Janvier 2, 2021
Par CQFD
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Photo Lise Lacombe {JPEG}

À l’origine de ce dossier sur les « vieillesses en lutte Â», il y a les visages et les frasques des vieux trublions qui nous entourent. Il y a la grand-mĂšre de l’une d’entre nous qui, Ă  83 ans et en plein confinement, dĂ©cida d’envoyer valser les barriĂšres qui l’empĂȘchaient d’accĂ©der Ă  la plage parce que la police n’avait pas Ă  la « priver de la mer Â». Et puis il y a ce grand-pĂšre qu’on aurait dit tout droit sorti de la BD Les Vieux Fourneaux [lire p. V] quand il insistait lors de contrĂŽles routiers pour que les gendarmes soufflent eux-mĂȘmes dans le ballon avant d’accepter de s’y atteler. Dans la mĂȘme veine, il y a cette vieille copine qui collait des stickers anti-aĂ©roport sur chaque camion de flics qu’elle croisait Ă  Notre-Dame-des-Landes, arguant que leurs Iveco flambant neufs Ă©taient payĂ©s par le contribuable et que, par consĂ©quent, ces vĂ©hicules Ă©taient un peu les siens.

Parmi ces anciens Ă  l’insolence gouailleuse qui refusent de jouer le rĂŽle de garants d’un ordre Ă©tabli qu’ils vomissent, il y a toutes celles et ceux qui continuent de serrer les rangs des cortĂšges de Gilets jaunes, balayant d’un revers de main le risque d’y laisser un Ć“il [pp. VI & VII]. Ainsi de GĂ©rard Lagorce, cĂ©gĂ©tiste septuagĂ©naire et lorrain qui slalome aujourd’hui encore entre les lacrymos [p. IV]. Preuve, s’il en fallait une, que les vieux aussi peuvent apporter leur pavĂ© Ă  l’édifice des luttes [pp. II & III].

On voit d’ailleurs mal comment la vieillesse pourrait effacer une vie de combat. « Au cours de l’histoire comme aujourd’hui, rappelait Simone de Beauvoir dĂšs 1970, la lutte des classes commande la maniĂšre dont un homme est saisi par sa vieillesse ; un abĂźme sĂ©pare le vieil esclave et le vieil eupatride, un ancien ouvrier misĂ©rablement pensionnĂ© et un Onassis. [
] Ce sont deux catĂ©gories de vieillesses, l’une extrĂȘmement vaste, l’autre rĂ©duite Ă  une petite minoritĂ©, que crĂ©e l’opposition des exploiteurs et des exploitĂ©s. Â» [1] Lutte des classes un jour, lutte des classes toujours.

Parmi ceux qui se mobilisent, il y a aussi celles. À l’image de ThĂ©rĂšse Clerc, dĂ©cĂ©dĂ©e en 2016 au bout d’une vie de combat fĂ©ministe : elle qui avait dĂ©couvert le militantisme Ă  l’orĂ©e des annĂ©es 1970 et s’était investie au Mlac (Mouvement pour la libertĂ© de l’avortement et de la contraception) avant de fonder en 2013, Ă  85 ans, la Maison des Babayagas de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Un habitat collectif, social et « autogĂ©rĂ© Â» destinĂ© aux femmes de plus de 60 ans. Dans un entretien paru en 2009 dans la revue Mouvements, ThĂ©rĂšse Clerc racontait comment son engagement fĂ©ministe et celui des femmes dont elle s’était entourĂ©e Ă©taient intimement liĂ©s au combat qu’elles menaient, devenues vieilles, pour que leur « anti-maison de retraite Â» voie le jour : « Toutes les femmes qui ont portĂ© ce projet avec moi ont participĂ©, d’une maniĂšre ou d’une autre, au mouvement des femmes des annĂ©es 1970. La non-mixitĂ© vient de lĂ . Mais elle a aussi d’autres raisons, liĂ©es Ă  la vieillesse. D’abord, notre projet s’adresse Ă  une catĂ©gorie d’ñge dans laquelle il y a beaucoup moins d’hommes que de femmes. Ensuite, il me semble que notre gĂ©nĂ©ration de femmes, qui s’est toujours occupĂ©e des autres, a maintenant le droit de s’occuper un peu d’elle-mĂȘme. Â» Avant d’ajouter : « Le risque de la mixitĂ©, c’est de retomber dans des rapports de pouvoir classiques, que les hommes par exemple nous voient comme de “vieilles mamans” ayant vocation Ă  nous occuper d’eux. [2] Â» FĂ©ministe un jour, fĂ©ministe toujours.

Brigitte Fontaine, 80 berges et des poussiĂšres, ne dirait certainement pas le contraire, elle qui chante dans son dernier album, sorti dĂ©but 2020, une Vendetta emplie de provoc’ contre le « sexe fort Â» [p. XI] : « Masculin assassin / La vendetta du con / C’est la mort du couillon / Qu’on empale tous les mĂąles. Â»

Se tenant Ă  bonne distance des vieux conservateurs accrochĂ©s au pouvoir et des bulletins de vote RN, il y a donc toutes ces vieilles, tous ces vieux, qui, par leur investissement politique, associatif et militant fermement ancrĂ© Ă  gauche, ont de quoi laisser perplexe les partisans d’une thĂ©orie selon laquelle un certain dĂ©sengagement frapperait particuliĂšrement les personnes ĂągĂ©es. Certes, la retraite est parfois vĂ©cue comme « une mort sociale Â», mais « il n’en demeure pas moins que de nombreuses personnes ĂągĂ©es, notamment des femmes, demeurent actives socialement [3] Â», ainsi que l’observaient quatre sociologues quĂ©bĂ©coises en 2003.

Et si les pages qui suivent entendent bien rĂ©habiliter l’image d’une vieillesse rugissante, elles s’inscrivent aussi en faux contre certaines visions normatives du « bien vieillir Â» qui, « si positives et attrayantes soient-elles en apparence, entretiennent la polarisation entre ceux qui auraient et ceux qui n’auraient pas “rĂ©ussi” leur vieillissement [4] Â». À chacun le sien.


La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

- Cet article est l’introduction du dossier « Vieillesses rebelles Â», publiĂ© dans le n°194 de CQFD, en kiosque du 2 janvier au 4 fĂ©vrier. En voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org