Août 9, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Le postier et la machine (histoire vécue)
Une petite ville du sud de l’Ardèche, Les Vans. Nous sommes un 31 décembre, c’est un samedi matin, la poste est ouverte. Je pousse la porte et me trouve dans un bureau presque vide : de vivant, il y a un homme derrière son guichet ; de technologique, il y a une machine à affranchir. Si j’avais voulu un paquet de cigarettes je me serais adressé à un buraliste mais pour la lettre que je souhaitais expédier, j’allais logiquement au contact avec l’homme derrière son guichet, ce samedi 31 décembre.
Commence alors un dialogue à la Prévert :
– Désolé, mais le guichet est fermé…
– Alors qu’est-ce que vous faites là ?
– Le guichet est fermé mais la poste est ouverte…
– Et pour ma lettre ?
– Derrière vous, la machine à affranchir…
– Mais je ne sais pas m’en servir…
– Je vais vous montrer…
L’homme me rejoint à côté de l’appareil en question.
– Vous posez la lettre sur le plateau.
Je la lui tends – Allez-y !
Il s’exécute, joue avec l’écran tactile, me dit le montant à faire avaler au monnayeur.
– Je n’ai qu’un billet.
– Pas de problème, je vais vous faire de la monnaie.
Il s’exécute, va ouvrir la caisse du guichet fermé, me tend mon fric devenu digérable.
Je lui rends – Allez-y !
Il s’exécute, récupère la monnaie, me rend ce qu’il reste de mon billet et commence à repartir vers son guichet.
– Vous ne lui dites pas au revoir ?
– À qui ?
– À la machine qui va bientôt vous remplacer.
– …
– Ça ne vous dérange pas d’aider votre patron à supprimer votre emploi ?
– Bah, j’irai travailler dans l’usine qui fabrique ces machines…

Quel sens de la répartie ! Je l’ai laissé là, il est retourné derrière son guichet. J’aurais pu lui dire que ces foutues machines à affranchir concouraient à la fermeture de postes. Qu’un simple magasin qui en serait doté deviendrait agence postale et que pour toutes les questions que l’on posait d’habitude à des personnes bien vivantes, faudrait juste accepter Internet comme interlocuteur. Has-been les relations d’humain à humain.

Le gendarme et Internet (histoire également vécue)
Vous avez dû remarquer qu’il est de plus en plus difficile voire impossible de faire accepter un permis de conduire comme pièce d’identité… La même petite ville du sud de l’Ardèche, Les Vans, donc. Ayant eu dans le temps une carte nationale d’identité, pour en obtenir une nouvelle je dois passer par la case « gendarmerie » afin de déclarer la perte de la précédente. Rencontre en territoire ennemi…
Je sonne, un homme en bleu vient au portail.
– C’est pourquoi ?
– Pour déclarer la perte de ma carte d’identité.
– Vous l’avez perdue quand ?
– En 1994
– ??? (nous sommes en 2015)
– Je m’en suis passée jusqu’à maintenant…
– C’est plus nous qui nous en occupons, faut aller sur Internet. service-public.fr
Content de ne pas devoir m’éterniser en si bonne compagnie, je file chez moi, plonge sur mon ordi. Je tombe alors sur un formulaire à remplir en ligne où il m’est demandé : le numéro de la carte perdue, la date de son obtention et la personne me l’ayant délivrée… Mais possible d’imprimer un formulaire vierge, de le remplir et de l’envoyer en courrier papier. Je l’imprime…
Quelques jours plus tard, je fais un raid en territoire ennemi, coup de chance tombe sur le gus en bleu qui m’avait envoyé sur le net.
– Alors, c’est réglé votre problème de carte d’identité ?
– J’aimerais bien vous proposer de tester un truc…
Je lui tends le formulaire en lui demandant de le remplir comme si c’était pour lui. Arrivé à la question du numéro de la carte perdue, il plonge machinalement la main vers son portefeuille…
– Je vous rappelle que vous faites comme si vous l’aviez perdue …
– …
-Eh oui !
– Qu’ils sont cons !
J’aurais pu lui dire que le transfert d’un certain nombre de formalités administratives sur Internet enlevait aux gendarmerie leur rôle d’accueil des citoyens et donc provoquait la fermeture et le regroupement des gendarmeries. Mais, allez savoir pourquoi, cela n’avait pas du tout le même impact sur moi que pour les bureaux de poste…

