Ceci n’est pas une crise.

La formule pourrait faire sourire / choquer / intriguer / ou ne rien provoquer du tout, parce qu’on la trouve nulle. La France n’est pas rentrée « en guerre », comme voudrait nous le faire croire son Chef des armées lors de son adresse à la Nation.

La France n’est pas rentrée en guerre, tout simplement parce qu’elle y était déjà, en guerre. C’est peut être pour ça qu’on a parfois du mal à l’accepter, cet « état de guerre », cette « situation d’exception ». Pas facile de faire basculer une société du jour au lendemain du « normal » à « l’exceptionnel », de « la paix » à la « guerre », quand on le gouverne depuis des décennies dans le cadre d’un état de guerre permanente. Les concepts de guerre contre la drogue, contre le terrorisme, contre les incivilités, etc. résonnent dans nos télévisions et dans nos têtes depuis plus de vingt ans. Même en y étant sceptique, ça fait de l’effet quand même. La guerre, dans nos sociétés occidentales plus habituées à la faire à l’extérieur qu’à la vivre à l’intérieur, est un concept à la fois très éloigné et très familier. La guerre c’est la paix, la paix c’est la guerre. Dédicace à George Orwell.

De même, on peut se permettre de douter de la pertinence du terme « crise ». Ce moment agit davantage comme un révélateur de crises (au sens photographique du terme, pas au sens Révélation biblique, bien que certains fassent semblant de découvrir l’eau chaude sur un mode quasi épiphanique, comme en 2008 après la crise bancaire, ou comme Macron qui découvre que les lois du marché c’est peut-être pas si bien que ça. LoL).

Dit autrement : cette affaire d’épidémie a des airs de crise Alpha uniquement parce que nous sommes, et ce depuis des décennies, en train de subir mille crises. Crise de l’hôpital public, crise du logement, crise « des banlieues », crise du travail, crise de la « démocratie », crise financière, crise du « plein emploi », crise environnementale (pas mal dans le genre crise Alpha aussi ça)… La liste est tellement longue que plusieurs rouleaux de PQ triple épaisseur MOLTONEL (marque déposée) n’y suffirait pas. De toute façon y’en a plus à Carrefour.

Alors, rassuré(e)s ? C’est pas une crise ! C’est pas une guerre ! Mashallah faites péter le Champomy (marque déposée) ! Mouais bon je sais, ça change pas grand-chose au schmilblick, il va en falloir plus pour nous sortir la tête du trou, ranger les BN sous le lit et éteindre Netflix.

Mais ce que ça change, c’est notre rapport aux événements, au cours des choses : ce n’est pas une fatalité, ce n’est pas une malédiction divine. Nous avons potentiellement prise dessus. Ne nous laissons pas déposséder par nos gouvernements. Ne leur laissons pas l’initiative. Pas de chèque en blanc. Cette épidémie, du moins sa gestion, est le fruit de choix politiques, faits par des hommes et femmes, à travers des institutions, des mécanismes etc. Bref, vous me voyez venir : ce qui a été fait, peut être défait. Ce qui a été construit (socialement, économiquement, politiquement, institutionnellement), peut être détruit.

On remarque qu’un des critères (pas le seul) commun entre les pays qui semblent (pour l’instant) s’en sortir plutôt pas mal en termes de nombre de morts et de contamination, sont les pays dont les système de santé sont solides et /ou les pays où l’État assument de cracher des thunes sans trop broncher. Les morts s’entassent parce que les systèmes de santé sont défaillants. C’est une évidence, mais redisons-le : un nombre de lits suffisant, des personnels formés et en nombre suffisant, un maillage serré du système de soin, sont autant de facteurs augmentant considérablement la capacité à faire face à l’épidémie en absorbant le flux des patients. Une amie infirmière aux urgences de Marseille me le confirmait récemment : les gens ne meurent pas à cause du virus Covid 19, mais à cause du virus de la rentabilité appliquée aux services publics, en l’occurrence celui de la santé.



Business as usual

A moins que le virus ne mute et passe en mode World War Z en touchant potentiellement tout le monde pareil, il n’a pas l’air si révolutionnaire que ça en fait. Il va toucher les plus fragiles, comme d’habitude. Pas que les vieux, mais aussi les plus fragiles socialement, économiquement, politiquement. Nos marges en somme. Les vieux, les pauvres, les migrants, les SDF. On peut même rajouter les femmes, qui ont la mauvaise idée, non seulement d’avoir croqué la Pomme (c’est pas moi qui le dit c’est Dieu), mais aussi de cumuler des « points marges », plus que les hommes : elles sont structurellement davantage en première ligne que les hommes (personnel soignant évidemment, mais aussi caissières, ménage, le « care » etc.). On en avait déjà pas grand-chose à foutre avant, c’est pas maintenant qu’on va renverser « l’ordre naturel » des choses : « les pauvres, ça meurt, les vieux, ça meurt, les gonzesses ça encaisse, la vie est injuste mais c’est comme ça. Vous reprendrez bien un peu de crème de homard aux truffes elle est excellente. »

Si ça peut éventuellement se concevoir pour les vieux (sans que cela justifie qu’on les laisse crever seuls comme des animaux évidemment, cœur avec les doigts), pour les autres c’est quand même un peu plus ghetto. Et puis non, même pour nos vioks ça ne doit pas se concevoir. Ils n’ont pas à être les variables d’ajustement d’un système qui les considère comme sacrifiables ou superflus, dans l’unique but de gratter quelques dollars de plus.

