Mars 15, 2021
Par À Contretemps
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■ Michùle AUDIN
LA SEMAINE SANGLANTE
Mai 1871 : lĂ©gendes et comptes

Libertalia, 2021, 264 p. [1]

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C’est un livre d’enquĂȘte et de combat que MichĂšle Audin nous propose aux Ă©ditions Libertalia, aprĂšs EugĂšne Varlin ouvrier relieur 1839-1871 (paru en 2019) et C’est la nuit surtout que le combat devient furieux. Une ambulanciĂšre de la Commune (1871), dont elle a rassemblĂ© et prĂ©sentĂ© les Ă©crits (paru en 2020).

Ce livre, qui arrive symboliquement sur les tables des libraires au dĂ©but de mars – quelques jours avant le dĂ©but des cĂ©lĂ©brations du 150e anniversaire de la Commune de Paris – est Ă  l’image des chroniques que l’auteure propose chaque jour sur son blog. Des faits, des gestes, des Ă©crits, des dĂ©clarations, des dĂ©comptes dĂ»ment documentĂ©s, vĂ©rifiĂ©s et recoupĂ©s.

C’est donc avec la mĂȘme rigueur et la mĂȘme exigence que MichĂšle Audin a repris Ă  bras-le-corps le dossier sensible du nombre de morts de la Commune, du fait des Versaillais. Mais sans froideur. Comme le prĂ©cise l’auteure, dĂšs l’introduction : « Il ne s’agit pas, comme l’a dit en son temps le journaliste radical Camille Pelletan, de se jeter des crimes et des cadavres Ă  la tĂȘte, mais de considĂ©rer les ĂȘtres humains qu’ont Ă©tĂ© ces cadavres, avec respect, de ne pas les laisser disparaĂźtre encore une fois – ce qui oblige aussi Ă  se souvenir de ce qu’ils ont Ă©tĂ©, de ce qu’ils ont fait Â» (p. 9).

Ce livre est aussi l’occasion pour l’auteure de revenir sur un certain nombre de lĂ©gendes qu’elle s’applique Ă  rĂ©futer ou, Ă  l’inverse, de soutenir la rĂ©alitĂ© des faits rapportĂ©s par les uns ou par les autres. C’est en particulier le cas des barricades tenues par des femmes, dans les derniĂšres journĂ©es de mai, dont elle confirme l’existence. Elle revient Ă©galement sur la question sensible de la prĂ©sence des membres Ă©lus de la Commune sur les barricades. « S’il est vrai que plusieurs membres de la Commune se sont cachĂ©s ou mĂȘme ont fui dĂšs le dĂ©but des combats, il n’est pas contestable que beaucoup d’entre eux se sont battus jusqu’au bout Â» (p. 35 et suivantes). Et MichĂšle Audin d’en dresser une liste de prĂšs de trente, en prĂ©cisant les lieux et les dates, sans oublier de citer, en plus de cette liste, ceux qui ont Ă©tĂ© assassinĂ©s avant la Semaine sanglante.

Nous laisserons aux lecteurs et lectrices le soin de lire ce qu’elle Ă©crit Ă©galement sur les incendies, les otages, le dernier coup de fusil, les « pĂ©troleuses Â» ou de nombreux autres Ă©pisodes sur lesquels s’est en partie construite la « lĂ©gende noire de la Commune Â», Ă©crite par les vainqueurs et colportĂ©e jusqu’à nos jours par les rĂ©actionnaires et ceux qui ne veulent pas savoir.

Le cƓur du livre, c’est la question obsĂ©dante du nombre de morts du fait de la rĂ©pression avec des tĂ©moignages souvent sujets Ă  caution. Et l’auteure de poser les deux questions qui vont accompagner son enquĂȘte : « Compter les morts de la Commune ? Mais que compte-t-on ? Â» Uniquement les victimes de la Semaine sanglante ou aussi celles, trĂšs nombreuses, de la guerre menĂ©e contre Paris par les Versaillais, entre le 2 avril et le 21 mai 1871 ? Ce dernier dĂ©compte reste Ă  faire, avec toutes les difficultĂ©s qu’il implique quant aux sources et aux situations trĂšs diverses qui ont fait qu’à l’issue de ces combats, qui ont prĂ©cĂ©dĂ© la Semaine sanglante, les corps des Gardes nationaux, des ambulanciĂšres ou des cantiniĂšres ont Ă©tĂ© enterrĂ©s Ă  Versailles ou dans les cimetiĂšres parisiens.

Pour bien compter, il faut savoir ce que l’on compte et oĂč se trouvent les sources qui vont permettre d’établir des chiffres qui ne seront pas contestables. C’est donc aprĂšs avoir fait la critique de ce que MichĂšle Audin appelle avec une certaine malice les « compteurs Â», qu’ils soient contemporains des Ă©vĂ©nements ou historiens du XXe siĂšcle, qu’ils soient favorables ou dĂ©favorables Ă  la Commune, qu’elle en arrive Ă  la question cruciale des fonds d’archives sur lesquelles elle a Ă©tĂ© amenĂ©e Ă  travailler.

Les registres d’inhumation des cimetiĂšres parisiens, presque tous accessibles en ligne ; plusieurs cartons aux Archives de Paris ; plusieurs cartons Ă©galement aux archives de la prĂ©fecture de police de Paris, dont un mĂ©moire de Alfred Feydeau, inspecteur gĂ©nĂ©ral des cimetiĂšres de Paris ; et une cote du Service historique de la DĂ©fense (Ă  Vincennes) que l’auteure n’a jamais vu citer, dĂ©couverte grĂące au concours de Maxime Jourdan.

D’autres questions se posent cependant Ă  la lecture de ces registres. Comment reconnaĂźtre un mort de la guerre dans un registre de cimetiĂšre ? Les inconnus dĂ©clarĂ©s dans ces registres sont aussi des inconnues. Beaucoup de combattantes et de combattants inhumĂ©s sous leur nom ne nous sont pas forcĂ©ment connus. Tous les morts de la Semaine sanglante ne sont pas parvenus jusqu’aux cimetiĂšres. Et jusqu’à quand compter ces morts « inconnus Â» ? Jusqu’au 30 mai ou plusieurs semaines aprĂšs, alors que de nombreux blessĂ©s vont continuer de mourir dans les prisons de Versailles ? Si de nombreux charniers ont fait l’objet d’inhumations dans les cimetiĂšres parisiens dans les semaines ou les mois qui ont suivi la Semaine sanglante, de nombreux autres n’ont Ă©tĂ© dĂ©couverts – ce que MichĂšle Audin nomme « le sinistre soulĂšvement des pavĂ©s Â» – que des dizaines d’annĂ©es plus tard, jusque dans les annĂ©es 1920, Ă  l’occasion de chantiers urbains.

MichĂšle Audin parvient Ă  dĂ©montrer que les comptages « Ă  la Du Camp Â» [2] sont volontairement minorĂ©s. Leur reprise par Robert Tombs [3] n’honore pas ce dernier. L’impossibilitĂ©, cependant, de compter tous les morts de la Commune, dont elle fait le constat, ne doit pas empĂȘcher toutes celles et tous ceux qui le souhaitent de continuer Ă  travailler sur ces pistes ouvertes par l’auteure. Ce ne serait que justice rendue Ă  ces dizaines de milliers de morts et de mortes que les vainqueurs ont voulu dissimuler.

Marc PLOCKI




Source: Acontretemps.org