Mars 1, 2021
Par Lundi matin
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Il y a toujours des gens pour prendre le train. MĂȘme au pire moment de l’histoire du monde, toujours des gens pour prendre le train et partir en vacances.

Je pense Ă  Robert Walser : est-ce que les arbres prennent des vacances ? Ce n’est pas un sujet nouveau mais il y a quand mĂȘme lieu de se demander, aujourd’hui. Pourquoi je prends le train. Un bĂ©bĂ© se met Ă  pleurer Ă  l’arriĂšre du wagon. Il fait encore nuit. C’est l’aube, et les gens s’installent Ă  leur numĂ©ro, posent leurs bagages et disposent leurs vĂȘtements pour se faire des nids. C’est l’hiver. Le bĂ©bĂ© ne se calme pas. La sociĂ©tĂ© a changĂ© mais pas la pensĂ©e, pas certaines tendances de l’humain Ă  se mettre, Ă  faire son nid, Ă  se coucher. Les gens se couchent dans le train et dorment les uns contre les autres comme des petits chats. Ils donnent des coups de coude au voisin d’à cĂŽtĂ©. Ils jettent des regards noirs. Le nid et la haine, tout proches dans le train. Les gens ne sont pas tout Ă  fait dans leur Ă©tat normal. Ils sont plus gentils que d’habitude. Il y a une gentillesse et une attention inhabituelle, suspecte, des contrĂŽleurs aussi. Tout se passe bien, madame ? C’est angoissant cette attention. C’est peut-ĂȘtre la Suisse, je me dis. J’avais dĂ©jĂ  remarquĂ© la diffĂ©rence de comportement entre la Suisse et la France, la psychologie du contrĂŽleur, inverse Ă  la nĂŽtre, une psychologie qui te donne envie d’ĂȘtre en rĂšgle et content de l’ĂȘtre. Mais je ne suis pas bien habituĂ©e et je me demande d’oĂč le coup va venir, tant d’attentions se payent ; je suis habituĂ©e Ă  la violence des rapports français, je suis dans la violence des rapports, je pense Ă  cela, Ă  la violence et la non-violence dans le train. Je me demande pourquoi je pense Ă  la violence quand tout le monde dort. J’embrasse, en pensĂ©e, un bĂ©bĂ© imaginaire. Le haut-parleur annonce qu’il faut remplir un formulaire pour rentrer en Suisse. Une attestation de traçabilitĂ©. Je cherche dans le tĂ©lĂ©phone Ă  tĂ©lĂ©charger le formulaire quand mon tĂ©lĂ©phone sonne, c’est chez moi, je rĂ©ponds en appuyant sur la pastille verte, je me lĂšve en souriant gĂȘnĂ©e Ă  ma voisine qui fait la gueule : Â« – allo ? ça va ? – Oui, le plombier est lĂ . Il demande depuis combien de jours ta fuite ? – Trois jours. Trois quatre jours. – Ok. Alors apparemment la fuite ne vient pas de la salle de bain mais des parties communes. Tu vas devoir dĂ©clarer aux assurances, c’est tout. – D’accord. Merci, Salut Â» Je raccroche. Les toilettes du train sont fermĂ©es. Je voulais aller aux toilettes avant de remplir le formulaire, ça va me prendre du temps. Je cherche le contrĂŽleur pour qu’il ouvre les toilettes. Dans le miroir, je vois mes cernes de face, et il y a aussi ce grand miroir derriĂšre la cuvette mĂ©tallique du chiotte SNCF, et je pense aux autres gens qui se regardent lĂ -dedans aussi, dans un sens ou dans l’autre. Avant je rĂȘvais toujours d’une aventure dans les toilettes du train, et plus maintenant, je m’aperçois. Je me dis tiens, c’est parti ce fantasme. Je pense : c’est peut-ĂȘtre depuis qu’ils ont introduit un nouvel agent de service, l’homme ou la femme qui passe dans le train pour nettoyer au fur et Ă  mesure que les gens vont pisser. C’est arrivĂ© avec les trains low-cost qui devaient ĂȘtre propres pour arriver Ă  quai et repartir direct ; c’est restĂ© avec la maladie, l’homme ou la femme de mĂ©nage est restĂ© et mon fantasme s’est dissipĂ©, dĂ©placĂ© dans cet intermĂ©diaire, cette personne du mĂ©nage qui passe toutes les vingt minutes. J’imagine la vie de cette femme qui a pour seul bagage une valise de nettoyage et une perche avec une pince au bout pour attraper les papiers. Au local de la gare on lui remet tous les matins Ă  5h une valise Ă©quipĂ©e avec tout le matĂ©riel. Elle laisse dans un casier son sac, ses affaires, son manteau. Elle prend le train avec la blouse et la valise. Elle fait le voyage jusqu’à GenĂšve, puis elle repart dans l’autre sens. Suivant la durĂ©e du trajet elle fait plusieurs aller-retours dans la journĂ©e. C’est suivant le planning. Elle n’a aucune marge pour le nĂ©gocier, le planning. À certains moments de la journĂ©e, elle ne sait pas du tout oĂč elle est. Elle est en Suisse, en Belgique, Ă  Marseille, Ă  Bordeaux, quelques heures sans bagages. Les mains sur le ventre ou les hanches avec la valise de mĂ©nage Ă  roulettes Ă  ses pieds. Un jour de neige elle a dĂ» rester dormir dans le train Ă  quai. Quand elle finit sa tournĂ©e elle peut s’asseoir quelques minutes. Alors elle appelle sa sƓur ou sa copine pour discuter. Elle raconte ce qu’elle a vu dans le train quand il s’est passĂ© des choses particuliĂšres. Une fois c’est un enfant qui l’a comme ça sortie de la routine des wagons et des gens Ă©talĂ©s sur eux-mĂȘmes. L’enfant lui a souri pendant que les parents dormaient. Il s’est levĂ© et a voulu la suivre. Elle a jouĂ© un moment avec lui dans le carrĂ© loisir, et puis elle l’a ramenĂ© Ă  ses parents. Ses parents ils ne s’étaient aperçus de rien. Le petit garçon avait pleurĂ© en quittant la femme du mĂ©nage, et elle aussi avait le cƓur serrĂ©. Ils s’étaient reconnus d’une autre vie ensemble.

