Couac : Comment a été vécue la période du confinement dans le milieu psychiatrique et hospitalier en général ?

En ce qui me concerne, mon service a été relativement préservé. Dans d’autres, ça a été plus compliqué. Par exemple, les réanimations ont été vidées pour faire de la place : les patient·e·s dont les pronostics vitaux n’étaient pas engagés sont allé·e·s dans d’autres services, ce qui les a alourdis. Puis, toutes les vacances ont été annulées, les temps partiels sont passés à temps plein et la direction a profité de la situation pour balader les gens. Ça a entraîné des dérives incroyables. Une de mes collègues est auxiliaire en puériculture. Elle ne travaille donc qu’en pédiatrie. On l’appelait parfois 15 minutes avant pour lui dire qu’elle devait se pointer dans un tout autre service. On est également passé sur des postes de 12 heures. Au-delà du fait que c’est illégal, le problème est que la relève, à savoir le temps d’échange des informations autour des patient·e·s, se fait sur le temps personnel, car il n’y a que deux postes de 12 heures pour couvrir la journée, donc pas de tuilage. Ceci ne devait durer que jusqu’à fin juin, mais on a remarqué que les plannings étaient faits jusqu’en septembre.

Comment cette situation est-elle justifiée auprès du personnel ?

Car on est encore en “plan blanc”. À savoir qu’il s’agit d’une période de crise à l’hôpital, durant laquelle tout le monde est mobilisé et où l’on peut t’imposer un rythme de travail inhabituel. On ne peut pas non plus faire grève. C’est à nous de nous adapter. Pour l’instant, il est renouvelé, mais on ne sait pas jusqu’à quand.

Pour donner un exemple, j’ai un collègue qui travaille de nuit sur l’hôpital psychiatrique à Bellevue. Ça fait un an qu’ils demandent 4 équivalents temps plein là-bas. Pendant la période de crise, il y a une contractuelle qui y a été assignée pour trois semaines de nuit. Elle palliait simplement un manque existant, rien à voir avec le Covid, mais la période particulière a été détournée et a permis de trouver facilement de la main d’œuvre pour colmater les trous. Les personnels de certains services, qui étaient en sureffectif, étaient réorientés vers d’autres spécialités. Sauf que ça nécessite de connaître un minimum les particularités du nouveau service : la pédiatrie, ce n’est pas pareil que la réanimation ou la néphrologie !

Quelles vont être les prochaines étapes, à l’issue de cette période particulière ?

On s’attend, comme souvent, à de grosses restructurations. Par exemple, la direction s’est rendue compte que, dans le service de chirurgie thoracique, il y avait beaucoup de soins de suite, qui ne rapportent pas beaucoup avec la tarification à l’acte [1]. Ce service a donc été fermé pendant le Covid, car tout ce qui était programmé et ne relevait pas de l’urgence a été mis en stand-by. Les lits correspondants, pour être occupés, ont été utilisés pour de la chimiothérapie, car ce sont des actes qui rapportent. Au sortir du confinement, le chirurgien revient dans son service et apprend que 15 jours plus tard, les lits vont être utilisés différemment et qu’il va devoir faire d’autres types de chirurgies.

On met les gens devant le fait accompli. Tout ça pour maximiser les rentrées d’argent.

Pendant le Covid, ils ont eu le temps de réfléchir à tout, du coup la psychiatrie va être restructurée également. Ce qui rapporte beaucoup aujourd’hui, c’est la prise en charge des “suicidant·e·s”, donc tout est misé là-dessus. Ça a été décrété comme grande cause nationale, avec les subventions et les appels à projet qui vont avec. Les urgences psy, qui recevaient tout le monde et orientaient vers les structures adaptées, vont être réduites. Et dans le même temps, les consultations spécialisées autour des suicidant·e·s vont être augmentées à fond. Dans l’absolu, on peut réduire les moyens dans les urgences psychiatriques, mais à condition de renforcer ceux des secteurs. Ce qui n’est clairement pas le cas ici.

