Novembre 5, 2021
Par CQFD
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Illustration d'Étienne Savoye (d'aprĂšs Arnold Böcklin) {JPEG}

« Le trait fondamental du rapport que l’humanitĂ© industrialisĂ©e entretient avec la mort est le dĂ©ni, Ă©crit Jacques Luzi dans Au rendez-vous des mortels [1]. Ce refoulement collectif de la dimension tragique de la condition humaine, ce “faire-comme-si” la mort n’avait aucune incidence sur nos maniĂšres de vivre, est inscrit jusque dans la chimĂšre psychologisante d’un mourir maĂźtrisĂ©, pacifiĂ©, idĂ©alement inodore, inaudible et invisible. Â» Un ordre que la pandĂ©mie est venue bouleverser. Au printemps 2020, la mort s’est imposĂ©e brutalement. Elle Ă©tait dans ces images de camions militaires transportant des cercueils dans les rues de la ville italienne de Bergame. Dans les articles de presse annonçant la rĂ©quisition de patinoires pour entreposer les corps en vue de la saturation des services funĂ©raires. Dans les noms des personnes dĂ©cĂ©dĂ©es Ă©grenĂ©s au micro d’une radio martiniquaise [2]. Notre finitude nous Ă©clatait au visage. Pour autant, la façon d’accompagner cette mort devenue si prĂ©sente n’a pas Ă©tĂ© repensĂ©e. Pendant cette pĂ©riode trouble, mesures sanitaires obligent, les corps des personnes dĂ©cĂ©dĂ©es – pour certaines dans la solitude – ont Ă©tĂ© inhumĂ©s Ă  la va-vite, parfois mĂȘme sans la prĂ©sence des proches. Des deuils confisquĂ©s, et une peine qui subsiste, toujours palpable, que les vivants s’attellent Ă  rĂ©parer [lire pp. II & III].

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La pandĂ©mie n’a pourtant que rĂ©vĂ©lĂ© et aggravĂ© l’existant, nos sociĂ©tĂ©s peinant dĂ©jĂ  d’ordinaire Ă  prendre soin des morts et de ceux qui les entourent. Face aux chambres mortuaires Ă  l’impersonnalitĂ© glaçante et aux hommages expĂ©ditifs, des pistes se creusent. Pour se rĂ©approprier ces moments dont beaucoup se sentent dĂ©possĂ©dĂ©s, des collectifs Ă©tats-uniens ont souhaitĂ© depuis plusieurs annĂ©es renouer avec la pratique des funĂ©railles Ă  domicile (home funerals). Comme un moyen de « rĂ©sister et dĂ©noncer la maniĂšre dont sont traitĂ©s les corps des dĂ©funts, la commercialisation de ces traitements par les pompes funĂšbres, l’exclusion des proches Â», raconte Vinciane Despret dans son livre Au bonheur des morts – RĂ©cits de ceux qui restent [3]. Outre-Atlantique, explique-t-elle, « ces collectifs ont dĂ©cidĂ© de rĂ©apprendre Ă  prendre soin des morts et partager leur expertise. Les [personnes] ainsi formĂ©es se chargent de rĂ©soudre les problĂšmes administratifs et lĂ©gaux, d’aider Ă  prendre soin du corps et de contrĂŽler sa dĂ©composition, et d’organiser la veillĂ©e du dĂ©funt. On les appelle les “sages-femmes des morts”. Ces veillĂ©es font l’objet de toute leur attention : les corps morts ne sont plus des objets inertes, mais conservent le statut de personnes. Â»

