Juillet 19, 2021
Par CQFD
313 visites



Tous les participants interrogĂ©s s’accordent sur un point : cette rĂ©union fut copieusement arrosĂ©e. Et joyeuse. L’enthousiasme mĂȘme : on allait monter un super canard. Il fallait lui trouver un nom.

Les idĂ©es fusent et finalement, deux titres se dĂ©tachent : CQFD et Le Bonobo. « J’étais la seule nana, au milieu de tous ces mecs, se souvient Marie NennĂšs, qui dĂ©fendait cette simiesque proposition. Ce que j’aimais bien chez les bonobos, c’était leur mode de rĂ©solution des conflits : quand il y a un problĂšme, on nique  ! Je n’ai absolument pas Ă©tĂ© entendue sur ce point-lĂ . Â»

L’idĂ©e de « CQFD Â», elle, est venue de Charles Jacquier, un camarade fĂ©ru d’histoire sociale : « J’ai pris le tome 2 de l’Histoire du mouvement anarchiste en France de Jean Maitron et j’ai commencĂ© Ă  regarder les titres des journaux dans la bibliographie. C’est comme ça que je suis tombĂ© sur Ce qu’il faut dire. Â»

Un canard pacifiste au milieu de la guerre

MontĂ© par les anarchistes SĂ©bastien Faure et Mauricius, ce journal antimilitariste est publiĂ© de 1916 Ă  1917, en pleine PremiĂšre Guerre mondiale ! « Ce que j’ai trouvĂ© sĂ©duisant, c’était ce cĂŽtĂ© Ă  contre-courant des idĂ©es dominantes Â», se souvient Charles Jacquier. Farouchement pacifiste, Ce qu’il faut dire subit maintes fois les foudres de la censure, qui n’hĂ©site pas Ă  caviarder des colonnes entiĂšres [voir ci-contre].


La rĂ©fĂ©rence Ă  l’antimilitarisme n’est pas pour dĂ©plaire aux fondateurs du nouveau CQFD, et pour cause : une grande partie de l’équipe est issue du RIRe, journal Ă©ditĂ© par le RĂ©seau d’information aux rĂ©fractaires (au service militaire) Ă  partir du milieu des annĂ©es 1990 et qui, en ce dĂ©but des annĂ©es 2000, a perdu sa principale raison d’ĂȘtre, Jacques Chirac ayant sifflĂ© la fin de la conscription [1].

« Ce que j’aimais bien aussi, reprend Charles Jacquier, c’était l’expression “CQFD”, “ce qu’il faut dire” ; assez cash, sans trop de circonvolutions. Â» « CQFD Â» signifie-t-il donc tout simplement « Ce qu’il faut dire Â» ? Pas si simple.

En mathĂ©matiques, l’expression « CQFD Â» est le sigle de « Ce qu’il fallait dĂ©montrer Â» ; on l’écrit Ă  la fin d’un raisonnement « pour indiquer que le rĂ©sultat obtenu a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© Â», dixit Wikipedia. Mais dans le cas du prĂ©sent journal, l’équipe s’est tout de suite amusĂ©e Ă  trouver des tas d’autres sens. Au fil des numĂ©ros, deux dĂ©clinaisons ont pris le dessus : « CQFD Â» pour « Ce qu’il faut dĂ©truire Â» (qui fut d’ailleurs l’URL du premier site internet du journal) et, de maniĂšre plus large et consensuelle, « Ce qu’il faut dire, dĂ©truire, dĂ©velopper Â». Pour sa part, le bulletin d’abonnement a longtemps Ă©tĂ© titrĂ© « Ce qu’il faut dĂ©bourser Â».

Un chien rouge venu d’Allemagne

Pour faire un journal, il faut donc un nom et, parfois, une mascotte. Celle de CQFD a Ă©tĂ© dĂ©nichĂ©e par l’aminche Olivier Cyran dans les archives de la presse satirique allemande : c’est un chien rouge qui se libĂšre de ses chaĂźnes. Un bouledogue imaginĂ© par Thomas Theodor Heine, cofondateur en 1896 de Simplicissimus, hebdomadaire « d’une prodigieuse expressivitĂ© graphique et d’une insolence carabinĂ©e dans son exĂ©cration des uniformes, du patronat, du colonialisme et des gros culs cousus d’or portant moustache en guidon de vĂ©lo pour complaire au Kaiser. FĂ©rocement anti-guerre en 14-18, il s’est par la suite embourgeoisĂ©, jusqu’à applaudir l’écrasement des spartakistes Â», rappelait Olivier dans ces colonnes en 2018, Ă  l’occasion des 15 ans du prĂ©sent canard dont il est cofondateur.


