Avril 2, 2020
Par Paris Luttes
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Ceci n’est pas une crise.

La formule pourrait faire sourire / choquer / intriguer / ou ne rien provoquer du tout, parce qu’on la trouve nulle. La France n’est pas rentrĂ©e « en guerre Â», comme voudrait nous le faire croire son Chef des armĂ©es lors de son adresse Ă  la Nation.

La France n’est pas rentrĂ©e en guerre, tout simplement parce qu’elle y Ă©tait dĂ©jĂ , en guerre. C’est peut ĂȘtre pour ça qu’on a parfois du mal Ă  l’accepter, cet « Ă©tat de guerre Â», cette « situation d’exception Â». Pas facile de faire basculer une sociĂ©tĂ© du jour au lendemain du « normal Â» Ă  « l’exceptionnel Â», de « la paix Â» Ă  la « guerre Â», quand on le gouverne depuis des dĂ©cennies dans le cadre d’un Ă©tat de guerre permanente. Les concepts de guerre contre la drogue, contre le terrorisme, contre les incivilitĂ©s, etc. rĂ©sonnent dans nos tĂ©lĂ©visions et dans nos tĂȘtes depuis plus de vingt ans. MĂȘme en y Ă©tant sceptique, ça fait de l’effet quand mĂȘme. La guerre, dans nos sociĂ©tĂ©s occidentales plus habituĂ©es Ă  la faire Ă  l’extĂ©rieur qu’à la vivre Ă  l’intĂ©rieur, est un concept Ă  la fois trĂšs Ă©loignĂ© et trĂšs familier. La guerre c’est la paix, la paix c’est la guerre. DĂ©dicace Ă  George Orwell.

De mĂȘme, on peut se permettre de douter de la pertinence du terme « crise Â». Ce moment agit davantage comme un rĂ©vĂ©lateur de crises (au sens photographique du terme, pas au sens RĂ©vĂ©lation biblique, bien que certains fassent semblant de dĂ©couvrir l’eau chaude sur un mode quasi Ă©piphanique, comme en 2008 aprĂšs la crise bancaire, ou comme Macron qui dĂ©couvre que les lois du marchĂ© c’est peut-ĂȘtre pas si bien que ça. LoL).

Dit autrement : cette affaire d’épidĂ©mie a des airs de crise Alpha uniquement parce que nous sommes, et ce depuis des dĂ©cennies, en train de subir mille crises. Crise de l’hĂŽpital public, crise du logement, crise « des banlieues Â», crise du travail, crise de la « dĂ©mocratie Â», crise financiĂšre, crise du « plein emploi Â», crise environnementale (pas mal dans le genre crise Alpha aussi ça)
 La liste est tellement longue que plusieurs rouleaux de PQ triple Ă©paisseur MOLTONEL (marque dĂ©posĂ©e) n’y suffirait pas. De toute façon y’en a plus Ă  Carrefour.

Alors, rassurĂ©(e)s ? C’est pas une crise ! C’est pas une guerre ! Mashallah faites pĂ©ter le Champomy (marque dĂ©posĂ©e) ! Mouais bon je sais, ça change pas grand-chose au schmilblick, il va en falloir plus pour nous sortir la tĂȘte du trou, ranger les BN sous le lit et Ă©teindre Netflix.

Mais ce que ça change, c’est notre rapport aux Ă©vĂ©nements, au cours des choses : ce n’est pas une fatalitĂ©, ce n’est pas une malĂ©diction divine. Nous avons potentiellement prise dessus. Ne nous laissons pas dĂ©possĂ©der par nos gouvernements. Ne leur laissons pas l’initiative. Pas de chĂšque en blanc. Cette Ă©pidĂ©mie, du moins sa gestion, est le fruit de choix politiques, faits par des hommes et femmes, Ă  travers des institutions, des mĂ©canismes etc. Bref, vous me voyez venir : ce qui a Ă©tĂ© fait, peut ĂȘtre dĂ©fait. Ce qui a Ă©tĂ© construit (socialement, Ă©conomiquement, politiquement, institutionnellement), peut ĂȘtre dĂ©truit.

