Juillet 8, 2022
Par CQFD
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Dans l’imaginaire collectif, la prĂ©fecture des Ardennes, Charleville-MĂ©ziĂšres, ne transpire pas exactement la joie et l’enthousiasme. Ce sont pourtant ces mots-lĂ  qui nous viennent en tĂȘte en sortant de Chez Josette. LancĂ© il y a quelques annĂ©es par une Ă©quipe de joyeux pirates, ce cafĂ©-librairie associatif est un concentrĂ© d’ Â» utopies rĂ©alistes Â» – comme dirait un Jeune avec Macron.


Illustration : un·e adhĂ©rent·e de Chez Josette

Depuis 2019, coincĂ© entre un magasin Armand Thiery et un cabinet d’architecture au look psychorigide, genre faussement scandinave, un ovni urbain a Ă©lu domicile au 5, rue de l’Arquebuse, Ă  Charleville-MĂ©ziĂšres. Quand on pousse la porte du cafĂ©-librairie associatif Chez Josette, ce sont d’abord la taille du lieu et les rayons chargĂ©s de bouquins qui impressionnent. Plus de 4 000 titres issus d’une centaine de maisons d’édition indĂ©pendantes de toute la France, mais aussi de Belgique ou d’Espagne. Pour chacune, un large choix du catalogue est proposĂ©. « C’est pour nous le meilleur moyen d’éviter l’achat via Amazon : sĂ©lectionner prĂ©cisĂ©ment les Ă©diteurs et offrir la quasi-totalitĂ© de leur fond, de maniĂšre Ă  faire vivre le plus longtemps possible leurs titres Â», explique Zinou, qui fait partie du noyau dur du lieu.

Les couleurs politiques de la librairie s’affichent sur les murs, entre un positionnement international : « Non au fascisme d’Erdogan, paix au Rojava Â», et un rappel des fondamentaux : « Le harcĂšlement, ni ailleurs ni ici Â». Du plafond pend un drapeau pirate, tandis que la platine joue un titre du chanteur anar italien Fabrizio De AndrĂ©. Tout fleure la sĂ©dition. Rien n’est de façade. Chez Josette, le collectif, qui compte une dizaine de membres permanents et une vingtaine plus occasionnels, met ses idĂ©es Ă  l’épreuve de la vie.

Sur le modĂšle du cafĂ© suspendu1, par exemple, chacun peut laisser quelques piĂšces dans un panier qui permettront Ă  d’autres de s’offrir un roman, un essai ou un recueil de poĂ©sie. Certains rayons, dont les livres ont Ă©tĂ© glanĂ©s sur des brocantes ou donnĂ©s par les habitants, sont Ă  prix libre. Comme les thĂ©s au bar. Dans la ville de Rimbaud, on se risque aussi au Cola d’Arthur, ce qui permet de parler du poĂšte sans en parler vraiment.

Port d’attache

Mais cette prĂ©sentation en surface ne suffit pas Ă  rĂ©sumer l’esprit qui rĂšgne Chez Josette. En une heure passĂ©e Ă  traĂźner sur la terrasse, on voit autant de passionnĂ©s rĂŽder dans les rayons sciences humaines que de quidams venus tromper leur solitude.

Dans les Ardennes, qui restent d’annĂ©e en annĂ©e parmi les dix dĂ©partements les plus pauvres de France, et face Ă  un Ă‰tat dĂ©missionnaire, le cafĂ©-librairie fait figure de substitut, de port d’attache. Le bateau livre, c’est eux. On y rencontre des personnes en grande prĂ©caritĂ©, venues grignoter, boire un sirop ou simplement papoter avec les bĂ©nĂ©voles qui connaissent les blessures des uns et des autres. Ainsi d’une vieille dame, Marie-Louise, qui ne cache pas ses galĂšres : « Ă‡a fait vingt-deux ans que j’habite ici et, pour la premiĂšre fois, j’ai l’impression d’avoir des amis. Â» Ou de Toinou, gamin timide en classe Segpa, Ă  qui l’insistance des bĂ©nĂ©voles auprĂšs du collĂšge a permis de faire son stage de troisiĂšme Ă  la librairie.

On y rencontre des personnes en grande prĂ©caritĂ©, venues grignoter, boire un sirop ou simplement papoter avec les bĂ©nĂ©voles qui connaissent les blessures des uns et des autres.

