Novembre 20, 2020
Par Brest Media Libre
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« Je voudrais publiquement déclarer que, bien que subissant toute sorte d’intimidations, quoi qu’il arrive, il n’est pas dans mes intentions de commettre des actes inconsidérés, ni ne médite absolument d’attenter à mon intégrité physique »

Transfert achevé, insécurité, insalubrité, privation partielle ou totale d’activités, de visites, de courrier, de défense, l’isolement initié en janvier 2019 se perpétue de fait.

Le 16 octobre, un Guet-apens a été tendu à Cesare, mise en scène curieuse et violence inutile, au vu de la démesure d’une poignée d’agents en arme pour traîner de force un homme de 66 ans amaigri et assommé par l’isolement perpétuel jusqu’à la cellule du département AS2 ISIS à laquelle on le destinait. Une cellule de trois mètres sur trois en béton brut, insalubre et dénuée du mobilier le plus strictement nécéssaire. C’est ce qu’il relate dans ce récit daté du 18 octobre, et que confirment ses proches. Le peu que ses différentes pathologies (hépatite, intolérance au gluten, difficultés respiratoire) lui permettraient d’avaler, il n’ose pratiquement plus y toucher. Son sentiment d’insécurité est tel qu’il a tenu à mettre les choses au clair, ainsi que le rapporte Lundi matin : « Je voudrais publiquement déclarer que, bien que subissant toute sorte d’intimidations, quoi qu’il arrive, il n’est pas dans mes intentions de commettre des actes inconsidérés, ni ne médite absolument d’attenter à mon intégrité physique »

Sans ordinateur, il est aussi privé de pratiquer son activité d’écrivain, et à sa requête pour que cet outil de travail lui soit rendu, il lui a été répondu qu’on ne lui connaissait aucune profession impliquant la mise à disposition d’un ordinateur. Et même les feuilles de papier sur lesquelles il griffonne tant bien que mal ses courts récits, ainsi que les lectures, lui sont rationnées.

L’isolement qui a pris effet dès son arrestation en janvier 2019 et s’est prolongé de fait après les six premiers mois, puis jusqu’à aujourd’hui, se durcit donc encore, puisqu’il n’est pas concevable pour lui, ayant reçu à plusieurs reprises par le passé des menaces de la part de membres d’Al-quaeda/Isis au sujet de ses écrits, de rejoindre une promenade de tous les dangers. Les lettres de menaces des extrêmes-droite de toutes branches continuent d’ailleurs de lui parvenir, comme ce « je jouerais au foot avec la tête de tes proches d’abord, et ensuite avec la tienne » auquel fait référence l’article Ubu en Calabre publié sur Lundi matin. Il a également été menacé directement au travers des barreaux, selon ses proches, parce qu’il sifflait.

Rejet de la requête contre la censure postale – Arguments

La requête contre la censure postale a été rejetée en date du 29/10 – Voici les arguments de ce rejet qui nous parvient le 9 Novembre.

À l’isolement perpétuel vient encore s’ajouter la rétention de bon nombre de ses échanges courriers avec ses ami.e.s. Or la requête contre cette censure postale a été refusée le 29 octobre sous des motifs ahurissants :

Argument 1 – Il persiste à dire du mal de l’institution Carcérale et de l’État.

Des mots aux actes. Heu. Non, des actes aux mots, en passant par 3 décennies de littérature polars et fantastique : « Continuité ».

C’est tout à fait surprenant, convenons-en : quand on sait à quel point ces institutions l’ont choyé jour après jour, satisfaisant à tous leurs devoirs ces derniers interminables mois de torture morale et de déni des droits et des besoins les plus élémentaires, y compris sanitaires, il continuerait donc de dire du mal de la prison, et de l’État.