On remarque qu’un des critĂšres (pas le seul) commun entre les pays qui semblent (pour l’instant) s’en sortir plutĂŽt pas mal en termes de nombre de morts et de contamination, sont les pays dont les systĂšme de santĂ© sont solides et /ou les pays oĂč l’État assument de cracher des thunes sans trop broncher. Les morts s’entassent parce que les systĂšmes de santĂ© sont dĂ©faillants. C’est une Ă©vidence, mais redisons-le : un nombre de lits suffisant, des personnels formĂ©s et en nombre suffisant, un maillage serrĂ© du systĂšme de soin, sont autant de facteurs augmentant considĂ©rablement la capacitĂ© Ă  faire face Ă  l’épidĂ©mie en absorbant le flux des patients. Une amie infirmiĂšre aux urgences de Marseille me le confirmait rĂ©cemment : les gens ne meurent pas Ă  cause du virus Covid 19, mais Ă  cause du virus de la rentabilitĂ© appliquĂ©e aux services publics, en l’occurrence celui de la santĂ©.



Business as usual

A moins que le virus ne mute et passe en mode World War Z en touchant potentiellement tout le monde pareil, il n’a pas l’air si rĂ©volutionnaire que ça en fait. Il va toucher les plus fragiles, comme d’habitude. Pas que les vieux, mais aussi les plus fragiles socialement, Ă©conomiquement, politiquement. Nos marges en somme. Les vieux, les pauvres, les migrants, les SDF. On peut mĂȘme rajouter les femmes, qui ont la mauvaise idĂ©e, non seulement d’avoir croquĂ© la Pomme (c’est pas moi qui le dit c’est Dieu), mais aussi de cumuler des « points marges Â», plus que les hommes : elles sont structurellement davantage en premiĂšre ligne que les hommes (personnel soignant Ă©videmment, mais aussi caissiĂšres, mĂ©nage, le « care Â» etc.). On en avait dĂ©jĂ  pas grand-chose Ă  foutre avant, c’est pas maintenant qu’on va renverser « l’ordre naturel Â» des choses : « les pauvres, ça meurt, les vieux, ça meurt, les gonzesses ça encaisse, la vie est injuste mais c’est comme ça. Vous reprendrez bien un peu de crĂšme de homard aux truffes elle est excellente. Â»

Si ça peut Ă©ventuellement se concevoir pour les vieux (sans que cela justifie qu’on les laisse crever seuls comme des animaux Ă©videmment, cƓur avec les doigts), pour les autres c’est quand mĂȘme un peu plus ghetto. Et puis non, mĂȘme pour nos vioks ça ne doit pas se concevoir. Ils n’ont pas Ă  ĂȘtre les variables d’ajustement d’un systĂšme qui les considĂšre comme sacrifiables ou superflus, dans l’unique but de gratter quelques dollars de plus.

La notion de « marge Â» me paraĂźt fondamentale. Pas forcĂ©ment en soi, mais parce qu’elle permet, en nĂ©gatif, la notion de « centre Â». Le centre apparaĂźt nettement plus cohĂ©rent, uni, uniforme, face Ă  des marges atomisĂ©es, diverses. Ce qui les unit, ces marges, c’est paradoxalement le centre, notamment Ă  travers ses dispositifs, ses mĂ©canismes, ses techniques et ses technologies de contrĂŽle.

Il y a un dude, c’est pas le seul mais c’est quand mĂȘme je pense LE dude, qui a Ă©normĂ©ment bossĂ© la dessus, c’est Foucault – pas Jean Pierre, l’autre. Sans trop s’enliser dans un dĂ©bat de libraire qui ferait fuir les pangolins les plus badass de l’ouest tonkinois, il me paraĂźt indispensable de passer par une « minute France Q Â».

EFFET RETOUR de Foucault, pas celui-ci, l’autre.

Spatialisation du politique et politisation de l’espace. L’ articulation centre / pĂ©riphĂ©rie est centrale dans la pensĂ©e de Michel Foucault. Il Ă©tablit notamment le principe de « l’ effet retour Â» : idĂ©e que ce qui est expĂ©rimentĂ© et appliquĂ© Ă  la pĂ©riphĂ©rie, a vocation Ă  l’ĂȘtre sur le centre. En gros voir la pĂ©riphĂ©rie comme laboratoire, vitrine et rouage de la domination du centre.

On pourrait aussi bien remplacer le terme pĂ©riphĂ©rie par celui de marges, au pluriel. En ce qui nous concerne, ces marges ont un caractĂšre pluridimensionnel. Elles peuvent – de façon successive ou pas, simultanĂ©e ou pas – ĂȘtre d’ordre gĂ©ographiques (colonies / mĂ©tropole), sociales (dominĂ©s / dominants), ethniques (racisĂ©s / Blancs), culturelles (teuffeurs, hooligans, toxicos ), de sexe (LGBTQI / hĂ©tero), de genre (femme / homme). Bref, l’intersectionnalitĂ© des marges quoi. Toi mĂȘme tu sais.