Smic Ă  temps partiel

Pour faire un journal, il faut de l’espoir. L’équipe fondatrice en avait Ă  revendre : « L’idĂ©e c’était de niquer le Diplo, confie, goguenard, un autre ancien pilier du journal – Le Monde diplomatique vend aujourd’hui prĂšs de 180 000 exemplaires chaque mois. On disait ça en rigolant, mais Ă  moitiĂ© seulement. Â» Blague Ă  part, « on espĂ©rait faire un canard Ă©conomiquement viable qui nous permettrait d’en vivre – ce qui s’est avĂ©rĂ© utopique, regrette Olivier Cyran. À l’époque, on pensait qu’on pouvait arriver Ă  30 000 ventes ; nos repĂšres c’était La Grosse Bertha et le Charlie Hebdo des annĂ©es 1990. Â»

Aujourd’hui, CQFD diffuse environ 4 000 exemplaires par mois, abonnements et kiosques confondus. Des chiffres relativement stables depuis plusieurs annĂ©es mais qui ne permettent de salarier que cinq personnes au Smic Ă  temps partiel, voire trĂšs partiel (personne, Ă©videmment, ne compte ses heures sup’…). C’est lĂ  le minimum nĂ©cessaire pour assurer le secrĂ©tariat administratif (paperasse, gestion des abonnements, envoi des colis, etc.), le secrĂ©tariat de rĂ©daction (coordination Ă©ditoriale, relecture et correction des textes, mise Ă  jour du site internet…) et le graphisme (maquette et coordination des illustrations [2]).

CQFD reste un canard sans pub ni actionnaires, qui ne goĂ»te que trĂšs exceptionnellement aux subventions (contrats aidĂ©s mis Ă  part). Un journal Ă©ditĂ© depuis Marseille par une Ă©quipe qui n’a cessĂ© de se renouveler, se fĂ©minisant significativement ces derniĂšres annĂ©es – ce qui a contribuĂ© Ă  amener de nouveaux sujets. Un mensuel papier qui tourne aussi largement grĂące au travail bĂ©nĂ©vole de centaines voire de milliers d’auteurs, autrices, dessinateurs et dessinatrices ayant participĂ© depuis dix-huit ans. Que toutes et tous soient ici remerciĂ©s.

CQFD, pour quoi faire ?

Pour faire un journal, il faut une ligne Ă©ditoriale. Dans le n° 0, imprimĂ© en avril 2003, un mois avant le n° 1, l’équipe affichait ses intentions. Le contexte du moment ? Puisque Jacques Chirac venait de refuser d’engager la France dans la guerre en Irak, les mĂ©dias mainstream survendaient l’image erronĂ©e d’un pays pacifiste, oubliant toutes les autres guerres, ventes d’armes et bassesses diverses dont l’Hexagone est coupable. « Pourquoi CQFD  ?, Ă©crivaient donc les rĂ©dacteurs de l’époque. Parce qu’ĂȘtre anti-militariste, c’est s’opposer Ă  toutes les guerres, y compris celles que mĂšne la France sur son propre territoire. Et que pour parler de ces guerres-lĂ  on ne fera jamais confiance aux pacifistes en peau de lapin qui fustigent Donald Rumsfeld [3] mais applaudissent Nicolas Sarkozy [4]. Parce qu’entre les mĂ©dias vraiment dĂ©pendants et la presse faussement indĂ©pendante il y a une place bĂ©ante pour une information sans rhumatismes et non-prĂ©mĂąchĂ©e, rĂ©coltĂ©e dans et avec nos rĂ©seaux militants. Parce que les violences policiĂšres, parce que le remplissage des prisons, parce que la loi du plus fort et du plus friquĂ©, parce que les charters d’immigrĂ©s “humanisĂ©s” par la Croix-Rouge, les charrettes de licenciĂ©s, la criminalisation des quartiers en danger, la bĂȘtise fĂ©roce, la duperie, la peur, l’oubli. Â»

Parce que dix-huit ans plus tard, la liste des « parce que Â» n’a pas perdu un gramme, parce qu’on pourrait mĂȘme l’allonger copieusement, parce qu’il y a toujours autant de choses qu’il faut dire, dĂ©truire, dĂ©velopper, dĂ©couvrir, dĂ©construire, dĂ©sacraliser, dĂ©zinguer, dĂ©goupiller, diagnostiquer, dĂ©sirer, divaguer, double-cliquer, discuter, dĂ©chiffrer, dĂ©sactiver, dĂ©tricoter, dĂ©ligoter, dĂ©nuclĂ©ariser, dĂ©foncer
 Parce que tout ça, 200 numĂ©ros plus tard, on est toujours lĂ . CQFD.


Dessin de RĂ©mi



La une en PDF

- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

  • Ce numĂ©ro est disponible chez prĂšs de 3 000 marchands de journaux partout en France. Pour retrouver les points de vente prĂšs de chez vous, cliquez ici.
  • Pour recevoir les prochains numĂ©ros dans votre boĂźte aux lettres, vous avez la possibilitĂ© de vous abonner.



Source: Cqfd-journal.org