Novembre 6, 2020
Par Le Numéro Zéro
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À 17 ans, en rébellion contre sa famille et le vieux PC (Parti Communiste), auquel elle adhère, et dans un contexte politique très tendu avec les lois fascistes issues de la seconde guerre mondiale encore en exercice, Cesare Battisti verse dans l’illégalisme. Pour autant, il reverse au parti les fonds récoltés lors de ses braquages (réappropriations prolétaires, comme on dit alors). Il est arrêté en 1974. C’est 2 ans de prison plus tard environ qu’il décide de rejoindre la lutte armée suite à des rencontres en prison.

À sa sortie en 1977, Il rejoint donc les PAC (Prolétaires armés pour le Communisme), dont les opérations entraînent en 78 la mort de 4 personnes désignées par différents mouvements comme des assassins, et/ou des tortionnaires. Il décidera en 2019 de valider en package la reconstitution sur laquelle a été basé son jugement par contumace, ne pouvant compter sur un nouveau procès pour éventuellement faire le tri, et dans l’espoir resté vain que cela entraîne l’Italie à admettre ses propres responsabilités dans ce pan de l’Histoire qui a vu tomber plus de 400 personnes de tous bords.

En 81, pourtant, quand les PAC le font évader de prison à près de 27 ans, il ne croit déjà plus en la lutte armée, et rejoint la France, puis le Mexique, rompant avec cette période de sa vie. Il se consacre dés lors entièrement à l’écriture tout au long d’une cavale alternée qui dure près de quarante ans, entre ses enfants à élever, puis perdus, pages blanches, publications et projets culturels, périodes d’emprisonnement, asiles accordés puis repris, fuites, et tentatives toujours vaines de mener tant bien que mal « une vie normale ».

Il est arrêté une dernière fois en 2019 en Bolivie, et au prix d’une manœuvre trouble (comme il l’explique ici), livré à l’Italie. Il y est incarcéré dans la prison d’Oristano, à 65 ans et près de quarante ans après les faits, sous un régime de haute sécurité, et maintenu à l’isolement jusqu’à son transfert en Calabre en septembre 2020…

Le 8 septembre 2020, Cesare Battisti annonçait entamer une grève de la faim et des soins thérapeutiques. Toutes les plaintes et recours pour faire valoir ses droits en détention étaient en effet restés vains, (cf notamment la plainte du mois d’Août), au point que l’avocat Davide Steccanella remette en question la justice et sa propre fonction.

Cesare rapportait même des situations d’intimidations.

Depuis, chaque bouffée d’air qu’il arrive encore à inhaler malgré tout lui est systématiquement retirée. S’ensuit alors en effet, au lendemain même de cette annonce, une nouvelle [1] campagne de désinformation médiatique, relayée également par certains journalistes français et brésiliens peu scrupuleux, qui laisse entendre, en particulier par un titre trompeur, que la cour de cassation aurait validé le 9 septembre 2020 l’isolement qu’il subit depuis près d’un an et demi. Maître Sollai, un de ses défenseurs, dément formellement : Si la cour a bien cassé un vieux recours contre les 6 premiers mois d’isolement purgés depuis juillet 2019, en aucun cas le maintien de cet isolement depuis ne saurait s’en trouver légitimé.

La classification AS2 (haute sécurité), qu’il conteste, a servi jusqu’ici de justification à différents abus, dont le maintien à l’isolement dans une prison qui ne comptait pas d’autres AS2 et les repas servis à l’heure de sa propre promenade, horaire correspondant au retour des autres détenus en cellule pour manger.

Ainsi que, dans la foulée de cette tentative de désinformation, son transfert brutal et sans préavis en Calabre, encore plus inaccessible aux visites de sa famille et de ses avocats, dans une section où [il rejoint, 18 détenus djihadistes, alors même que, comme il le rappelait ces jours-ci au Tribunal de surveillance de Catanzaro, il en est une cible potentielle, ayant déjà fait l’objet de menaces de mort d’Al Qaïda alors qu’il était incarcéré à la prison de la santé, et d’Isis en 2015 pour s’être exprimé sur leurs opérations en Syrie. Il mentionne également son ouvrage en cours d’écriture sur la Syrie, et dont l’administration pénitentiaire avait connaissance depuis le début, au mois de mars. Alors qu’il ne reçoit pas son courrier, les lettres de menaces semblent, quant à elles, échapper totalement à la censure.

Or cette classification qui justifie tous les abus, est censée être réservée aux détenus hautement dangereux, et n’a plus lieu d’être, dénonce-t-il, 40 années après des faits commis alors qu’il était âgé d’une vingtaine d’années, après une vie d’écrivain bien remplie comptant de nombreuses publications, et toujours parfaitement intégré socialement malgré de constants obstacles.

