DĂ©cembre 9, 2022
Par CQFD
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YzĂ© VoluptĂ©e est travailleuse du sexe. Escort, rĂ©alisatrice et performeuse porno-fĂ©ministe, elle chronique dans ces colonnes son quotidien, ses rĂ©flexions et ses coups de gueule. La rĂ©alitĂ© d’YzĂ© n’est pas celle des personnes exploitĂ©es par les rĂ©seaux de traite ou contraintes par d’autres Ă  se ­prostituer. Son activitĂ© est pour elle autant un moyen de subsistance qu’un choix politique.


Illustration de Nijelle Botainne

Un seul client en six semaines. J’ai passĂ© des heures au tĂ©lĂ©phone, rĂ©pondu Ă  des dizaines de mails et de textos. Plusieurs fois, j’ai cru que ça y Ă©tait, que ça allait dĂ©boucher sur une vraie prise de rendez-vous. J’ai attendu vainement la confirmation de rĂ©servation de l’hĂŽtel. Les poils de mes mollets commencent Ă  ĂȘtre sacrĂ©ment longs, je vous parle mĂȘme pas de mon entrejambe. Il faut bien l’admettre : je suis au chĂŽmage technique.

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Les temps sont durs pour les putes. Nous sommes nombreux et nombreuses Ă  partager le constat : les bons clients se font rares, et nous avons des taux d’annulation record. Les fantasmeurs sont lĂ©gion et lĂ , face Ă  la dĂšche, beaucoup d’entre nous prennent le risque de se dĂ©placer sans certitude 1, quitte Ă  se retrouver le bec dans l’eau. Quand le seul client qui se prĂ©sente en un mois te demande de baisser tes tarifs, il est probable que tu y rĂ©flĂ©chisses Ă  deux fois avant de refuser. S’il insiste pour que tu le suces sans capote, tu croiseras peut-ĂȘtre les doigts pour qu’il n’ait pas l’hĂ©patite B, avant de faire ton travail. Parce que tu ne peux vraiment pas te permettre un troisiĂšme retard de loyer, et mĂȘme si tu le soupçonnes d’ĂȘtre potentiellement dangereux, tu t’armeras de courage et tu te surprendras Ă  supplier l’univers qu’il ne t’arrive pas des bricoles. Et s’il ne t’entend pas, tant pis. Tu rajouteras des cicatrices Ă  toutes celles que le patriarcat et la culture du viol t’ont dĂ©jĂ  infligĂ©es, tu iras t’enfouir sous ta couette en essayant d’oublier et tenter de te rĂ©jouir du fait que tu aies une fois de plus Ă©vitĂ© le pire.

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La dĂšche te fait revoir tes exigences Ă  la baisse. Difficile de maintenir le cap, mĂȘme quand tu t’es engagé·e dans ce taf avec des bases solides et une bonne dose de confiance en toi. Tu sais qu’au moindre refus, Ă  la moindre rebuffade, la loi du marchĂ© te recale en bas de la liste : y s’en fout le Jean-Mich, il a l’embarras du choix sur les rĂ©seaux. Alors tu hĂ©sites Ă  les envoyer chier comme d’habitude, quand ils ne prennent mĂȘme pas la peine de lire ton annonce en entier avant de dĂ©gainer leur tĂ©lĂ©phone, quand ils te parlent mal, quand ils t’appellent dix fois pour te poser une question Ă  la con, quand ils te prennent la tĂȘte 45 minutes pour te dĂ©crire leurs fantasmes alors que tu sais pertinemment qu’il y a neuf chances sur dix pour que ce type n’ait pas la moindre intention de te payer un jour pour les vivre en direct. « Oui Monsieur, bien sĂ»r, je peux en une heure vous baiser, vous sucer, vous pisser dessus et vous bander les yeux, tout ça aprĂšs avoir traversĂ© la moitiĂ© de la ville en mini-jupe et porte-jarretelles, au mĂ©pris des dangers, pour votre seul plaisir de mĂąle dominant qui n’a rien compris au BDSM 2. Et j’imagine qu’en sus, vous voudriez pouvoir jouir autant de fois que vous le dĂ©sirez  Â» CrĂ©tin. Y’a que dans tes rĂȘves que tu peux rebander Ă  la minute.

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GrĂące Ă  la puterie, j’avais pour la premiĂšre fois de ma vie pu faire des Ă©conomies. Aujourd’hui, c’est sur ces rĂ©serves que je vis, parce que c’est pas mon RSA qui me permettrait d’assumer les frais de la vie quotidienne. C’est pas mon RSA qui suffirait Ă  payer les goĂ»ters, le renouvellement complet de la garde-robe parce qu’un mĂŽme ça pousse mĂȘme quand y’a pas les thunes, l’abonnement pour les transports, pour le sport, la cantine, le pĂ©riscolaire, et le baby-sitting le seul soir de la semaine oĂč j’ai dĂ©cidĂ© que, coĂ»te que coĂ»te, j’irai boxer.

Le liquide s’enfuit Ă  une vitesse alarmante. Mais pour le moment, je tiens bon. Je prĂ©fĂšre sauter un repas par jour plutĂŽt que de leur donner ce qu’ils veulent. Tant que j’en ai les moyens, je ne nĂ©gocierai pas. Bordel, j’en aurais pleurĂ© le jour oĂč ce couple a finalement renoncĂ© Ă  me booker parce que « pour Madame, c’est vraiment important les baisers sur la bouche Â». Trois heures de prestation, 800 balles, tu parles que j’ai mangĂ© mes dents. Mais je m’accroche : je sais que le cul rĂ©git le monde et que le travail du sexe a encore de beaux jours devant lui. Je sais que je propose des services de qualitĂ©, et qu’il faut que je tienne le temps de former un rĂ©seau de clients fiables et respectueux qui me cherchent probablement autant que je les attends. Je sais que viendra le jour oĂč le dĂ©testable connard avec qui j’ai commis l’impardonnable erreur de mettre un enfant au monde sera forcĂ© de respecter un planning de garde. Ce qui me permettra, enfin, de pouvoir bosser en-dehors des horaires d’école, les seuls dont je dispose pour le moment.

À toutes celles et ceux qui sont dĂ©jĂ  au pied du mur : force et amour les collĂšgues. Vivement une Internationale du (lumpen) prolĂ©tariat du cul, qu’on s’organise pour botter celui du capitalisme.

Yzé Voluptée

* Expression courante qui vient de l’arabe et qui ­signifie : c’est la galĂšre.

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PrĂ©cĂ©dentes « Putain de chroniques Â» :
#1 : « Je ne suis pas la pute que vous croyez Â»
#2 : « Sale pute ! Â»
#3 : « Hommage Ă  nos clandestinitĂ©s Â»
#4 : ThĂ©rapute
#5 : Pornoscopie
#6 : Si mĂȘme les fĂ©ministes
#7 : Aimer une putain
#8 : Not all men
#9 : Entre mes lignes
#10 : Retourner au charbon
#11 : Le hentai, ou l’art de la dĂ©mesure


1 Il existe diffĂ©rentes techniques permettant de s’assurer du sĂ©rieux d’un client : faire payer un acompte, demander plusieurs confirmations par SMS, l’avoir sondĂ© longuement au tĂ©lĂ©phone, etc.

2 Pour « bondage, discipline, domination, soumission, sado-masochisme Â».




Source: Cqfd-journal.org