Par Gwen Tomahawk {JPEG}

Jadis, le champ de bataille Ă©tait d’une clartĂ© limpide : d’un cĂŽtĂ© les vampires exploiteurs, de l’autre ceux dont on volait l’existence. Le patron ventru Ă  chapeau Monopoly versus les ouvriers Ă  qui l’on arrachait la moindre minute de productivitĂ©. Ce qui permettait Ă  tonton Marx de poser l’équation sans dĂ©tour : « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entiĂšre, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparĂ©e par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bĂȘte de somme. C’est une simple machine Ă  produire de la richesse pour autrui, Ă©crasĂ©e physiquement et abrutie intellectuellement. Â» [1]

Pour le mouvement ouvrier des XIXe et XXe siĂšcles, la lutte pour le temps a donc Ă©tĂ©, en quelque sorte, la mĂšre de toutes les batailles. À force de grĂšves, de manifestations et autres Ă©meutes, un lent processus a abouti Ă  une rĂ©duction substantielle du temps de travail (lire pp. II & III), sans pour autant briser la voracitĂ© des voleurs de vie.

Aujourd’hui encore, « l’usine te bouffe le temps, le corps et l’esprit Â», tĂ©moigne l’écrivain Joseph Ponthus, qui a besognĂ© deux ans dans les abattoirs bretons (pp. IV & V). L’actuel monde du travail regorge aussi de nouvelles formes d’exploitation effarantes, basĂ©es notamment sur la prĂ©caritĂ©, le temps partiel subi, l’intĂ©rim. Certes, on ne trime plus 16 heures par jour mais, sur fond de chĂŽmage de masse, on se doit d’ĂȘtre disponible Ă  tout instant pour recueillir la moindre heure de boulot qu’un gĂ©nĂ©reux patron daignera nous confier. Le capital voleur de temps n’est plus cantonnĂ© Ă  l’usine, mais croĂźt hors de son foyer originel, se dĂ©multiplie, floutant la frontiĂšre entre temps libre et temps de (tĂ©lĂ©)travail – cf. le dĂ©sormais habituel mail « urgent Â» du chef de service Ă  23 h 17.

Au fil du temps, la machine de dĂ©possession s’est perfectionnĂ©e. Et la question du temps volĂ© et de sa nĂ©cessaire rĂ©appropriation, qui a longtemps infusĂ©, de Paul Lafargue (Le Droit Ă  la paresse, 1883) Ă  Raoul Vaneigem (TraitĂ© de savoir-vivre Ă  l’usage des jeunes gĂ©nĂ©rations, 1967), a fini par se dĂ©doubler avec l’avĂšnement de ladite sociĂ©tĂ© de loisirs, encouragĂ©e par la course aux Ă©chalotes technologiques.

Ces fameuses « nouvelles technologies Â» nous promettent toujours un gain de temps, un confort. Mais en retour, elles nous assĂšnent ce coup de bĂąton vertigineux qu’on appelle l’accĂ©lĂ©ration. Car ce temps prĂ©tendument dĂ©gagĂ© par les outils techniques, nous n’en jouissons pas. TrĂšs vite, il est accaparĂ© par d’autres sollicitations, toujours plus nombreuses. Sans relĂąche, il faut dĂ©sormais non seulement travailler, mais aussi consommer, s’amuser, s’informer
 Plus de temps, ni de lieu de rĂ©pit : nous voilĂ  connectĂ©s en permanence. C’est le rĂȘve de la Silicon Valley et de ses hĂ©rauts, par exemple l’ex saint patron de Google, Eric Schmidt (p. VII), troubadour dĂ©complexĂ© d’une nouvelle civilisation oĂč des gadgets miraculeux raccordĂ©s au rĂ©seau 5G (pp. VIII & IX) rĂ©pondront Ă  tous nos manques en envahissant nos vies, pour nous connecter et nous connecter encore jusqu’à l’orgasme techno-existentiel.

Mais la technologie n’est pas le seul moteur de cette sociĂ©tĂ© accro Ă  la vitesse. En cause Ă©galement, l’idĂ©ologie du tous contre tous, ou l’autre est forcĂ©ment concurrent, homme ou femme Ă  (a)battre dans la compĂ©tition du quotidien. Pour ne pas perdre sa place, il ne faut donc pas traĂźner en route, dĂ©nonce le philosophe Hartmut Rosa (p. VI), selon qui « les normes temporelles prennent un aspect quasiment totalitaire Â».

La crise Covid a eu Ă  cet Ă©gard un effet positif. Un temps la machine a stoppĂ©, accĂ©lĂ©ration en berne. Le confinement, certes anxiogĂšne, a offert un aperçu de ce que pourrait ĂȘtre un monde dĂ©barrassĂ© de l’obsession de la productivitĂ© ĂŒber alles. Mais les promoteurs de cette derniĂšre ne lĂącheront rien, quitte Ă  foncer droit dans le mur – comme l’a bien rĂ©sumĂ© la journaliste Naomi Klein dans un rĂ©cent entretien au Monde  [2] :

« Ă€ chaque fois que nous essayons d’accĂ©lĂ©rer pour revenir au niveau oĂč nous Ă©tions avant la pandĂ©mie, le virus se propage de nouveau. On le voit dans les usines, qui redĂ©marrent puis doivent fermer une nouvelle fois. AccĂ©lĂ©rer, c’est ce que le capitalisme veut que nous fassions. Le secteur des technologies veut que nous travaillions plus vite qu’auparavant, mais de chez nous. Mais la vitesse est l’ennemi. La bonne question Ă  se poser, c’est comment nous pouvons vivre bien, de maniĂšre Ă  protĂ©ger notre santĂ© et celle de la planĂšte. [
] Je crois que beaucoup de gens ont ressenti d’une maniĂšre trĂšs viscĂ©rale, lors de cette crise, Ă  quel point notre systĂšme Ă©conomique est en guerre avec la vie sur Terre. Car lorsque l’économie s’arrĂȘte, nos systĂšmes naturels commencent Ă  rĂ©cupĂ©rer. Â»

Ce « systĂšme Ă©conomique en guerre avec la vie sur Terre Â» ne baissera pas les bras de lui-mĂȘme. Le capitalisme est en effet champion dans l’art de se renouveler face aux obstacles pour toujours mieux essorer, camĂ©lĂ©on surdouĂ© qui a su s’adapter, par exemple, Ă  l’essor de l’écologie tiĂ©dasse, peignant ses avatars en vert (et contre tout). Partout, il est comme chez lui, s’invitant sur notre canapĂ©, notre lit et nos Ă©crans.

Et s’il est navrant de devoir encore le rappeler, c’est Ă  la base mĂȘme qu’il faut l’attaquer, aux racines. DĂ©missionner. Refuser. PrĂŽner la sieste – ou l’incendie. Contre-attaquer. Briser le rĂ©veil. Faire l’amour. Abattre les antennes voraces. Divaguer. Admirer les (derniĂšres) lucioles. Faire la bombe (tic-tac tic-tac). Ériger un empire de hamacs. PrĂ©fĂ©rer ne pas. Baffer son conseiller PĂŽle emploi. Graisser les matinĂ©es. Lever le majeur ou le poing. Tout brĂ»ler. Pas de temps Ă  perdre. ■


La Une du n°190 de CQFD, illustrée par Kalem {JPEG}

- Ce texte est l’introduction du dossier « Reprendre le temps volĂ© Â», qui a Ă©tĂ© publiĂ© sur papier dans le numĂ©ro 190 de CQFD, en kiosque du 4 septembre au 1er octobre.

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Article publié le 04 Sep 2020 sur Cqfd-journal.org