La notion de « marge » me paraît fondamentale. Pas forcément en soi, mais parce qu’elle permet, en négatif, la notion de « centre ». Le centre apparaît nettement plus cohérent, uni, uniforme, face à des marges atomisées, diverses. Ce qui les unit, ces marges, c’est paradoxalement le centre, notamment à travers ses dispositifs, ses mécanismes, ses techniques et ses technologies de contrôle.

Il y a un dude, c’est pas le seul mais c’est quand même je pense LE dude, qui a énormément bossé la dessus, c’est Foucault – pas Jean Pierre, l’autre. Sans trop s’enliser dans un débat de libraire qui ferait fuir les pangolins les plus badass de l’ouest tonkinois, il me paraît indispensable de passer par une « minute France Q ».

EFFET RETOUR de Foucault, pas celui-ci, l’autre.

Spatialisation du politique et politisation de l’espace. L’ articulation centre / périphérie est centrale dans la pensée de Michel Foucault. Il établit notamment le principe de « l’ effet retour » : idée que ce qui est expérimenté et appliqué à la périphérie, a vocation à l’être sur le centre. En gros voir la périphérie comme laboratoire, vitrine et rouage de la domination du centre.

On pourrait aussi bien remplacer le terme périphérie par celui de marges, au pluriel. En ce qui nous concerne, ces marges ont un caractère pluridimensionnel. Elles peuvent – de façon successive ou pas, simultanée ou pas – être d’ordre géographiques (colonies / métropole), sociales (dominés / dominants), ethniques (racisés / Blancs), culturelles (teuffeurs, hooligans, toxicos ), de sexe (LGBTQI / hétero), de genre (femme / homme). Bref, l’intersectionnalité des marges quoi. Toi même tu sais.

Pour résumer, de façon très grossière, le « statut » de margisé pourrait peut être se définir a minima comme étant le positionnement par rapport à la matraque : de quel côté se situe-t-on. En considérant bien sûr la matraque comme un concept, un peu comme quand on parle de « côtés de la barricade » quand on a trop picolé et qu’on commence à parler trop fort.

Partant de là, il est assez banal d’affirmer que ce sont toujours les mêmes qui sont d’un certain côté de la matraque. Ce qui n’empêche pas que chaque « camp » soit rejoint par d’autres groupes. Cela étant on peut probablement affirmer que seul le camp des « margisés » grossit à vue d’œil, venant ainsi agrandir le périmètre de margisation. Celui des « margisants » n’augmente pas en soi, il est juste de plus en plus visible, contracte un peu plus ses muscles, fait de plus en plus tomber ses masques (Askip le stock des forces de l’ordre a été réquisitionné pour les hôpitaux… #cheh). Le camp des margisants se raidit, alors que celui des margisés se dilate.

Mais trêve de tortillance du boule, il est temps de nommer les choses, un peu à la truelle, mais nique sa mère le maire. Les margisants, le centre, c’est l’État (Aka Babylone, Aka le Léviathan, Aka le Grand Sheitan) et les margisés, les périphéries c’est … C’est plus compliqué. Coluche avait d’une certaine manière formalisé le truc dans son appel a voter pour lui dans Charlie Hebdo en 1980 (« J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques … »)

Comme quoi pas besoin d’avoir un bac +15 en psychosociologie marxisto – comportementale pour, au moins, sentir la douille. On pourrait évidemment affiner la liste, en enlever, en rajouter, la discuter, et c’est important de le faire. On pourrait rajouter ainsi les teuffeurs ou les supporters de foot, qui eux aussi ont bien été des laboratoires du contrôle, policier et législatif.

L’État sait ce qu’il fait, l’État fait ce qu’il sait faire.

Mais que sait il faire ? Par essence, sa raison d’être est de maintenir l’ordre, A TOUT PRIX. La question à mille roubles c’est bien de se demander « quel ordre ». Chacun a son idée, que je ne discuterai pas ici, la flemme. Reptiliens, hors de nos vies.

On a donc le POURQUOI de l’État, se pose donc alors la question du COMMENT ? c’est à dire quels sont les mécanismes, la machinerie, les dispositifs, les techniques qui permettent à cet entité politique qu’est l’État de maintenir cet ordre.