Quelle est la situation actuelle dans les services de psychiatrie ?

La psychiatrie est sectorisée, c’est-à-dire que l’adresse physique d’une personne va déterminer le service dont celle-ci dépend. Un maillage existait sur le territoire, avec des centres médico-psychologiques de proximité – pour qu’il y ait des hôpitaux de jour et que les personnes puissent aller consulter rapidement –, mais tout a été défoncé. On a maintenant des territoires, beaucoup plus gros que les anciens secteurs, et tout est centralisé. De nombreux Centres médico-psychologiques (CMP) de proximité ont été fermés, on voit donc certaines personnes qui arrivent dans nos services un peu tard, alors que la problématique aurait pu être traitée plus en amont. En pédopsychiatrie, il y a des listes d’attente de deux ans pour la prise en charge. Tu retrouves donc des gens dans une détresse incroyable.

En psychiatrie, on a besoin d’un maillage important, mais tout a été détruit.

On mise tout sur le nouveau courant de la neuroscience. On a beaucoup de médecins qui font des recherches dans ce domaine, mais qui ne sont pas confrontés à la problématique réelle du terrain au quotidien. Si on diversifiait l’offre de soins, ce serait très bien, mais là ça se fait toujours au détriment d’autre chose et on laisse des patient·e·s sur le carreau. Toutes ces nouvelles approches répondent à des directives gouvernementales et sont issues d’appels à projet. L’idée est donc d’aller chercher des financements par ce biais. Personnellement, je ne m’y reconnais pas trop, il y a tellement plus à faire avant : avoir suffisamment de personnel pour éviter de recourir à la contention, que tout le monde soit formé correctement… Les réponses ne sont pas adaptées.

On imagine la difficulté de la période pour des personnes déjà fragilisées. De ce que tu as pu constater, le confinement a-t-il eu des effets sur tes patient·e·s ?

Au CMP, nos patient·e·s ont des pathologies lourdes, et nous les voyons régulièrement. Durant le confinement, nous les avons appelé·e·s toutes les semaines, notamment car certain·e·s n’avaient plus accès à leurs activités régulières. De leur côté, cette période a été plutôt bien vécue. Il s’agit souvent de personnes n’ayant pas forcément un fort lien à l’autre, l’isolement n’a donc pas systématiquement représenté un problème pour elles et eux. Cependant, en raison du confinement, plusieurs patient·e·s ont été verbalisé·e·s. L’un d’entre eux a dû recopier l’attestation car il n’avait plus d’encre dans son imprimante. Il est schizophrène, ce n’est pas évident, donc ça lui a pris beaucoup de temps. Eh bien, il a pris une amende car il avait fait une erreur et on lui a dit que ce n’était pas valable.

Ça a parfois été plus compliqué pour d’autres. J’ai notamment un patient qui a vu sa vie très affectée par la période du Covid. Il est jeune, d’origine malgache. Sa mère est loin, sa sœur a déménagé récemment, alors qu’elle le coachait. Comme il n’avait pas grand monde autour de lui, il s’est donc tourné vers des personnes qui ont profité de sa vulnérabilité. On avait trouvé pour lui un foyer occupationnel avant le confinement, mais comme tout a été annulé, son appartement a été régulièrement squatté, il y a eu du bordel, et il va finalement être expulsé de son logement. Le foyer occupationnel refuse maintenant de l’accueillir, tout est à refaire.

Y a-t-il eu, durant cette période, une recrudescence de pathologies psychiatriques ?