Ce transfert en Calabre, orchestré dans l’urgence de la révélation publique d’un isolement d’une durée illégale, entrave encore un peu plus le droit au maintien des liens familiaux et remplacera une forme d’isolement par une autre, compte tenu de sa situation. Il avait déjà été opposé, il y a plusieurs semaines, à la demande faite d’un transfert à Rome ou Milan pour faciliter sa défense et les visites de ses proches. Mais le jour même de son transfert, le 12 Septembre, ses avocats n’avaient même pas été avertis, ni qu’il avait été confirmé, ni que le transfert était déjà en cours. Ils soulignent par ailleurs les entraves aux droits de la défense qu’ils ont vécu jusqu’ici : « Je constate que les médias jouissent du privilège de réponses que, en tant qu’avocat, je n’ai jamais reçues au cours de tous ces mois, ce qui rend tout recours impossible. Je suis avocat et j’ai écrit à plusieurs reprises des requêtes formelles au Dap et au ministère. La presse a accès à des instances auxquelles la défense n’a pas accès ». Au 23 Septembre, ses avocats disent n’avoir par réussi à l ’avoir en ligne depuis son transfert le 12 Septembre.

Une mesure de censure a été mise en place sur son courrier presque qu’immédiatement après son arrivée, et il fait aussitôt l’objet d’un rapport disciplinaire le 16/09 pour l’avoir contestée le 15 septembre. Il faudra donc se montrer particulièrement persévérant.e pour lui faire parvenir du courrier, et lui-même aura beaucoup de mal à en envoyer. Il dit également que climat est délétère, et que tout sera fait pour le faire passer pour dangereux.

Une tribune signée et à signer en sa faveur par les personnes qui prônent simplement le droit à la défense a été publiée sur Lundi Matin ce lundi 14 septembre.

Pour l’heure, on peut sans doute dire que Cesare est aujourd’hui enterré vivant. Il croule sous les coups d’une série de sanctions disciplinaires. l’une d’elles sanctionne la transmission de ses textes littéraires, témoignages et revendications envoyés par voie postale jusqu’au 12 septembre dernier depuis la prison d’Oristano alors qu’il n’était pourtant pas soumis à la censure. Cette sanction, établissant une censure systématique sur ses échanges postaux, l’empêche pratiquement d’envoyer et de recevoir son courrier (hormis les dizaines de lettres de menaces, qui elles, étrangement, ne semblent pas soumises à la censure). Une autre de ces sanctions a pour cible sa tentative de faire passer par sa famille des informations pour ses avocats, qu’il n’a pas pu avoir en ligne depuis, et dont l’enregistrement avait été diffusé par les médias italiens le 26 Septembre dernier. Depuis, son isolement total se maintien, papier et lectures rationnées, pas moyen d’exercer son métier d’écrivain sans le matériel informatique et la documentation. Transféré de force dans la section Isis, le 16 octobre dernier, dans une cellule dénuée du mobilier basique, il vit dans le stress d’une atteinte à sa vie jusqu’à la dénutrition. (Cf ici le texte écrit le 18/10) En bref, la portée des démonstrations de force visant à le faire taire à n’importe quel prix sont inquiétantes, d’autant qu’il est manifeste que sa capacité à s’exprimer lui est vitale et qu’à moins de renoncer à lui-même, il n’y renoncera pas quoiqu’il en coûte.

Ses proches demandent à ce qu’il soit sorti de la bulle dans laquelle l’a enfermé le ministère de la Justice italien et qui l’extrait de la justice. « on veut juste qu’il revienne dans un parcours juridique normal, dans la légalité ». Lire également ici la traduction d’un texte de lui qui illustre en partie, sous une forme littéraire, cette situation, ses efforts pour ne pas voir son esprit se disloquer sous un tel traitement, et la façon dont cela affecte, malgré de tels efforts, son élan vital.

Reste que son état de santé n’est pas bon, une hépatite B a été diagnostiquée, une prostatite aurait été, un temps, suspectée, et il parle dans son courrier du 8/09/2020 d’une insuffisance pulmonaire, et une intolérance au gluten complique encore sa nutrition. Il n’a pourtant pas jusqu’ici réussi à obtenir un régime alimentaire compatible avec son état de santé, pas plus que le réchaud qui lui aurait permis de « cantiner » comme les autres détenus, de façon à pourvoir lui-même tant bien que mal aux exigences de la maladie en matière nutritive.

La prison est censée n’être qu’une privation de liberté, dédiée à la réinsertion, et paraît-il indispensable à la protection de la société.

On voit bien là encore, le sens que peuvent prendre les voeux pieux, les limites d’un tel système, et toutes les dérives qu’il permet.



Publié par 1Mot2Cesare, sur Thechangebook.org


P.-S.




Source: Lenumerozero.info