« Aux éléments exposés, il faut ajouter que sa critique de l’emprisonnement est particulièrement agressive en ce moment. Il appelle la Maison des prisonniers de Rossano »Guantanamo Calabro« et parle souvent de son cas, en utilisant le terme de »Vengeance d’État« (bien qu’il se trouve en train de purger sa peine dans un pays très attentif à la légalité de l’exécution pénale, confiée au pouvoir judiciaire, qui dispose de nombreux outils pour intervenir de manière incisive en cas de violation des droits des détenus : qu’on prenne seulement en compte l’instrument de recours en vertu de l’article 35 bis L.P.). En d’autres termes, l’hostilité de Battisti envers l’État et l’institution pénitentiaire, en particulier, est actuelle et verbalisée de manière extrémiste et frontale. »

« Une critique de l’emprisonnement particulièrement agressive… Guantanamo Calabre… Vengeance d’État… »

Ce sont là probablement les exemples les plus « violents » qu’ils ont pu trouver, car en compulsant ses écrits de ces derniers mois, nous n’aurions pas fait mieux. À dire vrai, nous n’aurions sans doute pas osé : avouons quand même que présenter comme une violence extrémiste l’utilisation du sobriquet officieux communément répandu pour désigner la maison d’arrêt, c’est un peu léger. Guantanamo Calabro ! Pensez donc ! Alors que l’Italie est si respectueuse du droit, à commencer par ce recours… dont on voit bien le résultat ici.

Quand à la qualification de « Vengeance d’État », outre que, de la même manière, ça ne s’imposera pas à tout le monde comme une violence verbale évidente loin de là, il se trouve qu’il y a bien eu intervention de l’État pour envoyer Cesare Battisti bien loin de la prison de Rome à laquelle il était destiné, et qui garantissait, en terme de proximité, le maintien du lien familial et les droits à la défense, ainsi que le rapportait son avocat au blog Becco di Ferro … Alors ? Vengeance d’État, ou c’est trop « extrémiste et violent » que de le dire ?

Argument 2 – Il a forcément bénéficié de soutiens… présumés coupables



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“une cavale qui s’est terminée après presque quarante ans : or une cavale aussi longue ne peut être poursuivie que si l’on peut compter sur des soutiens, dont il est fondé de supposer qu’ils étaient constitués de milieux insurrectionnels, proches de ceux dont il avait fait partie.

La confirmation de cette présomption réside dans le fait que Battisti, arrêté à Paris en 2004, après avoir obtenu une libération provisoire en attente de la décision d’extradition, a saisi l’occasion de s’évader à nouveau, trahissant la confiance qui lui était accordée : une fois de plus, vous avez la preuve que Battisti jouit de contacts, certainement proches de lui par l’idéologie et les méthodes, car il est impensable qu’une nouvelle évasion, avec l’attention médiatique qu’elle a suscitée, soit le fait du prisonnier ne comptant que sur ses propres forces. En conclusion, il est vrai que les PAC ont été dissoutes en 1979, mais il est également vrai que Battisti a réussi à échapper à deux reprises à l’exécution de la peine en Italie et a réussi à rester en liberté pendant trente-huit ans, une circonstance qui nous amène à supposer que, pendant cette longue période, le prisonnier a bénéficié d’un soutien et de liens avec des milieux sans doute inquiétants, qui lui ont garanti subsistance et sécurité.”

« Trahissant la confiance qui lui était accordée » ; bien sûr, ce n’est pas comme s’il avait des raisons de ne pas se montrer confiant, quand à lui, à ce qu’on pourrait lui faire en Italie, ou il n’aurait pas droit à un nouveau jugement en sa présence, et ayant appris à posteriori la torture subie en 81 par ses frères et soeur, dont le seul tort était d’être ses proches… Ainsi le fait qu’il ait pu s’évader par deux fois étant plus jeune, et qu’il ait pu tenir le coup durant près de 40 années de cavale, impliquerait qu’il ait été soutenu durant tout ce temps par des contacts, supposément, encore, faits du même bois que les PAC à l’époque. Il est à noter qu’il vécu la majeure partie de ces 40 années en toute légalité et en pleine lumière, vivant tant de son métier d’écrivain que de divers petits boulots, gardien d’immeuble, serveur, etc…



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« En conclusion, la Cour de surveillance considère que, indépendamment des dissociations orales par Battisti de la lutte armée et de son passé, des raisons de sécurité et d’ordre de l’institution existent, qui justifient la soumission de la correspondance de celui-ci à un visa de contrôle. De fait, son militantisme passé dans la lutte armée (dirigée aussi spécifiquement contre le monde carcéral), ses longues années de fuite (avec le soutien présumé mentionné ci-dessus), son extrémisme persistant (démontré par les critiques exprimées contre le système carcéral d’une manière certainement violente d’un point de vue verbal), »

Voilà qui, selon la cour de surveillance de Catanzaro, tracerait une continuité avec les attaques menées contre ces institutions au sein du groupe PAC il y a 40 ans, lequel groupe a cessé d’exister en 1979.

