Juin 28, 2021
Par Lundi matin
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Le 26 juin, Cesare Battisti a été transféré de la prison de Rossano Calabro, où il se trouvait enfermé dans le secteur réservé aux djihadistes, à celle de Ferrare. A cette occasion, cédant aux instances de ses avocats et de ses proches, au 24e jour de sa grève de la faim et des soins, Cesare Battisti l’a suspendue. Suspendue seulement. Car, pour l’heure, et contrairement à ce qu’on avait pu croire dans un premier temps, il est toujours sous le régime AS2 (haute surveillance 2).

La raison de cette interruption de l’action que Cesare avait lancé aux dépens de son propre corps est que, à Ferrare, même si son régime de haute surveillance est maintenu, sa vie quotidienne devrait y être moins dure, et qu’il devrait par exemple avoir quelques interactions sociales avec d’autres détenus – ce qui lui était impossible à Rossano, étant donné le profil des autres prisonniers.

Si le moment n’est pas venu de crier victoire, il faut tout de même prendre la mesure de ce qui s’est passé : en mettant sa vie dans la balance, Cesare a déjà obtenu, outre une amélioration probable de son sort, que soit rompue l’unanimité compacte qui entourait le projet élégamment formulé par Salvini : le laisser « pourrir en prison jusqu’à la fin de ses jours ». Le garant des droits des détenus, des éditorialistes de renom de la presse dominante, et même, implicitement, le président de l’association nationale des victimes du terrorisme, ont soutenu que la « justice n’était pas la vengeance », et que ce qui devait s’appliquer à Cesare, c’était la loi et rien que la loi.

Conformément à la loi, c’est-à-dire au jugement de la Cour d’appel de Milan qui l’a condamné à la réclusion, mais pas au régime de haute sécurité, Cesare réclame toujours la levée de celui-ci, et dans un premier temps, il exige qu’on lui communique enfin pour quelle raison on continue de le traiter comme un détenu qui représenterait une menace si grave que ses droits de prisonnier garantis par la Constitution italienne doivent être mis entre parenthèses. Rappelons qu’il a été condamné pour sa participation aux activités armées des PAC (Prolétaires armés pour le communisme), organisation disparue depuis près de quarante ans, et que les autres membres encore vivants, tous jugés, et notamment son chef, sont tous en liberté depuis de longues années. Depuis quarante ans, dans ses actes et dans ses écrits, Cesare a montré qu’il n’avait plus rien à voir avec l’activisme armé de ses jeunes années, mais l’administration pénitentiaire continue à le traiter comme s’il représentait une menace grave pour la société. Or, malgré les nombreuses démarches de ses avocats, le ministère de la justice et l’administration pénitentiaire refusent toujours de communiquer pour quelles raisons il est maintenu au régime AS2. C’est donc pour obtenir, pour commencer, la levée de ce mystère, que Cesare pourrait se remettre en grève de la faim.

Le député PD de la Calabre, Bruno Bosio, qui était allé voir Cesare en prison la veille, a déclaré à l’annonce du transfert : « J’en suis satisfait, mais j’espère que maintenant, à Ferrare, il pourra vivre une détention digne, dans un régime ordinaire. Si ce n’était pas le cas, je m’engagerais à connaître les motivations d’une assignation différente de celle du régime ordinaire. » Nous pouvons peut-être aider l’onorevole à saisir dans quelle direction chercher pour comprendre les « motivations » derrière l’acharnement inique de l’administration pénitentiaire italienne. Il suffit pour cela de voir comment les avocats et la famille de Cesare ont appris son transfert. Ce n’est ni la prison de Rossano, ni le ministère de la Justice qui les en a informés, comme la bonne règle l’aurait exigé. L’information est venue de l’Ansa, l’agence de presse nationale italienne, qui la tenait du Sappe (Sindacato Autonomo Polizia Penitenziara), le syndicat des gardiens de prison. Elle était assortie des considérations suivantes : « Nous rappelons que parmi les homicides commis par Battisti, il y a aussi celui du brigadier Santoro, alors directeur de la prison d’Udine. Nous espérons que maintenant, il purge la peine prévue, c’est-à-dire la réclusion à perpétuité. » Cette chaîne de l’information fait penser à celle qui fonctionne aujourd’hui en France pour tout fait divers spectaculaire : les syndicats de policiers sont les premiers informateurs des journalistes, ce qui est cohérent avec leur rôle central dans le fonctionnement du Ministère de l’Intérieur. Revenant à l’Italie, comment ne pas en conclure que la politique de détention appliquée à Cesare, est largement pilotée par ceux-là même qui risquent d’avoir des raisons personnelles de lui voir appliquer le programme de pourrissement en prison claironné par Salvini, venu accueillir Cesare à l’aéroport en gilet de maton ?

En Italie comme en France, les lobbies sécuritaires, ceux des forces de l’ordre et des gardiens de prison, ont gagné en puissance autonome au fur et à mesure que l’Etat se recentrait sur ses tâches de répression. En Italie comme en France, contrer leurs cruelles exactions est une tâche de orange

première nécessité.

Pour Cesare, pour toutes ceux et celles menacés d’être emprisonnés derrière les barreaux de la vérité officielle sur les années 70, pour celles et ceux à qui l’Etat mène la guerre de la mémoire, le combat ne fait que commencer.




Source: Lundi.am