Novembre 7, 2020
Par Bibliotheque Anarchiste
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Notre anarchisme

L’anarchisme tel que nous le concevons s’inscrit dans la continuité du mouvement ouvrier socialiste, et plus précisément de la tendance anti-autoritaire de l’Association Internationale des Travailleurs. Cette précision est importante, en ce sens que si elle reconnaît l’existence de mouvements et révoltes anti-autoritaires dans l’histoire humaine avant cette période, tout comme l’existence de courants idéologiques libertaires, elle situe l’anarchisme comme un courant idéologique ancré dans l’histoire, et non comme une tendance philosophique universellement présente dans l’histoire humaine fondée sur le seul refus de principe de la domination.

Cela ne revient pas à nier les apports des différents de courants de pensée ayant une dimension anti-autoritaire dans l’émergence de l’idéologie anarchiste, mais à restituer la spécificité de cette dernière, en tant qu’idéologie matérialiste issue des Lumières, fondée sur la synthétisation des acquis d’un mouvement d’émancipation ouvrière, et incorporant les acquis d’autres mouvements d’émancipation humaine également nés des Lumières tels l’antiracisme, l’anticolonialisme et le féminisme.

L’anarchisme est un courant matérialiste, en ce sens qu’il refuse toute séparation entre idée et matière, et affirme que rien n’est extérieur à la matière. En ce sens également qu’il n’est pas seulement un mouvement rationaliste (tel d’autres mouvements philosophiques issus des Lumières comme le libéralisme et le marxisme), mais qu’il inscrit son approche éthique, politique, économique et sociale sur l’analyse des rapports sociaux concrets et historiques. Ainsi, ses idées ne sont donc pas des concepts abstraits plaqués sur la réalité, mais des concepts forgés en relation avec les rapports sociaux qui caractérisent la société humaine.

Les concepts de liberté, d’égalité, de droits, mais aussi de domination, d’exploitation et d’oppression ne sont ainsi pas pensés comme des concepts abstraits et subjectifs, mais comme des concepts liés aux rapports sociaux, à la réalité matérielle de l’agencement des relations humaines.

« L’homme a perdu, au cours de son cheminement évolutif d’« hominisation Â», les déterminations instinctuelles et leur a substitué des déterminations culturelles, c’est-à-dire des normes, règles, codes de communication et d’interaction. C’est dans cette substitution justement que se situe la liberté humaine spécifique à son plus haut niveau : l’autodétermination. En fait, les déterminations culturelles ne sont pas données à l’homme (par dieu ou par la nature), c’est l’homme qui se les donne. Les normes ne sont pas un simple reflet de nécessités naturelles.

[…] La production des normes est donc l’opération centrale, fondement de la société humaine, elle est production de socialité et pour cela même d’« humanité Â», puisque l’homme n’existe pas en tant qu’homme sinon comme produit culturel, c’est-à-dire comme produit social »3

La centralité du discours anarchiste porte ainsi clairement sur le pouvoir, entendu comme la capacité de produire des normes (au sens neutre de règles d’interaction sociale, politiques et économique) et de les appliquer. Il est ainsi évident que les anarchistes recherchent une situation de « pouvoir égal pour toutEs Â» : c’est-à-dire lorsque cette fonction régulatrice des rapports sociaux que constitue le pouvoir est exercée par la collectivité sur elle-même et n’est pas accaparée par une partie (minoritaire) de la société (classe dominante, caste,…). C’est donc en ce sens qu’il convient de comprendre l’opposition anarchiste à toute forme de système (étatique, économique, racial, patriarcal…) qui organise une dissymétrie (inégalité) d’accès au pouvoir.

Ainsi l’exploitation, comprise au sens anarchiste, ne se réduit pas au sentiment d’être exploitéE, mais se définit comme un rapport social caractérisé par l’appropriation du travail et des bénéfices du travail, notamment par l’intermédiaire de la plus-value réalisée au moyen de la propriété privé et de l’échange marchand au profit d’une minorité (la bourgeoisie). La domination n’est pas non plus un sentiment, mais une dissymétrie de pouvoir entre individus et/ou groupes d’individus, organisée par les rapports sociaux, économiques, culturels. L’oppression n’est enfin pas non plus un sentiment (un dominant peut avoir le sentiment d’être opprimé, cela n’en fait pas une réalité objective), mais l’effet négatif concret de la dissymétrie de pouvoir qui résulte du rapport ou des rapports de domination. L’égalité n’est pas un concept abstrait fondé sur les « droits Â», mais un rapport social, politique et économique, caractérisé par une relation fondée sur une symétrie de pouvoir, c’est à dire l’égale capacité des êtres humains à exercer leur capacité politique, ce qui signifie que la liberté de l’unE ne peut se faire au détriment de l’autre.