Si on considère recevable (j’avoue moi je la like) l’hypothèse de Foucault sur l’articulation centre / périphérie comme clé de compréhension du déploiement de l’ordre et de son maintien, on se rapproche presque « naturellement », dans notre cadre national, de l’histoire coloniale française, dont la Guerre d’Algérie constitue le moment Alpha, et la « doctrine de la guerre révolutionnaire » (ou « guerre contre-insurrectionnelle ») son dispositif Oméga.

Je ne rentrerai pas dans le détail, il existe des travaux et des gens bien moins cons et bien plus compétents que moi chez qui il est possible de trouver des exposés complets de la question (notamment L’ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, de Mathieu Rigouste, 2011).

Les effets de l’application de cette doctrine, qui a infusé l’État dans son ensemble, pas seulement son bras armé police / armée, sont multiples, mais on peut probablement en dégager un, plus structurants que d’autres : l’hybridation croissante, le brouillage, la « confusion » entre temps de paix / temps de guerre, intérieur / extérieur, civil / militaire.

On retombe sur la formule de notre George (pas Abitbol, l’autre) : la guerre c’est la paix, la paix c’est la guerre.

Et c’est là que le bilan de ces premiers jours de « crise » prend tout son sens. Les images de violences policières dans les quartiers (Business as usual) se multiplient. Avec peut être une nouvelle « figure », qui semble se révéler (non pas qu’elle n’existait pas avant, loin de là, mais en tout cas elle ne ressortait pas avec autant de clarté) : celle de la femme racisée des quartiers populaires comme cible et victime des violences policières. Plusieurs vidéos font état de scènes d’agression verbale / physique des forces de police envers des femmes Noires / Arabes, pour (on imagine) des histoires « d’attestation dérogatoire de déplacement » comme ils disent.

Ainsi, le 19 mars dernier à Aubervilliers, une adolescente Noire et voilée de 19 ans (biiip biiiip dans le cerveau du schmidt) est tazée devant son petit frère de 7 ans puis passée à tabac dans le fourgon. 5 jours d’ITT. Mais faisons confiance à l’IGPN, s’il y a eu manquements à la déontologie, toutes les mesures seront bien évidemment prises. LOL

Je ne dis pas qu’avant tout allait bien entre les femmes racisées des quartiers et la police (faudrait être un peu con quand même), je dis juste que globalement, les images de violences policières visibilisées (par internet et les réseaux sociaux notamment) concernaient généralement des hommes jusqu’à présent.

On peut considérer cette « évolution » comme un exemple de cette dilatation dont je parlais plus haut. Un palier en plus de franchi dans le raidissement du centre vers ses marges.

Aussi, on peut parler des amendes aux SDF pour non respect du confinement, de la répression des détenus (en prison/centre de rétention) qui se révoltent contre l’aggravation de leurs conditions de détention (suppression des parloirs/promenades/cantine, plusieurs morts en Italie), du harcèlement des toxicos (la place Stalingrad a Paris est actuellement quadrillée par une demi compagnie de CRS)…

On y rajoute nos anciens (eux ne seront pas victimes – a priori – de violences policières mais de la violence du système de santé tiers-mondisé dans lequel on est, qui force déjà les toubibs à « prioriser » les malades jeunes et à laisser mourir les vieux) et on retrouve notre palette de ceux qui prennent le plus dans la tronche quand « ça va bien » (ça dépend pour qui, du coup hein), et particulièrement dans la tronche quand « ça va pas bien ». Ou plutôt on devrait dire « quand ça va mal » et « quand ça va très mal ».

« Je crois que je vais conclure » (J.C Dusse)

Pour essayer de conclure, parce que j’en ai marre d’écrire cet article : la priorité des priorités est selon moi de ne pas se transformer en flic. On voit de plus en plus de cas de délation. Tel ou tel voisin va faire ses courses tous les jours. La « bande de jeunes » en bas de la tour ne respecte pas le confinement. Le SDF du coin non plus, le salaud il ne pense qu’à sa gueule.

Ne soyons pas naïfs quand BFM diffuse en boucle des images de quartiers populaires / « zones de non-droit » (Barbès, Château Rouge, Saint-Denis, etc) où « la population ne respecte pas le confinement ». On la connaît cette chanson, celle des sirènes médiatiques qui courent après le bruit des bottes, toujours chauds pour cogner sur les mêmes, sur cette « anti-France » des banlieues, des marges, des Noirs, des Arabes, des femmes, des rouges, des toxicos, des fainéants, des crasseux, des pédés, des parasites, des jeunes etc.

Commençons, ou plutôt continuons à préparer la riposte. La France de 2020 n’est pas celle de 2015. Ça bouillonne de partout. Il y a fort à parier que le gouvernement redoute au moins autant la « sortie de crise » que la « crise » elle même. Pour une fois, essayons de lui donner raison.


Article publié le 02 Avr 2020 sur Paris-luttes.info