La fonctionnaire et Internet (histoire tout autant vécue)

Je suis cette fois en Haut Gard, ville de Saint-Ambroix. Le fisc m’a rappelé que je lui devais du fric. Je vais donc à la perception. En dessus de la porte, une banderole « Non à la fermeture de la perception de Saint-Ambroix ». Je rentre, pas mal de monde avant moi. Je vois sur un présentoir une pétition « Non à la fermeture de la perception de Saint-Ambroix ». De la race des signeurs, je signe. Arrive mon tour, derrière le guichet une fonctionnaire du Trésor public.
– C’est pourquoi ?
Je lui tends un papier – Je viens payer ce truc.
– Faut le faire sur Internet.
– Je préfère avoir affaire à un humain.
– Y a une tolérance pour cette année mais l’année prochain faudra le faire sur impots.gouv.fr sinon vous aurez une pénalité.
– Et pour les personnes qui ne maîtrisent pas l’informatique.
– Ce n’est pas de mon ressort.
-Une minute s’il vous plaît.
Je file chercher la pétition, lui demande de barrer ma signature puisqu’elle trouve normale qu’on remplace les petites perceptions par Internet.
– Vous avez fini, y a des gens qui attendent…

Le fils du postier et les souvenirs (Histoire forcément vécue)
Fils de postier, je me souviens du standard téléphonique.

Lorsque l’abonné 16 voulait entrer en communication avec le 22, il actionnait une dynamo dans ce qu’on appelait un combiné téléphonique. La dynamo envoyait une décharge électrique dans le fil jusqu’au standard. Au standard, prévenue par une sonnerie, ma mère voyait que le volet en cuivre n°16 était tombé, elle correspondait avec l’abonné n°16 qui lui indiquait vouloir le 22. Ma mère commençait par discuter avec le 16 de la pluie, des enfants ou de la recette du farcement (plat traditionnel de la Vallée de l’Arve en Hte Savoie). S’il y avait lieu, elle renseignait le 16 sur un point quelconque. Après avoir pris congé, elle prenait la fiche mâle n°16 et la branchait dans la prise femelle n°22. La communication était établie et ma mère savait ce qu’elle allait préparer pour le repas du dimanche. Et si l’abonné 16 voulait communiquer avec un numéro hors secteur, ma mère plaçait la fiche mâle n°16 dans une fiche femelle « interurbain » qui avait pour effet d’appeler une collègue de la vallée, de discuter brièvement le temps de demander si, pour le farcement, il valait mieux prendre des poires sèches plutôt que des poires fraîches. « Bon, c’est pas tout… Tu me mets en communication avec le 22 à Asnières ? Merci. »
Et c’est ainsi que de branchement en branchement, de discussion en discussion, suite à une chaîne humaine, il était possible de communiquer.

Lorsque des usagers des PTT n’avaient pas de téléphone, il était possible de les joindre par télégramme.

Télégramme envoyé pour annoncer la mort de Célestin Freinet.

Là aussi, une chaîne humaine se mettait en action, convoyant le message jusqu’à son destinataire. Le dernier maillon était le porteur qui s’invitait alors chez les gens avec la précieuse missive à la main. « Merci petit – tendant un pourboire – tu veux un morceau de farcement ? »
L’arrivée des téléphones portables a signé l’arrêt de mort des télégrammes. Orange, qui en avait la gestion depuis 2013, a arrêté son service de télégramme le 30 avril 2018.

Ne crachons pas sur le progrès mais ne faut-il pas déplorer que ce progrès s’accompagne souvent de « regrès » pour les rapports humains ? A nous de gripper la machine en privilégiant l’humain à la technologie. Retournons dans les bureaux, assiégeons les guichets avant leur disparition. On peut faire une exception pour les gendarmeries…

Bernard P.
Groupe d’Aubenas




Source: Monde-libertaire.fr