Pour rĂ©sumer, de façon trĂšs grossiĂšre, le « statut Â» de margisĂ© pourrait peut ĂȘtre se dĂ©finir a minima comme Ă©tant le positionnement par rapport Ă  la matraque : de quel cĂŽtĂ© se situe-t-on. En considĂ©rant bien sĂ»r la matraque comme un concept, un peu comme quand on parle de « cĂŽtĂ©s de la barricade Â» quand on a trop picolĂ© et qu’on commence Ă  parler trop fort.

Partant de lĂ , il est assez banal d’affirmer que ce sont toujours les mĂȘmes qui sont d’un certain cĂŽtĂ© de la matraque. Ce qui n’empĂȘche pas que chaque « camp Â» soit rejoint par d’autres groupes. Cela Ă©tant on peut probablement affirmer que seul le camp des « margisĂ©s Â» grossit Ă  vue d’Ɠil, venant ainsi agrandir le pĂ©rimĂštre de margisation. Celui des « margisants Â» n’augmente pas en soi, il est juste de plus en plus visible, contracte un peu plus ses muscles, fait de plus en plus tomber ses masques (Askip le stock des forces de l’ordre a Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ© pour les hĂŽpitaux… #cheh). Le camp des margisants se raidit, alors que celui des margisĂ©s se dilate.

Mais trĂȘve de tortillance du boule, il est temps de nommer les choses, un peu Ă  la truelle, mais nique sa mĂšre le maire. Les margisants, le centre, c’est l’État (Aka Babylone, Aka le LĂ©viathan, Aka le Grand Sheitan) et les margisĂ©s, les pĂ©riphĂ©ries c’est 
 C’est plus compliquĂ©. Coluche avait d’une certaine maniĂšre formalisĂ© le truc dans son appel a voter pour lui dans Charlie Hebdo en 1980 (« J’appelle les fainĂ©ants, les crasseux, les droguĂ©s, les alcooliques, les pĂ©dĂ©s, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piĂ©tons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques … Â»)

Comme quoi pas besoin d’avoir un bac +15 en psychosociologie marxisto – comportementale pour, au moins, sentir la douille. On pourrait Ă©videmment affiner la liste, en enlever, en rajouter, la discuter, et c’est important de le faire. On pourrait rajouter ainsi les teuffeurs ou les supporters de foot, qui eux aussi ont bien Ă©tĂ© des laboratoires du contrĂŽle, policier et lĂ©gislatif.

L’État sait ce qu’il fait, l’État fait ce qu’il sait faire.

Mais que sait il faire ? Par essence, sa raison d’ĂȘtre est de maintenir l’ordre, A TOUT PRIX. La question Ă  mille roubles c’est bien de se demander « quel ordre Â». Chacun a son idĂ©e, que je ne discuterai pas ici, la flemme. Reptiliens, hors de nos vies.

On a donc le POURQUOI de l’État, se pose donc alors la question du COMMENT ? c’est Ă  dire quels sont les mĂ©canismes, la machinerie, les dispositifs, les techniques qui permettent Ă  cet entitĂ© politique qu’est l’État de maintenir cet ordre.

Si on considĂšre recevable (j’avoue moi je la like) l’hypothĂšse de Foucault sur l’articulation centre / pĂ©riphĂ©rie comme clĂ© de comprĂ©hension du dĂ©ploiement de l’ordre et de son maintien, on se rapproche presque « naturellement Â», dans notre cadre national, de l’histoire coloniale française, dont la Guerre d’AlgĂ©rie constitue le moment Alpha, et la « doctrine de la guerre rĂ©volutionnaire Â» (ou « guerre contre-insurrectionnelle Â») son dispositif OmĂ©ga.

Je ne rentrerai pas dans le dĂ©tail, il existe des travaux et des gens bien moins cons et bien plus compĂ©tents que moi chez qui il est possible de trouver des exposĂ©s complets de la question (notamment L’ennemi intĂ©rieur : la gĂ©nĂ©alogie coloniale et militaire de l’ordre sĂ©curitaire dans la France contemporaine, de Mathieu Rigouste, 2011).

Les effets de l’application de cette doctrine, qui a infusĂ© l’État dans son ensemble, pas seulement son bras armĂ© police / armĂ©e, sont multiples, mais on peut probablement en dĂ©gager un, plus structurants que d’autres : l’hybridation croissante, le brouillage, la « confusion Â» entre temps de paix / temps de guerre, intĂ©rieur / extĂ©rieur, civil / militaire.

On retombe sur la formule de notre George (pas Abitbol, l’autre) : la guerre c’est la paix, la paix c’est la guerre.

