CONCEPTION, ÉCRITURE & MISE EN SCÈNE LINDA BLANCHET
Avec : Calypso Baquey, Angélique Zaini, Mike Ladd, le robot HitchBot 2 (en cours)
Vidéo : Linda Blanchet
Conseillers scientifiques : Dr David Smith, Dr Frauke Zeller (en cours)
Scénographie : Bénédicte Jolys
Musique : Mike Ladd

en tournée, dates en fin d’article.

Au fond, il n’a jamais eu l’air que d’un gros jouet, ce robot auto-stoppeur nommé HitchBot qui a défrayé quelques chroniques seulement parce qu’il a été retrouvé démembré au bord d’une route à Philadelphie aux Etats Unis. Il faut dire que les journalistes possèdent l’art de grossir le moindre des faits divers pour en faire un événement. Les littérateurs et les artistes ne sont pas en reste d’ailleurs.

Cela dit, HitchBot a attiré l’attention de la metteure en scène Linda Blanchet en raison de son histoire ahurissante. Imaginez un robot qui parcourt seul le Canada d’est en ouest, soit près de 10000 km avec pour mission de prendre des photographies toutes les 20 minutes. Cette expérience a été commanditée par un couple de chercheurs pour étudier les interactions entre hommes et machines avec cette question brûlante : les robots peuvent-ils faire confiance aux humains ?

En amont de la création du spectacle, Linda Blanchet a effectué un impressionnant travail d’enquêtrice, scrutant les milliers de photographies récoltées par HitchBot, rencontrant les personnes qui ont croisé cet étrange auto-stoppeur. Elle dit de ce robot qu’il est un être artificiel social, intégré par l’homme dans son environnement.

Sur scène, les témoins se succèdent racontant leurs relations avec HitchBot qui trône l’œil allumé et intrigue par sa faculté de tenir une conversation sommaire grâce à son intelligence artificielle. Pour sûr, il suscite la sympathie, c’est un gentil doué d’empathie, un non violent, un simple qui ne ferait pas de mal à une mouche, un être idéal en somme.

Alors pourquoi ce gentil robot a-t-il été tué, assassiné à la fin d’un périple de 15 jours aux Etats Unis par un illustre inconnu ?

Dieu a créé l’homme à son image dit la Bible, et l’homme se prend-il pour Dieu en tant que géniteur de robots doués d’une intelligence artificielle ? A ce propos, même son créateur parait vouloir prendre de la distance avec la notion d’intelligence artificielle, il parle d’intelligence tout court.  

Les photographies d’HitchBot étonnent parce qu’elles ne sont pas le fruit d’une intention « viscérale ». HitchBot photographie de façon aléatoire, cet aléatoire auquel l’homme ne peut prêter attention car il est accaparé par son ego, ses émotions, ses désirs. Le fruit du hasard est cependant limité puisque HitchBot est programmé pour photographier toutes les 20 minutes. Une photographie ne serait rien sans son spectateur. Rappelons HitchBot n’observe rien, il photographie point final.  

Le processus d’identification avec un robot passe par cette histoire d’intelligence artificielle. Un robot ne pense pas, il donne juste l’impression de penser en débitant des amas de pensées qui ont été déposées dans son logiciel. Pourquoi choisir un tel interlocuteur qui réagit la plupart du temps sottement. Pauvre robot sans défense. Quelles larmes de crocodile, allons-nous verser. La vérité est qu’il est bien difficile de communiquer avec un robot.

S’agit-il d’un transfert de sentiment d’infortune de la condition humaine via un robot. Si l’homme est un loup pour l’homme, un robot humanoïde ne peut faire le poids face à la malignité humaine. A la question, peut-on faire confiance à l’homme, la réponse ne peut qu’être négative. Que l’on soit robot ou quidam, partir à l’aventure comporte des risques.

La question peut se poser autrement. Quel point commun entre un homme et un robot ? La mort à brève ou longue échéance, l’homme n’est-il pas programmé pour vivre et mourir ? Celui qui a tué HitchBot n’a-t-il pas été mu par une pulsion de vie visant à éliminer toute assimilation possible de son identité avec celle d’un robot.  Plus vraisemblablement, la rage d’un individu s’est exercée sur un robot qui ne répondait pas à son attente et qu’il a donc traité comme un vulgaire objet sans âme.  

Le robot nous parle de mort, celle qui rejaillit de l’inertie de nos émotions, celle qui fige nos images les rendant délétères, absconses, sans d’autre relief que le vide qui les entoure, l’absence de regard. Le vide a cela d’impressionnant qu’il accuse notre absence et semblerait même s’en passer.  

Voilà des considérations bien mortifères concernant une enquête criminelle aussi surprenante que bon enfant. A vrai dire, il est plus facile de s’intéresser à l’existence d’un robot créé de toutes pièces, programmé pour ne pas parler religion ou politique, qu’à l’homme lui-même, omniprésent sur cette terre.

Quelle est donc ou serait donc la place du robot humanoïde dans notre quotidien, notre imaginaire, notre civilisation, telle est encore la question posée par le spectacle qui pour dépasser la marge du documentaire, n’entend pas faire des vagues, suggérant que nous serions prêts à intégrer cette créature dans notre société à condition qu’elle soit aussi inoffensive qu’un nounours. C’est le mélimélo de notre société qui pour s’affranchir de l’insupportable violence qui règne dans ce monde tente de se réconforter comme elle peut avec des vieux rêves d’’enfant. Franchement, il n’y a guère de différence entre le dialogue d’un enfant avec sa poupée et la conversation d’un adulte avec un robot. Les enfants aussi cassent leurs jouets et jureraient que leur ours en peluche est bien vivant.

En tant qu’objet de défoulement onirique, le robot rend bien des services à l’humanité. HitchBot ! Avais-tu donc une âme ? Celle d’un enfant sans doute, c’est bien connu les savants sont des enfants, ils rêvent toujours comme les pères de Pinocchio et du Golem.

De facture pédagogique, le spectacle arrondit les angles d’un projet pharamineux, celui de confronter un robot à des hommes incontrôlables (faudrait-il les programmer pour de bon pour éliminer leur méchanceté) laissant flotter à l’intention d’un large public, tous ces fils qui relient notre imaginaire à une réalité plus sombre, celle de la violence humaine.

– Le Lieu Unique à Nantes, les 13 et 14 novembre 2019.
Centre des Arts d’Enghien-les Bains, Le 16 novembre 2019.
Théâtre Nouvelle Génération à Lyon, du 4 au 6 février 2020.
Le Périscope à Nîmes le 13 mars 2020.
Théâtre de Villefranche-sur-Saône le 17 mars 2020.
Théâtre de La Licorne à Cannes le 20 mars 2020.
Théâtre Fontblanche à Vitrolles les 2 et 3 avril 2020.

Spectacle vu au Théâtre National de Nice lors de sa création. Durée : 1h25.

Eze, le 12 Novembre 2019
Evelyne Trân


Article publié le 18 Nov 2019 sur Monde-libertaire.fr