans les grandes villes de province, on condamne les manifestants à errer loin des centres), et toujours plus oppressants (c’est la tactique de l’encapsulation) voire suffocants (comme ce fut le cas ce week-end à Nantes). L’épuisement passe par un harcèlement des cortèges : il y a deux ans, à Paris, les premières charges avaient précédé le coup d’envoi.

Corollaire : cet assèchement tend à augmenter la frustration de celles et ceux qui acceptent encore de manifester. Une partie du cortège se demande comment il est encore possible de rester calmes dans de telles conditions, tandis que l’autre juge toujours plus puérils les énervements des premiers. Cette division, la préfecture souhaite depuis longtemps la matérialiser dans l’espace public, en créant un double cortège : bons et mauvais manifestants, derrière et devant. Dans ce contexte, la collaboration syndicats/police qu’elle soit formelle ou tacite indique une convergence d’intérêt. Déjà lors des 1er mai de 2016 et 2018 la CGT avait préparé un itinéraire bis, en cas d’encerclement policier du cortège de tête. Sans grand succès : une partie de ses militants ont refusé la manœuvre. L’idée ne semble pas totalement abandonnée, puisqu’ici encore ce sont les tentatives de scission qui ont fait monter la tension entre les manifestants.

Torgnoles

Pour revenir sur les torgnoles échangées tant à Paris qu’à Lyon : nous ne nous inquiétons pas trop des conséquences pour les victimes d’un jour, gros bras de toujours, du SO de la CGT. Ils ont montré par le passé qu’ils étaient rompus à l’exercice – ce que d’aucuns veulent aujourd’hui oublier, (une journaliste politique affirmait dimanche matin qu’on était avec cet affrontement face à “une première historique !”). En janvier 2020, lors de l’acte 61 des GJs marseillais « survient un affrontement violent entre le Service d’Ordre de la CGT équipé de matraques télescopiques et de manches de pioches et certains manifestants vêtus de noir. » En mai 2016, toujours à Marseille, « la CGT balance des grands coups de gazeuse familiale à bout portant dans le visage de celles et ceux qui étaient en première ligne, n’hésitant pas à faire tomber des gens et à leur mettre des grands coups de pied alors qu’ils sont à terre ». Le communiqué de la CGT dira « que “les autonomes” ont attaqué la CGT ». La même année, à Paris, des affrontements ont lieu entre les prémices d’un cortège de tête alors constitué majoritairement de lycéens et les gros bras du syndicat. Ceux-ci avaient culminé les 12 et 17 mai. Pour cette seconde date, le SO avait ressorti les casques (qu’ils portent encore aujourd’hui) mais aussi des battes de baseball et même… une masse. Selon un article de presse de l’époque, des « jeunes » leurs criaient alors « SO collabo » [1]. (Ces jeunes étaient-ils des fascistes ? Ce week-end, certains croyaient déceler dans l’usage du terme « collabo » tagué sur l’un des camions de la CGT à Paris, la preuve d’une intervention d’extrême-droite. Sans rire.)

Concernant celles et celux qui n’avaient, dans la bagarre, ni brassards, ni casques, ni gazeuses, ni cartes d’adhérents, ils sont désormais sous la menace d’une enquête policière, qui pourra se nourrir des images des documentaristes de manifestations (qui courent à la moindre effusion) et des investigations des Sherlocks du dimanche.

Enfin, conséquence plus désastreuse sûrement : la radicalisation du maintien de l’ordre, qui mise sur la séparation du bon (l’ordre) et du mauvais (le reste, donc réductible), sait désormais pouvoir s’appuyer sur des relais volontaires.

oubliettes

On ne peut que voir dans les pleurnicheries surjouées des tenants de la tranquillité manifestante une tentative pitoyable d’imposer une vision hégémonique de ce que doit être un cortège. Ils s’imaginent avoir un droit de régence et pouvoir définir le rythme et le mode d’expression d’une foule qui les dépasse et ne leur appartient pas. On sait que le cortège de tête, du fait de sa volonté d’ouvrir de nouvelles possibilités – entendons autres que piétiner en rang d’oignons sous les drapeaux – possibilités arrachées donc aux services d’ordre de l’époque, s’est aussi accommodé de faux amis. Ces derniers ont su adopter les codes du moment, pour ne pas tomber aux oubliettes, et pensent deux ans plus tard pouvoir décider que la fête est finie. Ce sont les mêmes qui appellent à la convergence des luttes à tout bout de champs mais sont toujours les premiers à se dissocier dès qu’ils ne contrôlent pas la situation. À ce titre ils ne cachent plus leur désir d’ordre et de retour à la normale. Certains se sont sans surprise déjà proposé pour prêter main-forte (une prochaine fois) au SO, dans une touchante camaraderie virile.

Il ne faut rien voir de plus dans cette polémique que le sursaut d’un corps, la manifestation de gôche, qui agonise depuis trop longtemps. Afin de ne pas finir en saucisses grillées, il apparait nécessaire de refuser les petits mensonges et manipulations mesquines de nos faux amis, mais aussi de s’interroger sur l’éternel retour des mêmes vieilles formes.

Ce que la surexposition médiatique et politique de cette bagarre permet d’occulter, c’est le déroulé réel de ce 1er mai, l’état des forces en présence et leurs stratégies (ou absence de stratégie). Ce que nous avons vu c’est un cortège syndicale affaibli stopper la manifestation pendant quasiment deux heures afin de se distinguer d’un cortège « de tête » massif. Une fois la manifestation divisée, le dispositif policier mis en place par la préfecture pouvait se concentrer sur la tête de cortège (qu’il faudra bien un jour se résoudre à appeler « corps » quitte à ce que les ballons syndicaux en deviennent la « queue »). De là, les centaines de CRS, Gendarmes mobiles et BRAV pouvaient harceler et terroriser des manifestants qui ne parvinrent pas à recomposer un cortège capable de leur faire face. Résultat des courses : la Préfecture a matraqué et limité la casse, la CGT a défendu son petit pré carré et le cortège « de tête » pourtant supérieur numériquement, est à peine parvenu à manifester.

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Source: Lundi.am