DĂ©cembre 28, 2021
Par Autre Futur
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C’est l’histoire de l’hallucinant et interminable essorage d’une usine et de ses travailleurs. Le groupe Altia, par exemple, qui a acquis l’entreprise, va lui imposer un loyer pour vider sa trĂ©sorerie. « Une tique vient de se poser sur la bĂȘte, elle va la vider de son sang Â» (p. 43). Ce capitalisme financier, dĂ©sincarnĂ©, qui n’hĂ©site pas Ă  se dĂ©vorer lui-mĂȘme lorsque nĂ©cessaire, est menĂ© par des « patrons-salariĂ©s Â» (p. 36) qui ont succĂ©dĂ© aux « patrons-acteurs Â». Des gens dont nous n’avons peut-ĂȘtre pas pris la mesure de la dĂ©termination, des stratĂ©gies, que Warren Buffett Ă©voquait avec franchise : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches qui mĂšne cette guerre et qui est en train de la gagner Â» (p. 72).

Et pourtant, en contrepoint de la rĂ©sistance des ouvriers on voit aussi dans ce livre la fĂ©brilitĂ© des capitalistes. Autre exemple : les frais de gardiennage exorbitants chez Fralib, qui confectionnaient les thĂ©s Lipton et ÉlĂ©phant. Lorsque son activitĂ© fut Ă  l’arrĂȘt suite Ă  un conflit social, le groupe Unilever a dĂ©pensĂ© plus de 5 millions d’euros en gardiennage et surveillance de son site de production. La motivation Ă©tait surtout idĂ©ologique : empĂȘcher Ă  tout prix que les ouvriers puissent refaire tourner les machines et ainsi montrer qu’ils peuvent se passer d’actionnaires et de patrons, en marge du systĂšme capitaliste et en s’approvisionnant en circuit court. C’est le poison de cette dĂ©monstration que les groupes capitalistes craignent le plus (p. 86). Ce qu’on voit, lorsqu’ils dĂ©ploient leurs hĂ©licoptĂšres ou ces frais de surveillance exorbitants, c’est leur peur. Ils font la guerre, c’est entendu. Mais ils ont aussi une conscience aiguĂ« de leurs vulnĂ©rabilitĂ©s (p. 99).

Le livre est une chronique localisĂ©e et incarnĂ©e de la lutte des classes au dĂ©but du XXIe siĂšcle. Le capitalisme est sans dehors, il nous englobe tous, il insiste pour nous appeler tous « classe moyenne Â» afin de dĂ©samorcer la vigueur du souvenir de la classe ouvriĂšre, qui lui a quand mĂȘme arrachĂ© quelques beaux morceaux (p. 102).

La chronique est aussi une vaste rĂ©habilitation. RĂ©habilitation de la fiertĂ© des travailleurs, une notion qui a mauvaise presse, qui est souvent cannibalisĂ©e par « l’arrogance, qui est une panique Â» (celles des faibles, que fĂ©dĂšre souvent le refus de l’étranger) (p. 32). RĂ©habilitation de la fraternitĂ© : « J’avais perdu de vue cette fraternitĂ© possible. Les rapports Ă©taient simples, l’humour affleurait toujours. MĂȘme dans les moments difficiles, il y avait toujours ce plaisir d’ĂȘtre ensemble. Il y avait, oui, une alchimie particuliĂšre Â» (Marie Brun, p. 33).

La classe des gens qui rĂ©sistent fait un contraste cruel pour les « vulgaires Â» capitaines d’industrie (p. 107). La classe, c’est d’abord l’absence de mesquinerie. C’est le goĂ»t de la dĂ©pense, aussi faibles que soient nos revenus. Et Bertina de citer Georges Bataille qui dĂ©crivait sa conception du chef, de l’aristocrate : « la richesse […] est entiĂšrement dirigĂ©e vers la perte en ce sens que ce pouvoir est caractĂ©risĂ© comme pouvoir de perdre. C’est seulement par la perte que la gloire et l’honneur lui sont liĂ©s Â», autrement dit, la capacitĂ© Ă  sacrifier toutes ses richesses sous les yeux de son rival (p. 107). Mais les capitalistes n’aiment pas dĂ©penser et ne supportent pas le risque. Une idĂ©e Ă  contre-courant de l’absurde clichĂ© de la prise de risque, qui serait la raison de la rĂ©munĂ©ration des actionnaires. Vraiment ? Regardez donc ce qui se passe lorsqu’advient une situation rĂ©ellement critique, comme la crise Ă©conomique de 2008 ou, plus rĂ©cemment, la pandĂ©mie du Covid : les reprĂ©sentants des patrons, apeurĂ©s et geignant, demandent – exigent, sanglotent, menacent, bavent et caressent – des aides de la collectivitĂ© (p. 98).