Et c’est lĂ  que le bilan de ces premiers jours de « crise Â» prend tout son sens. Les images de violences policiĂšres dans les quartiers (Business as usual) se multiplient. Avec peut ĂȘtre une nouvelle « figure Â», qui semble se rĂ©vĂ©ler (non pas qu’elle n’existait pas avant, loin de lĂ , mais en tout cas elle ne ressortait pas avec autant de clartĂ©) : celle de la femme racisĂ©e des quartiers populaires comme cible et victime des violences policiĂšres. Plusieurs vidĂ©os font Ă©tat de scĂšnes d’agression verbale / physique des forces de police envers des femmes Noires / Arabes, pour (on imagine) des histoires « d’attestation dĂ©rogatoire de dĂ©placement Â» comme ils disent.

Ainsi, le 19 mars dernier Ă  Aubervilliers, une adolescente Noire et voilĂ©e de 19 ans (biiip biiiip dans le cerveau du schmidt) est tazĂ©e devant son petit frĂšre de 7 ans puis passĂ©e Ă  tabac dans le fourgon. 5 jours d’ITT. Mais faisons confiance Ă  l’IGPN, s’il y a eu manquements Ă  la dĂ©ontologie, toutes les mesures seront bien Ă©videmment prises. LOL

Je ne dis pas qu’avant tout allait bien entre les femmes racisĂ©es des quartiers et la police (faudrait ĂȘtre un peu con quand mĂȘme), je dis juste que globalement, les images de violences policiĂšres visibilisĂ©es (par internet et les rĂ©seaux sociaux notamment) concernaient gĂ©nĂ©ralement des hommes jusqu’à prĂ©sent.

On peut considĂ©rer cette « Ă©volution Â» comme un exemple de cette dilatation dont je parlais plus haut. Un palier en plus de franchi dans le raidissement du centre vers ses marges.

Aussi, on peut parler des amendes aux SDF pour non respect du confinement, de la rĂ©pression des dĂ©tenus (en prison/centre de rĂ©tention) qui se rĂ©voltent contre l’aggravation de leurs conditions de dĂ©tention (suppression des parloirs/promenades/cantine, plusieurs morts en Italie), du harcĂšlement des toxicos (la place Stalingrad a Paris est actuellement quadrillĂ©e par une demi compagnie de CRS)


On y rajoute nos anciens (eux ne seront pas victimes – a priori – de violences policiĂšres mais de la violence du systĂšme de santĂ© tiers-mondisĂ© dans lequel on est, qui force dĂ©jĂ  les toubibs Ă  « prioriser Â» les malades jeunes et Ă  laisser mourir les vieux) et on retrouve notre palette de ceux qui prennent le plus dans la tronche quand « Ă§a va bien Â» (ça dĂ©pend pour qui, du coup hein), et particuliĂšrement dans la tronche quand « Ă§a va pas bien Â». Ou plutĂŽt on devrait dire « quand ça va mal Â» et « quand ça va trĂšs mal Â».

« Je crois que je vais conclure Â» (J.C Dusse)

Pour essayer de conclure, parce que j’en ai marre d’écrire cet article : la prioritĂ© des prioritĂ©s est selon moi de ne pas se transformer en flic. On voit de plus en plus de cas de dĂ©lation. Tel ou tel voisin va faire ses courses tous les jours. La « bande de jeunes Â» en bas de la tour ne respecte pas le confinement. Le SDF du coin non plus, le salaud il ne pense qu’à sa gueule.

Ne soyons pas naĂŻfs quand BFM diffuse en boucle des images de quartiers populaires / « zones de non-droit Â» (BarbĂšs, ChĂąteau Rouge, Saint-Denis, etc) oĂč « la population ne respecte pas le confinement Â». On la connaĂźt cette chanson, celle des sirĂšnes mĂ©diatiques qui courent aprĂšs le bruit des bottes, toujours chauds pour cogner sur les mĂȘmes, sur cette « anti-France Â» des banlieues, des marges, des Noirs, des Arabes, des femmes, des rouges, des toxicos, des fainĂ©ants, des crasseux, des pĂ©dĂ©s, des parasites, des jeunes etc.

Commençons, ou plutĂŽt continuons Ă  prĂ©parer la riposte. La France de 2020 n’est pas celle de 2015. Ça bouillonne de partout. Il y a fort Ă  parier que le gouvernement redoute au moins autant la « sortie de crise Â» que la « crise Â» elle mĂȘme. Pour une fois, essayons de lui donner raison.




Source: Paris-luttes.info