Chers amis
Quinze mois se sont écoulés depuis mon enlèvement-déportation et je me trouve toujours dans une sorte d’isolement punitif sans aucune base juridique. Une situation inédite dans le système judiciaire italien.
J’ai jusqu’ici accepté – avais-je le choix?- cet abus de pouvoir, pour deux simples raisons : méconnaissance des normes pénitentiaires et aussi la rédaction de mon dernier ouvrage m’aidant à supporter le blocus organisé autour de ma cellule. A l’heure actuelle, ces deux dispositions n’ont plus lieu d’être. J’ai achevé mon roman (écrit avec des moyens de fortune) ; et même dans l’isolement où je me trouve, une année m’a permis de mettre à jour les abus de pouvoir que le ministère a mis en œuvre dans le but de me faire pourrir en prison. Exactement comme un ministre d’état l’avait à l’époque publiquement déclaré.
Le mois dernier, il y a eu la goutte qui a fait déborder le vase, lorsqu’on m’a refusé le droit à un appel-video avec mon fils de six ans qui vit au Brésil. Cela au mépris de la propre législation italienne et aussi de la convention de l’ONU sur les droits de l’enfant ainsi que des dispositions européennes en la matière.
Le battage médiatique orchestré par l’état autour de « l’affaire Battisti » a permis à cette situation de s’installer au cœur de l’Europe. Ayant la grande presse de leur côté, ils se croient tout permis, à l’abri de tout éventuel scandale public.
Je sais qu’il y a des femmes et des hommes ici et ailleurs qui n’ont pas avalé la désinformation sur le soi-disant « monstre » Cesare Battisti. C’est à ces personnes que je fais appel pour qu’ils se manifestent afin d’obliger l’état italien à respecter ses propres lois, pour tous les détenus sans exception. Je sais que cela sera une tache difficile mais il est important d’ouvrir une brèche dans le mur du silence. Autrement, ils pourront exécuter leur plan jusqu’à son aboutissement, c’est à dire m’enterrer vivant.
Je suppose qu’il doit exister d’autres détenus enfermés eux aussi dans des conditions difficiles mais mon isolement ne me permet pas d’en avoir connaissance. En ce qui me concerne, les arguments à mettre en avant dans ce combat sont solides a) On me détient abusivement à l’isolement, sans le moindre contact avec les autres détenus.
b) Je suis soumis à un régime de répression permanente, sans la moindre justification et contre toutes les lois et normes établies.
c) Je n’ai droit qu’à une heure de promenade quotidienne, seul et à l’heure du déjeuner, c’est à dire que je dois choisir entre la promenade et le repas.
d) On me refuse les moyens nécessaires pour me consacrer à mon activité professionnelle (un ordinateur), comme la loi le permet et auxquels tous les détenus, même dans les quartiers de haute sécurité, ont accès.
e) On me maintient en AS2 (haute surveillance terroristes) illégalement puisqu’il n’existe plus de conditions, de facto, qui pourraient justifier une telle mesure : 40 années vécues comme réfugié politique, dans la transparence et sous surveillance permanente n’ont-elles pas suffi ?
f) On m’enferme dans une île, loin de tout et de tous, dans une prison considérée comme la plus dure de toute l’Italie, dans le but de m’épuiser, de réduire mes contacts avec l’extérieur.
Et comble de la lâcheté, on m’empêche de maintenir un lien paternel avec un enfant de six ans.
Primo Levi disait qu’on réduit l’homme à l’état d’animal pour que les tortionnaires n’aient pas trop à souffrir de leurs fautes.
Voilà, mes amis-ies, la situation qui est la mienne et que je dois vivre en silence depuis mon arrivée à Rome le 14 janvier 2019. Je dis en silence parce qu’à celui qu’on a érigé en « monstre », il est interdit aussi de se plaindre, sous peine de faire renaître le lynchage médiatique.
Je vous remercie tous, encore une fois, pour votre solidarité. Je vous embrasse.
 

Cesare Battisti.


Article publié le 15 Mar 2020 sur Groupe.proudhon-fa.over-blog.com