Décembre 19, 2019
Par Les mots sont importants
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¬ę La semaine derni√®re, gr√Ęce √† un vote au S√©nat qui suivait celui de la Chambre des repr√©sentants fin octobre, le Congr√®s a formellement adopt√© une r√©solution pour “comm√©morer le g√©nocide arm√©nien en le reconnaissant officiellement”. Dans la foul√©e, Ankara a manifest√© sa col√®re en convoquant l‚Äôambassadeur am√©ricain et en expliquant que ce vote “mettait en p√©ril l‚Äôavenir des relations” entre les deux pays. ¬Ľ C‚Äôest en ces termes que le quotidien Vingt minutes rappelle le contexte de l‚Äôinqualifiable d√©claration de la Maison Blanche, ce mardi 17 novembre 2019…


¬ę Dans une volont√© de contenter la Turquie, f√Ęch√©e par la reconnaissance r√©cente du g√©nocide arm√©nien par le Congr√®s am√©ricain, le gouvernement de Donald Trump a assur√© mardi qu‚Äôil refusait toujours d‚Äôutiliser le mot “g√©nocide”, rejet√© par Ankara, pour qualifier ce massacre de masse. ¬Ľ

C‚Äôest en ces termes, gla√ßants de fausse objectivit√© et de vraie l√Ęchet√©, que l‚Äôarticle de Vingt minutes nous apprend l‚Äôabjecte d√©cision de l‚Äôadministration Trump. ¬ę Ce massacre de masse ¬Ľ, lit-on, mais puisqu‚Äôil s‚Äôagit bel et bien d‚Äôun g√©nocide, pourquoi ne pas le dire ?

Ou plut√īt : que signifie le fait de ne pas le dire ?

La suite de l‚Äôarticle pr√©sente, certes, toutes les apparences de l‚Äôobjectivit√© : 

¬ę Selon les estimations, entre 1,2 million et 1,5 million d‚ÄôArm√©niens ont √©t√© tu√©s pendant la Premi√®re Guerre mondiale par les troupes de l‚ÄôEmpire ottoman, alors alli√© √† Allemagne et √† l‚ÄôAutriche-Hongrie. ¬Ľ

Mais il y a cette conclusion, proprement insupportable :

¬ę Les Arm√©niens cherchent √† faire reconna√ģtre par la communaut√© internationale l‚Äôexistence d‚Äôun g√©nocide ¬Ľ. ‚Ä®

Ce qui est tout √† fait autre chose, on en conviendra, que :

¬ę Les Arm√©niens cherchent √† faire reconna√ģtre ce g√©nocide par la communaut√© internationale ¬Ľ. ‚Ä®‚Ä®

Ce que signifie le choix de la premi√®re formulation, plut√īt que de la seconde, peut se r√©sumer ainsi : ¬ę on ne se prononce pas ¬Ľ.‚Ä® Une abstention en somme, une neutralit√©, un relativisme, une veulerie si vous me permettez, que jamais, Dieu merci, le m√™me journal ne s‚Äôautoriserait √† propos du g√©nocide nazi, mais dont la petite musique, pour des oreilles arm√©niennes, est d‚Äôune √©coeurante et d√©sesp√©rante monotonie.

La fin de l‚Äôarticle est encore plus naus√©euse :

¬ę La Turquie, issue du d√©mant√®lement de l‚ÄôEmpire en 1920, reconna√ģt des massacres mais r√©cuse le terme de g√©nocide, √©voquant une guerre civile en Anatolie, doubl√©e d‚Äôune famine, dans laquelle 300.000 √† 500.000 Arm√©niens et autant de Turcs ont trouv√© la mort. ¬Ľ

L‚Äôargumentaire n√©gationniste de l‚Äô√Čtat turc, mille fois r√©fut√©, a donc droit de cit√© dans notre belle presse de masse, gratuite et financ√©e par la pub, mais pas le contre-argumentaire qui r√©cuse ces sophismes : prodiges et vertiges de la ¬ę neutralit√© ¬Ľ journalistique… Bienvenue donc √† : la faute √† pas de chance, m√®re nature, la famine ; la guerre, gros malheur ; le million et demi d‚Äôhommes, femmes et enfants qui ne voulaient que vivre divis√© par quatre, magiquement, et transform√© en l√©gions de bellig√©rants, en cinqui√®mes colonnes vendues aux Russes, bref : en tueurs de Turcs.

Peut-√™tre nos journalistes estiment-ils en faire assez en concluant que ¬ę de nombreux historiens et universitaires ont conclu que la d√©portation et le massacre des Arm√©niens pendant la Premi√®re Guerre mondiale r√©pondaient √† la d√©finition juridique du g√©nocide. ¬Ľ Sauf que ¬ę de nombreux historiens ¬Ľ, ce n‚Äôest pas la m√™me chose que ¬ę les historiens ¬Ľ. Il faudrait donc nous dire qui sont les historiens dignes de ce nom, auteurs de recherches historiques dignes de ce nom, qui ont conclu autre chose ?

En r√©alit√©, des journalistes s√©rieux ne peuvent pas ignorer qu‚Äôen dehors de quelques productions turques soumises √† la tutelle d‚Äôun √Čtat n√©gationniste, il existe, √† l‚Äô√©chelle mondiale, un consensus au sein de la communaut√© des historiens [1]. Un peu plus, donc, que ¬ę de nombreux historiens ¬Ľ. 

Je le redis : tous ces jeux de langage sont h√©las, pour les Arm√©niens, d‚Äôune tr√®s grande, tr√®s pesante, tr√®s d√©sesp√©rante familiarit√©. On les conna√ģt par coeur, et pourtant on ne s‚Äôy fait pas. Comme on ne se fait pas aux √©ternelles r√©it√©rations de l‚Äôinjure n√©gationniste turque, et de cette Realpolitik de la m√©moire √©tatsunienne qui n‚Äôest au fond qu‚Äôun autre n√©gationnisme. Il avait fallu cent-quatre ann√©es d‚Äôun combat √©puisant, √©reintant, usant, tuant, et pourtant vital, pour sortir de cent-quatre ann√©es de ¬ę r√©sistances ¬Ľ, d‚Äôesquives, de louvoiements, de l√Ęchet√©s, de cynisme, et finalement de complicit√© n√©gationniste, et pour qu‚Äôenfin un double vote du Congr√®s (Chambre + S√©nat) admette la simple existence d‚Äôun crime (nomm√© g√©nocide) et donc la simple importance d‚Äôun peuple (nomm√© arm√©nien). Il aura fallu cinq jours pour que se f√Ęchent les fascistes d‚ÄôAnkara, et que la grande gueule de Washington obtemp√®re avec la derni√®re des servilit√©s. La raison d‚Äô√Čtat emprunte parfois de curieux d√©tours, et la pitrerie du satrape yankee a bon dos. L‚Äô√©thique dure cinq jours, apr√®s quoi il convient de revenir aux choses s√©rieuses : √©quilibres g√©opolitiques, OTAN, ventes d‚Äôarmes, ce genre de choses.

Merci √† Vingt minutes pour cette le√ßon de neutralit√©, longue vie aux deux supr√©macismes, longue vie aux deux fascismes. Le blanc et le turc. 




Source: Lmsi.net