Les urgences et les services de psychiatrie ont vu de nombreuses personnes “décompenser” en raison du confinement. Celles-ci ont développé des pathologies psychiatriques, sans aucun signe avant-coureur. Ce brusque changement, cet isolement social forcé, ce sont des éléments qui ont contribué à un mal-être, c’est un monde qui s’écroule. De même, les informations relayées par les médias et démenties peu de temps après ont été une importante source d’instabilité. J’ai beaucoup de patient·e·s qui ont eu peur, qui ne savaient pas à quoi s’en tenir et qui ne savent toujours pas d’ailleurs, comme nous tou·te·s. Ils et elles ne savaient pas à qui se fier, en raison des informations contradictoires relayées par le gouvernement. Même en travaillant à l’hôpital, je n’en savais pas plus qu’elles et eux. En tout cas, il y a toujours beaucoup de personnes qui sont dans une forme de stress vis-à-vis d’un potentiel retour de l’épidémie. J’ai des patient·e·s qui n’osaient pas sortir, et n’osent toujours pas depuis le déconfinement. Je pense que pour certain·e·s d’entre elles et eux, mon coup de téléphone est le seul lien social de la journée.

Ils et elles ne savaient pas à qui se fier, en raison des informations contradictoires relayées par le gouvernement.

Le problème, c’est aussi que toutes les premières demandes que l’on n’a pas pu honorer vont être décalées. Au niveau des enfants, je pense que ça a été particulièrement compliqué aussi. Ils étaient un peu considérés comme des pestiférés. Ceux qui étaient en souffrance psychique ont beaucoup subi la perte de lien social : deux mois sans école, sans tous les rituels habituels, c’est difficile. Il y a eu le problème des violences intra-familiales également. Plein de situations ont eu lieu, qui n’avaient pas forcément été anticipées. J’aurais préféré que la communication soit : “On ne sait pas, on vous confine pour le moment pour endiguer l’épidémie, mais on ne peut pas vous en dire plus”.

On a beaucoup entendu parler de la fameuse prime à destination des soignant·e·s, mais qu’en est-il réellement ?

Il y a eu une annonce faite par Olivier Véran et Emmanuel Macron, pour une prime à destination des “héros”. Mais elle va dépendre du “temps de travail effectif” entre le 1er mars et le 30 avril, et on ne sait pas ce que veut dire cette formule. On a un logiciel qui gère notre temps de travail – Gestor –, sur lequel les cadres devaient indiquer quand les personnels se trouvaient en “repos Covid”, c’est-à-dire en réserve en cas de flambée de l’épidémie. Problème, il y avait plusieurs choix pour marquer les jours correspondants : TO, CO, LO, les cadres n’ayant aucune information sur la différence entre ces codes. Or, nous venons d’apprendre qu’en fonction de la cotation utilisée, les jours notés vont être ou non intégrés au fameux “temps de travail effectif”. De toute façon, ce n’est pas d’une prime dont on a besoin, mais d’une véritable revalorisation salariale.

Par ailleurs, le traitement a été différent en fonction des catégories de personnel. Aux urgences de Saint-Étienne par exemple, les infirmier·e·s et aides-soignant·e·s ont obtenu une prime, mais pas les ASH – agent-e-s de service hospitalier, à savoir les personnels de ménage. Total a également offert une prime de 30 euros aux personnels soignants, mais uniquement si les cadres en avaient fait la demande. Tout le monde ne l’a donc pas eue. Étant donné qu’il y a des enjeux de pouvoir, ça permet aux “petits chefs” d’avoir une emprise sur leur “petit personnel”. C’est connu que dans certains pôles – ce n’est pas le cas en psychiatrie –, les cadres ne communiquent pas avec leur personnel, ce que nous dénonçons avec le syndicat. Mais étant donné que ce sont des personnes qui répondent aux exigences de la direction, rien ne bouge. Donc finalement, Total ne donnera pas de l’argent à tout le monde.

Que revendiquent les personnels hospitaliers ?

Une problématique importante est celle de la revalorisation du point d’indice. De la valeur de ce point, censé être revalorisé chaque année – en fonction de l’inflation, du niveau de vie et d’autres éléments –, dépendent les salaires des fonctionnaires. Sauf que celui-ci n’a pas évolué depuis 10 ans ! Il y a toute une propagande autour de la prime, mais celle-ci ne suffit pas. Et il faudrait une revalorisation historique du point d’indice pour obtenir l’équivalent de la prime de manière pérenne, ce qui est la seule solution acceptable. Au niveau infirmier, il y a 12 ans, on nous a demandé de choisir entre les catégories A et B. La catégorie B, moyennant un salaire moindre, permettait de partir à la retraite plus tôt. Certain·e·s de mes collègues, avec la même ancienneté que la mienne, gagnent donc 300 euros de moins par mois. Et avec la réforme des retraites, rien ne garantit qu’ils et elles pourront partir plus tôt.