La vulgaritĂ© des capitalistes s’exprime aussi en mĂ©pris, comme l’illustrent ces mots d’Emmanuel Macron voyant dans les gares des lieux oĂč l’on croise « des gens qui rĂ©ussissent et des gens qui ne sont rien Â» (p. 142 – inauguration de la Station F, 29 juin 2017). Et il s’agit de bien de vulgaritĂ©, puisqu’au bout du compte c’en est bien l’auteur qui en est flĂ©tri.

Les puissants sont des minables qui passent leurs petites dĂ©penses en notes de frais : « Pour que des vies comme celles-lĂ  aient quelque chose d’électrisant, il leur faudrait le goĂ»t du risque, le sens de la perte, le goĂ»t du jeu. Si tu te crois puissant, rien de plus consternant que d’envoyer Ă  ta boite la note de frais Â» (p. 108). Et quand ils ne dĂ©grĂšvent pas leurs mesquineries en notes de frais, ils fraudent, simplement, mais en grand : la fraude Ă  l’assurance chĂŽmage reprĂ©senterait 58 millions d’euros par an, quand les entreprises soustrairaient dans le mĂȘme temps 80 milliards : « Les entrepreneurs ne sont donc pas seulement des aveugles tĂątonnant sur le plan des stratĂ©gies Ă©conomiques ou commerciales ; ce sont aussi des voleurs de grand chemin, sans foi ni loi Â» (p. 104).

Les GM&S, eux, sont droits. Ils ne volent pas. Et s’ils ont a de l’argent, ils le dĂ©pensent.

Quand Bertina dit : « Donner, partager. Je ne suis heureux qu’à la condition de voir les autres se rĂ©jouir aussi Â» (p. 181) on ne peut que penser Ă  la citation de Bakounine : « La libertĂ© d’autrui est d’ĂȘtre la mienne Ă  l’infini. Â»

Ils se sont battus, les GM&S. Et leur lutte pour que survive leur travail, leur outil de travail, ils la connectent au passĂ©. L’importance de la lignĂ©e, savoir d’oĂč l’on vient ; chez ces ouvriers creusois, c’est le souvenir de la RĂ©sistance, des maquis, qui est encore vif. « Ils savent relier des situations bien diffĂ©rentes en apparence, tout en restant prĂ©cis : ils pensent large Â» (p. 131). Par ce prisme, ils sont intellectuellement beaucoup plus puissants que bien des intellectuels qui ne parviennent pas – plus ? – Ă  penser large, dans le temps et dans l’espace.

Bertina montre aussi en quoi la lutte elle-mĂȘme peut devenir une Ă©mancipation, quelle que soit son issue. Ainsi, ce cadre qui se range du cĂŽtĂ© des ouvriers et qui dit (p. 119) : « Dans la lutte, c’est un plus vrai et plus grand collectif qui se bricole spontanĂ©ment. On s’est un peu dĂ©couverts, des barriĂšres sont tombĂ©es. Dans la lutte il n’y plus de chefs, plus de cadres, et ça c’est quelque chose que je garderai, c’est vraiment important. Dans le combat, plus de hiĂ©rarchie, seulement un objectif commun. Â»