Un rejet fondé sur des supputations, donc, voilà tout le sérieux d’une telle mesure qui l’isole encore un peu plus des siens, achève pour ainsi dire de l’enterrer vivant, avec les conséquences sanitaires que cela implique. Des supputations par ailleurs assez farfelues voir diffamantes, quand on connaît Cesare et/ou la plupart de ses connaissances, qui effectivement, dés lors qu’elles le connaissent de près, l’apprécient, le soutiennent, et l’aident sans hésitation et autant qu’elles le peuvent, lorsqu’il en a besoin.

Argument 3 – La tension sociale… Un argument assez remarquable également

De part sa notoriété et sa remise en cause de ces institutions, dans le climat de grogne sociale actuelle, (à cause du Covid, bien entendu, pas du tout à cause de mesures d’austérité ou d’une répression féroce de la contestation voyons, quelles pensées subversives nourrissez-vous là ?!),

son ton « extrémiste et certainement violent verbalement » – Comment donc ose-t’il avoir d’autres opinions que son gouvernement ?!

  • encore une fois, on ne retrouve cette « violence verbale » dans aucun de ses écrits ; à moins que par « violent », on entende la description des violences qu’il subit.
  • « serait susceptible de déclencher des étincelles à l’extérieur et à l’intérieur des prisons, avec les conséquences facilement imaginables. » On croit retrouver la justification de la majorité des pays du monde à l’heure actuelle pour faire passer crème la répression qu’ils font subir à leur peuple plutôt que d’entendre leurs critiques d’une politique fortement inégalitaire, insuffisamment démocratique et brutale.


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“En d’autres termes, la correspondance de Battisti doit être vérifiée, car de *nombreux éléments permettent d’affirmer qu’elle pourrait avoir un contenu provocateur, extrémiste et d’opposition verbale à l’État, capable de déclencher des étincelles à l’extérieur et à l’intérieur des prisons, avec les conséquences facilement imaginables.

La plainte est donc rejetée.”

*nombreux éléments : trois en fait, tous très discutables, essentiellement des « présomptions », et plutôt tirées par les cheveux, comme on aura pu le constater ici.

Dans un contexte d’étranglement à tirs nourris

Pratiquement privé de courrier, donc, de parloirs du fait de l’éloignement, de papier, de lecture (en dehors, semble-t’il, du prosélytisme religieux), d’activité, son instrument de travail étant refusé, de sécurité et donc de nourriture, de soins adaptés, il est aussi assailli de sanctions disciplinaires.

Les sanctions disciplinaires continuent de pleuvoir même une fois enterré dans ce nouveau trou crasseux encore plus profond et plus hostile à chacune de ses moindres protestations. Difficile de tenir les comptes avec précision, on se souvient d’une le 16 Septembre pour avoir contesté la censure postale dont rejet évoqué ci-dessus, une pour avoir fait passer fin septembre des informations enregistrées par sa famille à destination de ses avocats (qui restaient tout de même dans l’incapacité de le joindre plus de 10 jours après un transfert en Calabre dont ils n’avaient pas même été informés), d’autres encore qu’on arrive plus à recenser, et la dernière en date pour « appel frauduleux ».

Frauduleux.

Il lui sera peut-être dit cette fois, (au contraire des écrits subversifs qui lui valent aussi son isolement postal, sauf à considérer qu’on puisse sérieusement incriminer les expressions « Guantanamo Calabro » et « Vengeance d’État »), de quelle fraude il s’agit.

La suite au prochain rapport de la cour de surveillance…

Vous l’aurez constaté, le ton est écœuré, car nous sommes écœurés. Et nous le sommes forcément moins que lui, pour qui le mot ne convient même pas.

Et c’est ce ton, qui justifierait de l’étouffer à chaque souffle un peu plus ?

Le monde va mal.




Source: Brest.mediaslibres.org