En ce qui concerne la psychiatrie, quelles sont les revendications du collectif la Psy Cause, dont tu fais partie ?

On a monté ce collectif avec des collègues, suite au passage du contrôleur des droits et libertés au CHU de Saint-Étienne il y a deux ans et demi. Il avait dit qu’il y avait des moyens inhumains, que l’on contenait trop les patient-e-s, que les gens restaient aux urgences sur des brancards… Des agissements que l’on avait déjà dénoncés en 2002, alors que je travaillais aux urgences psychiatriques. Ces situations étaient principalement dues au manque d’effectifs et aux restructurations successives, qui nous obligeaient à bricoler en permanence. Le collectif a donc été créé en réponse à ça, pour revendiquer des moyens humains, afin de traiter nos patient-e-s humainement. C’est une problématique qui est visible au niveau national. À Saint-Étienne-du-Rouvray par exemple, ils ont dû mettre des matelas dans les couloirs, en raison du manque de lits. Au niveau social, c’est de plus en plus compliqué de faire le lien avec les patient-e-s, il faudrait des lieux de vie, des foyers, mais il n’y a plus de place.

Pour finir, qu’as-tu pensé des applaudissements tous les soirs durant le confinement ?

Au début j’ai applaudi – les autres, pas moi –, parce que ça faisait chaud au cœur dans cette période compliquée. Après, je me suis arrêtée et le discours de Macron sur les “héros” a fini de me rebuter. Je n’attendais rien, mais ces derniers temps ont fini de m’énerver. Tout le monde était derrière sa fenêtre pendant le confinement, et on se retrouve toujours à 150 dans les rassemblements pour la sauvegarde de l’hôpital public. Du coup, j’ai accroché une banderole sur ma façade :

“Paradis fiscal, enfer à l’hôpital. Si l’hôpital meurt, vous aussi !”


Hep la marmaille !

Un vent de panique a soufflé sur la pédopsychiatrie de Sainté avec le covid-19, mais « la pédo » se portait déjà bien mal. Outre les départs en retraites, de nombreux médecins quittent le CHU. Et l’institution ne fait rien contre les causes pourtant évidentes de ces départs : gardes nombreuses dans des conditions difficiles, pression trop grande (certains médecins suivent jusqu’à 180 patients) charge administrative, salaires peu avantageux, tensions avec l’administration et dans les services, manque croissant de formation pour l’ensemble des professions… Hic, sans remplaçants, des familles et des gosses qui en ont bien besoin sont aujourd’hui sans médecin (bien qu’on soit pas pour la surmédicalisation). Alors ça se bouscule autour des questions de responsabilité, pour les situations perçues comme « à risques ». On peine à se réorganiser en dehors de ces hiérarchies : faut dire que l’attachement à cet ordre est tenace en milieu hospitalier !!

Pour pallier les manques ? On ferme ! L’antenne de Rive-de-Gier a été récemment et DISCRÈTEMENT fermée. Court la menace de fermeture du Centre médico-psychologique de Saint-Chamond, avec une réorganisation en un seul CMP centralisé à Bellevue. Quid des familles qui n’ont pas les moyens de se déplacer ? Pour que vous ayez une idée, à l’heure actuelle des gosses font deux heures de trajet aller-retour pour 45 minutes de soin… Et la place, faut la mériter : la liste d’attente peut aller jusqu’à deux ans, et les démarches pour y arriver sont toujours plus complexes et excluantes. La souffrance est immense chez les professionnels de la pédo, mais aussi chez les familles et les gosses qui bien trop souvent payent le prix des manques de moyens et des violences institutionnelles.

P.-S.


Article publié le 05 Oct 2020 sur Lenumerozero.info