Leur ambition : « rester honnĂȘtes et dignes Â» (p. 122). On peut se demander ce que ça signifie. Ce que ça implique en termes de prises de risque et de flirt avec la lĂ©galitĂ©, en regard de l’efficacitĂ© des actions. En synthĂšse : tout s’est judiciarisĂ©, l’essentiel se rĂšgle devant des tribunaux, par avocats interposĂ©s ; la construction d’un rapport de force en restant dans le cadre de la lĂ©galitĂ© ne suffira probablement pas. C’est peut-ĂȘtre lĂ , qu’ils se trompent : « Nous on a quand mĂȘme une estime pour la RĂ©publique, ça reprĂ©sente quelque chose, alors qu’il [le ministre Le Maire] ne veuille pas descendre jusqu’à nous, c’est-Ă -dire jusqu’à la salle des nĂ©gociations, eh bien tant pis, on fera un pas dans sa direction Â» (p. 66). Histoire d’une confiance trahie. C’est une « tragĂ©die […] quand tu tiens Ă  respecter un systĂšme qui t’ignore ou qui te broie Â» (p. 205). Mais ils sont honnĂȘtes et tiennent Ă  cette honnĂȘtetĂ©. Mais « quelles solutions ? Comment Ă©carter l’option violente puisque l’ordre Ă©tabli ne se corrige pas de lui-mĂȘme, pacifiquement ? Â» (p. 212). Alors on finira le livre comme Laurence Pache, le « visage […] fermĂ©, comme pressĂ© par des forces agissant en sens contraire Â» (p. 214).

Cela finit en combat judiciaire, en droit, et non en rapport de force, ce qui est caractĂ©rise la majoritĂ© des mobilisations actuelles ; et, finalement, les puissants « ont la loi pour eux mais ne sont pas en paix ; ils savent qu’en regard de la morale leurs agissements sont dĂ©gueulasses Â» (p. 168). Et la « loi est changeante ; une certaine morale ne l’est pas Â» (p. 199). Un jour, faire ce que les financiers ont fait aux GM&S pourrait ĂȘtre illĂ©gal. Quoi qu’il advienne, c’était, c’est et cela restera dĂ©gueulasse.

Comme le dit l’un de leurs avocats : « Je crois au rapport de force dans les nĂ©gociations, mais Ă©galement, sur un autre plan, au mouvement de balancier ; en ce moment le balancier est trĂšs loin [de nous], mais il va revenir. S’ouvrira alors une pĂ©riode comme il en a dĂ©jĂ  existĂ©, de plus grande justice sociale. En tout cas j’ai besoin de me dire que j’y travaille, avec d’autres Â» (p. 138). C’est aussi ce que fait Bertina, mĂȘme s’il s’interroge avec discrĂ©tion, dans une note de bas de page, « sur le sens de [son] propre livre… Un livre de plus qui ne changera rien aux Ă©quilibres du monde ? Â» (p. 76).

Les cĂšpes, dont un heureux cueilleur ramasse 2kg, sont l’occasion d’une leçon qui rappelle que l’humanitĂ© est coopĂ©ration avant d’ĂȘtre compĂ©tition : « Les omelettes aux cĂšpes ignorent le rĂšgne de la compĂ©tition Â» (p. 183), ce qu’illustre aussi Serge Lemaire, retraitĂ© de GM&S qui devient pompier volontaire : « n’importe qui ne part pas en retraite en se disant qu’il utilisera ce qui lui reste de souffle et de force physique Ă  tenter de sauver les autres Â» (p. 187).

Finissons par une des plus belles phrases du livre (p. 131) : « (J’aurais voulu Ă©crire un livre qui ne mentionne pas les larmes des ouvriers…) Â».

La littĂ©rature ne parle pas que d’elle-mĂȘme, Arno Bertina le montre. Avec ce livre il la lĂšve haut contre le « risque […] de la langue morte des mĂ©dias Â» (p. 230).

À la fin, il se demande s’il n’aurait pas Ă©crit un livre de deuil plutĂŽt que le livre de combat qu’il ambitionnait (p. 222). On ne sait. Mais mĂȘme si c’était le cas, c’est un deuil nĂ©cessaire. C’est notre pĂ©riode historique, pour le moment. Faire le deuil de celle que nous souhaiterions est sans doute nĂ©cessaire. Pour repartir aux cĂšpes. Et cultiver la luciditĂ© qui nous permettra de dĂ©celer les premiers moments de l’inversion du balancier.

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Ceux qui trop supportent – Le combat des ex-GM&S (2017 – 2021)

Arno Bertina

Éditions Verticales

231 p.

2021




Source: Autrefutur.net