La liberté n’est ainsi pas définie dans l’anarchisme de manière essentiellement négative : contrairement à l’idéologie libérale, il ne s’agit pas pour un individu de jouir « d’une absence de contrainte Â» abstraite, posant l’individu contre la société et plaçant la liberté individuelle au dessus de la société, et donc des autres individus. Il ne s’agit pas pour l’individu d’exercer un pouvoir illimité, indépendamment des conditions matérielles de sa réalisation et de ses conséquences sur les autres êtres humains. Comme l’indique Bakounine,

« La liberté individuelle n’est point, selon eux [les libéraux], une création, un produit historique de la société. Ils prétendent qu’elle est antérieure à toute société, et que tout homme l’apporte en naissant, avec son âme immortelle, comme un don divin. D’où il résulte que l’homme est quelque chose, qu’il n’est même complètement lui-même, un être entier et en quelque sorte absolu qu’en dehors de la société. Étant libre lui-même antérieurement et en dehors de la société, il forme nécessairement cette dernière par un acte volontaire et par une sorte de contrat soit instinctif ou tacite, soit réfléchi et formel. En un mot, dans cette théorie, ce ne sont pas les individus qui sont créés par la société, ce sont eux au contraire qui la créent, poussés par quelque nécessité extérieure, telles que le travail et la guerre.

On voit que, dans cette théorie, la société proprement dite n’existe pas ; la société humaine naturelle, le point de départ réel de toute humaine civilisation, le seul milieu dans lequel puisse réellement naître et se développer la personnalité et la liberté des hommes lui est parfaitement inconnue. »4

A l’inverse de cette conception, l’anarchisme définit la liberté comme un produit social, situé non pas au début mais à la fin de l’histoire humaine :

« Parti de l’état de gorille, l’homme n’arrive que très difficilement à la conscience de son humanité et à la réalisation de sa liberté. D’abord il ne peut avoir ni cette conscience, ni cette liberté ; il naît bête féroce et esclave, et il ne s’humanise et ne s’émancipe progressivement qu’au sein de la société qui est nécessairement antérieure à la naissance de sa pensée, de sa parole et de sa volonté ; et il ne peut le faire que par les efforts collectifs de tous les membres passés et présents de cette société qui est par conséquent la base et le point de départ naturel de son humaine existence. Il en résulte que l’homme ne réalise sa liberté individuelle ou bien sa personnalité qu’en se complétant de tous les individus qui l’entourent, et seulement grâce au travail et à la puissance collective de la société, en dehors de laquelle, de toutes les bêtes féroces qui existent sur la terre, il resterait, sans doute toujours la plus stupide et la plus misérable. Dans le système des matérialistes qui est le seul naturel et logique, la société loin d’amoindrir et de limiter, crée au contraire la liberté des individus humains. Elle est la racine, l’arbre et la liberté est son fruit. Par conséquent, à chaque époque, l’homme doit chercher sa liberté non au début, mais à la fin de l’histoire, et l’on peut dire que l’émancipation réelle et complète de chaque individu humain est le vrai, le grand but, la fin suprême de l’histoire. »5

Ou

« La définition matérialiste, réaliste et collectiviste de la liberté tout opposée à celle des idéalistes, est celle-ci : L’homme ne devient homme et n’arrive tant à la conscience qu’à la réalisation de son humanité que dans la société et seulement par l’action collective de la société tout entière ; il ne s’émancipe du joug de la nature extérieure que par le travail collectif ou social qui seul est capable de transformer la surface de la terre en un séjour favorable aux développements de l’humanité ; et sans cette émancipation matérielle il ne peut y avoir d’émancipation intellectuelle et morale pour personne. Il ne peut s’émanciper du joug de sa propre nature, c’est-à-dire il ne peut subordonner les instincts et les mouvements de son propre corps à la direction de son esprit de plus en plus développé, que par l’éducation et par l’instruction ; mais l’une et l’autre sont des choses éminemment, exclusivement sociales ; car en dehors de la société l’homme serait resté éternellement une bête sauvage ou un saint, ce qui signifie à peu près la même chose. Enfin l’homme isolé ne peut avoir la conscience de sa liberté. Être libre, pour l’homme, signifie être reconnu et considéré et traité comme tel par un autre homme, par tous les hommes qui l’entourent. La liberté n’est donc point un fait d’isolement, mais de réflexion mutuelle, non d’exclusion mais au contraire de liaison, la liberté de tout individu n’étant autre chose que la réflexion de son humanité ou de son droit humain dans la conscience de tous les hommes libres, ses frères, ses égaux.

Je ne puis me dire et me sentir libre seulement qu’en présence et vis-à-vis d’autres hommes. En présence d’un animal d’une espèce inférieure, je ne suis ni libre, ni homme, parce que cet animal est incapable de concevoir et par conséquent aussi de reconnaître mon humanité. Je ne suis humain et libre moi-même qu’autant que je reconnais la liberté et l’humanité de tous les hommes qui m’entourent. Ce n’est qu’en respectant leur caractère humain que je respecte le mien propre. Un anthropophage qui mange son prisonnier, en le traitant de bête sauvage, n’est pas un homme mais une bête. Un maître d’esclaves n’est pas un homme, mais un maître. Ignorant l’humanité de ses esclaves, il ignore sa propre humanité. Toute la société antique nous en fournit une preuve : les Grecs, les Romains ne se sentaient pas libres comme hommes, ils ne se considéraient pas comme tels de par le droit humain ; ils se croyaient des privilégiés comme Grecs, comme Romains, seulement au sein de leur propre patrie, tant qu’elle restait indépendante, inconquise et conquérant au contraire les autres pays, par la protection spéciale de leurs Dieux nationaux, et ils ne s’étonnaient point, ni ne croyaient avoir le droit et le devoir de se révolter, lorsque, vaincus, ils tombaient eux-mêmes dans l’esclavage. »6




Source: Fr.theanarchistlibrary.org