Dans la ville, les habitants ont rapidement identifiĂ© le lieu comme une sorte de centre socio-culturel, destinĂ© Ă  des profils parfois Ă©loignĂ©s des librairies et des institutions culturelles. « On prĂ©fĂšre avoir les mains libres et ne pas bĂ©nĂ©ficier de subventions ni de relais institutionnels, mais on est souvent contactĂ©s par la mission locale, les assistantes sociales ou les psychologues Â», raconte Zinou.

Les relations avec les pouvoirs locaux se rĂ©sument Ă  une indiffĂ©rence cordiale et rĂ©ciproque. IndiffĂ©rence qui a failli tourner Ă  la dĂ©fiance lors des derniĂšres Ă©lections municipales, quand le bruit a commencĂ© Ă  courir : « Chez Josette se prĂ©sente aux Ă©lections  ! Â» Fausse alerte, mais la rumeur dit quelque chose du rĂŽle du collectif dans la ville. Depuis le premier confinement, il occupe aussi la rue une fois par mois pour sa brocante gratuite, la dĂ©sormais cĂ©lĂšbre « gratiferia Â».

« D’égal Ă  Ă©gal Â»

Avec environ 2 000 adhĂ©rents, Ardennes initiatives populaires, incarnation lĂ©gale de Chez Josette, est devenue en un peu plus d’un an la deuxiĂšme association la plus importante du dĂ©partement. Pour beaucoup d’habituĂ©s, c’est une petite rĂ©volution dans cette ville dirigĂ©e par un proche de Nicolas Sarkozy, Boris Ravignon, surnommĂ© « l’énarque des Ardennes Â».

« J’aurais tellement aimĂ© qu’il y ait un endroit comme ça quand j’étais ado, raconte Jean-Michel, bĂ©nĂ©vole de l’association. Ici, on parle d’égal Ă  Ă©gal, qu’on soit jeune, vieux, beau, gros, handicapĂ©, pauvre ou riche. Â» Les prises de dĂ©cision se font de maniĂšre horizontale lors de rĂ©unions hebdomadaires, durant lesquelles on dĂ©cide notamment de la programmation des mois Ă  venir.

Pour faire battre le cƓur de Josette, l’équipe organise des rencontres toute l’annĂ©e. Les derniĂšres en date : une conversation autour de l’ouvrage de Nicolas Bonanni Que dĂ©faire  ? – Pour retrouver des perspectives rĂ©volutionnaires (Le Monde Ă  l’envers, avril 2022), un dĂ©bat avec l’épicerie autogĂ©rĂ©e La Marcasserie, ou encore une soirĂ©e sur la rĂ©duction des risques liĂ©s Ă  l’alcool en compagnie du collectif Modus Bibendi.

Les bĂ©nĂ©voles trouvent autant d’intĂ©rĂȘt que les visiteurs Ă  ces rendez-vous , comme l’explique Zinou : « On s’autoforme aussi. Par exemple sur comment accueillir la folie de la maniĂšre la moins conflictuelle et excluante possible. Â»

Faire des petits

Comme le cafĂ©-librairie MichĂšle Firk ou La Parole errante, tous deux ancrĂ©s Ă  Montreuil (Seine-Saint-Denis), ou encore Manifesten, Ă  Marseille, des lieux cousins, Chez Josette est traversĂ© par de multiples interrogations. Ensemble, ceux qui tiennent le lieu discutent « rapports de forces, rapport aux institutions, gestion d’un espace ouvert sur le monde, avec des prix libres et sans salariĂ©s. L’idĂ©e c’est de trouver des solutions d’entraide qui ne soient pas de la charitĂ© mais de l’organisation politique Â», dĂ©fend Zinou.

Chez Josette, on rĂ©flĂ©chit aussi Ă  l’idĂ©e de faire tache d’huile, en transmettant cette expĂ©rience qui donne des envies de faire pareil. RĂ©cemment, le lieu a accueilli pendant un mois une copine de Lorient venue observer comment fonctionne cette drĂŽle de maison, dans l’idĂ©e de s’en inspirer. D’oĂč aussi l’idĂ©e de rĂ©diger un petit manuel Ă  destination de ceux qui voudraient crĂ©er une librairie diffĂ©rente des autres. Pas de recette magique ou de tuto en dix points, mais un partage d’expĂ©rience, une volontĂ© de transmettre pour essaimer. Alors, Ă  qui le tour ?

Annabelle Perrin




Source: Cqfd-journal.org