Il y a comme ça des bifurcations des vies dans les trains. Tu sais que chacun des gens, parents, du couple, du pĂšre et de la mĂšre, et mĂȘme de l’enfant, ne rĂȘve que d’une chose : fuir. Au cƓur mĂȘme de la plus chaude union, il y a ce dĂ©sir en chacun, de fuite, de sĂ©paration. On en rĂȘve exactement au moment oĂč l’on s’embrasse, et dans le sentiment mĂȘme de l’union. La fidĂ©litĂ© se mesure exactement Ă  l’endroit de la trahison, au lieu de cette pensĂ©e possible, de la fuite, de la fugue, de l’abandon. Tout cela que tu vois dans le wagon, dans l’enfermement du voyage.

Le contrĂŽleur suisse m’apporte un formulaire de traçabilitĂ©. Je suis de la viande maintenant. On veut savoir d’oĂč je viens avant de me conduire Ă  l’abattoir en toute sĂ©curitĂ©. C’est pour ça qu’on est angoissĂ©s dans ce wagon. On est toujours pour l’abattoir dans un wagon de toute façon. Chacun le sait, mais chacun conjure le fantasme en se couchant dans son pull, en se faisant le nid, fantasme qui est aussi la conscience intacte qu’on ait pu un jour s’entasser les uns les autres pour se tuer en cours de route. Je ne maitrise pas trĂšs bien le fil de mes pensĂ©es. Je dois me concentrer sur le formulaire. Je dois Ă©crire mon nom, mon prĂ©nom, ma date de naissance ; mon lieu de naissance ; mon adresse en France. J’écris deux fois ma date de naissance car j’ai mal lu et je me suis trompĂ©e d’endroit. Toujours je me trompe dans le remplissage du formulaire. Ça dure depuis le dĂ©but. DĂšs le premier formulaire j’ai tremblĂ©. J’ai un problĂšme avec ça : le nom, la date de naissance, l’identitĂ©. Quand il faut la remplir.

Je rends le formulaire au contrĂŽleur qui le prend sans jeter un Ɠil dessus. Il part dans l’allĂ©e du wagon avec toute une pile de papiers dans les bras. Qu’est-ce qu’ils vont faire de tous ces papiers, de tous ces formulaires, de toutes ces donnĂ©es, de tous ces noms. J’imagine des piles de papier abandonnĂ©s. Des formulaires remplis pour ne pas ĂȘtre lus. Le seul exercice du formulaire pour rien. Je revois la professeur de français de troisiĂšme Ă  la fin de la rĂ©daction avec sa pille de papiers dans les bras. Et ses talons. Elle avait une tĂȘte affreuse mais de trĂšs belles jambes fines et de beaux collants. Je regardais ses collants pour trouver les derniers mots de la dissertation. J’entends des bruits de papier aluminium derriĂšre moi. Il est 10h, les gens commencent Ă  avoir faim. C’est un autre sujet important avec les vacances, dans le train : la nourriture. À chaque fois je me demande. Je me demande comment c’est possible autant, avec autant d’agressivitĂ© parfois, mĂȘme avec rage. Les wagons restaurants sont fermĂ©s depuis des mois. Qu’est-ce qui se passe quand quelqu’un sort son sandwich du sac, pourquoi c’est inquiĂ©tant ça aussi, pourquoi c’est agressif. Pourquoi les gens sont fiers de leur pique-nique, souvent, tu as remarquĂ©. Pourquoi les enfants ne pensent qu’à bouffer. La question revient. Une crise explose Ă  quelques fauteuils du mien. L’enfant veut plus que deux BN et il a dĂ©cidĂ© de ne pas obĂ©ir Ă  sa mĂšre, qui est seule. Ça aussi, c’est un sujet du train qui m’intĂ©resse : les mĂšres qui partent avant. Papa nous rejoint mercredi. Papa ne peut pas venir avant. Donc la mĂšre et l’enfant seuls dans le train avec la bouffe et les jeux. Pourquoi les enfants ne pensent qu’à ça. Souvent on dit parce qu’ils sont gĂątĂ©s, et parfois c’est vrai. LĂ  dans le train je pense complĂštement l’inverse. Je pense que les enfants ne pensent qu’à bouffer parce qu’ils ont gardĂ© la mĂ©moire de la prĂ©caritĂ© humaine, de la pauvretĂ©, des voyages qui durent trois jours, des exodes, des dĂ©portations. Ils redoutent la pauvretĂ© de leurs parents, ils savent que le train peut s’arrĂȘter en pleine voie pendant 6h et ne jamais repartir. Ils savent qu’on peut se perdre pour toujours. Il suffit qu’ils l’aient su une fois, qu’ils aient commencĂ© Ă  le penser. C’est un savoir sur l’humanitĂ© qu’ils finissent par cacher aux adultes. Alors ils mangent tout le temps. Les enfants sont des SDF, des cloches. Pour ça qu’ils se cachent sous les fauteuils et qu’ils ont peur des clochards. Ils ont peur des clochards parce qu’ils sont fascinĂ©s par leur libertĂ©, et leur façon d’habiter la vĂ©ritĂ©. Le clochard est le rĂȘve de l’enfant, et c’est un grand secret.



Mathilde Girard




Source: Lundi.am