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Respecter les morts. C’est aussi ce qui anime Rachid KoraĂŻchi, artiste algĂ©rien qui a donnĂ© vie en juin dernier Ă  un projet de cimetiĂšre Ă  Zarzis, en Tunisie, destinĂ© Ă  accueillir les corps de migrants inconnus, dĂ©cĂ©dĂ©s alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Europe. Avant qu’il ne leur fasse une place au soleil, dans un jardin oĂč poussent jasmins, oliviers et orangers, « les dĂ©pouilles disparaissaient Ă  quelques dizaines de mĂštres de lĂ , emportĂ©es Ă  la dĂ©charge publique par le camion-benne de la ville. Un cimetiĂšre dĂ©diĂ© aux “inconnus” avait poussĂ© dans ce lieu indĂ©fini oĂč les pelletĂ©es de terre n’ont jamais rĂ©ussi Ă  enfouir complĂštement les traces de ceux dont le destin s’est fracassĂ© en mer  [4]. Â» ManiĂšre de faire flotter un peu d’humanitĂ©, sur les corps de ceux qui en ont Ă©tĂ© privĂ©s autant que sur les existences de ceux qui sont restĂ©s. C’est dans la mĂȘme ligne que s’inscrivent en France les collectifs organisant des funĂ©railles aux morts de la rue [pp. VIII & IX]. Il s’agit alors de bricoler ensemble un semblant de dignitĂ©, face Ă  l’indiffĂ©rence des États qui nient, jusque dans l’accompagnement post-mortem, leur part de responsabilitĂ© dans ces dĂ©cĂšs. Faire exister ces morts invisibles est aussi un moyen de pointer le caractĂšre politique de la mort. Si toutes les morts ne comptent pas pareil, c’est sans doute parce que la mort ne frappe pas tout le monde de la mĂȘme maniĂšre [5].

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Face Ă  la violence de l’État, agiter la menace de la mort peut aussi constituer une arme. En Turquie, dans les annĂ©es 1990, les militants kurdes du PKK subissant de plein fouet la rĂ©pression du rĂ©gime comparaissaient devant des tribunaux qui les condamnaient souvent Ă  de lourdes peines de prison. Certains militants incarcĂ©rĂ©s menaient alors des grĂšves de la faim. L’historien Hamit Bozarlsan estime que pour eux, il s’agissait de « priver l’État du droit de tuer, lui soustraire l’ensemble des instruments de coercition, pour reconquĂ©rir le droit sur soi, de se donner la mort. Le message de ces militants Ă  l’État turc Ă©tait le suivant : “Tu me prives de ma libertĂ© et donc de ma vie, tu ne pourras pas me priver de ma mort”. [6] Â»

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Se donner la mort, l’ultime prise sur son existence ? Si en France, le suicide n’est plus interdit depuis 1810, les affaires judiciaires en lien avec le sujet reviennent rĂ©guliĂšrement sur le devant de la scĂšne. En 1982, Claude Guillon et Yves Le Bonniec publient Suicide, mode d’emploi, sous-titrĂ© « Histoire, techniques, actualitĂ© Â». Sa parution donnera lieu Ă  de vifs dĂ©bats qui feront le lit d’une loi « tendant Ă  rĂ©primer la provocation au suicide Â», votĂ©e en 1987. Elle punit d’amendes et/ou de peines de prison « ceux qui auront fait de la propagande ou de la publicitĂ©, quel qu’en soit le mode, en faveur de produits, d’objets ou de mĂ©thodes prĂ©conisĂ©s comme moyens de se donner la mort Â». Trente ans aprĂšs, c’est aujourd’hui le suicide assistĂ© qui est questionnĂ©. Les associations et collectifs qui demandent sa lĂ©galisation revendiquent d’une mĂȘme voix le droit de mourir dans la dignitĂ©. C’est ce qu’a pu faire Joseph, en Suisse, oĂč la pratique n’est pas prohibĂ©e [pp. IV, V et VI]. « Je quitte la vie avant qu’elle ne me quitte. Ça correspond Ă  ce que je pense. Être maĂźtre de la fin de sa vie Â», disait-il avant son dernier voyage, documentĂ© par le photographe Pablo Chignard. C’est portĂ© par la puissance de cette rencontre d’outre-tombe que CQFD a tracĂ©, d’une page Ă  l’autre de ce dossier, des lignes invitant Ă  reprendre le pouvoir sur nos morts volĂ©es.


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- Ce texte est l’introduction du dossier « Mort, la lutte finale Â», publiĂ© dans le numĂ©ro 203 de CQFD, en kiosque du 5 novembre au 2 dĂ©cembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org