La maturation du mouvement

Ce que l’on peut dire, c’est que sans trans­cen­dance de son point de départ, le mou­ve­ment a déjà infléchi son anti­fis­ca­lisme ori­gi­nel vers des exi­gen­ces plus socia­les et générales (de la jus­tice fis­cale des petits commerçants ou entre­pre­neurs, à la jus­tice sociale). Déjà, la lutte sur le prix de l’essence était une lutte qui dépas­sait la ques­tion de l’aug­men­ta­tion pour dénoncer l’arbi­traire d’un prix sans rap­port à une quel­conque valeur. Les Gilets jaunes ne sont pas des experts écono­mi­ques, mais tous savent que les prix du baril et du gaz varient énormément, dans un sens ou un autre, alors que le prix de l’essence ou du gaz sont des prix admi­nistrés, c’est-à-dire des prix poli­ti­ques. La réforme avait bien une base matérielle : le renchéris­se­ment du coût des trans­ports indi­vi­duels utilisés essen­tiel­le­ment pour le tra­vail. Mais une simple ana­lyse marxiste en termes d’accrois­se­ment de la dif­fi­culté à repro­duire sa force de tra­vail, man­quait l’essen­tiel, à savoir, ce qui fait passer de la grogne à la révolte, c’est-à-dire la prise de cons­cience pro­gres­sive que tout « fait système » et qu’il n’y a pas de « petite Cause ». Dans les pays capi­ta­lis­tes développés où nous ne sommes effec­ti­ve­ment pas dans la situa­tion des émeutes de la faim, la révolte concerne le plus grand nombre, ce qui n’était pas le cas pour les ancien­nes taxes sur le gas-oil ou les trans­ports rou­tiers et le mou­ve­ment des bon­nets rouges. Comme il le fera plus tard avec la reven­di­ca­tion d’une aug­men­ta­tion du SMIC, le mou­ve­ment en est d’abord à vou­loir sub­sti­tuer à l’arbi­traire de l’État ou des prix de mono­pole, une sorte de « juste prix » à la Proudhon.

Une unité qui se construit…

Le mou­ve­ment ne se fonde pas sur la base d’une unité de rup­ture (par exem­ple direc­te­ment anti­ca­pi­ta­liste du point de vue idéolo­gi­que), mais sur une unité d’exis­tence de par le par­tage de condi­tions matériel­les et socia­les, mais poli­ti­ques aussi, res­sen­ties comme dégradées. Cette situa­tion tend à res­sus­ci­ter les condi­tions du « Tous ensem­ble » de 1995, mais sur des bases qui ne sont plus les mêmes parce que ce ne sont plus celles du sala­riat, stricto sensu, mais plutôt celle d’un ensem­ble d’indi­vi­dus sin­gu­liers qui tout à coup fait masse. Cette unité est peu cli­vante car elle procède par rac­cour­cis sim­pli­fi­ca­teurs (les pau­vres contre les riches, le peuple contre l’élite, etc.) plutôt que de passer par des contours théori­ques plus élaborés sur les clas­ses. Elle fait consen­sus qui vient s’oppo­ser au consen­sus domi­nant, celui qui réunit, au-delà de leurs différences, l’État, le patro­nat « éclairé » et les cou­ches moyen­nes éduquées, celles qui tra­vaillent dans l’ensei­gne­ment, la culture, les médias parce que ce bloc, lui aussi ne procède pas par défini­tion et exclu­sion idéolo­gi­que a priori pourvu que les indi­vi­dus ou grou­pes de pres­sion ou mou­ve­ments sociaux res­pec­tent le cadre ins­ti­tu­tion­nel et le poli­ti­que­ment cor­rect.

En cela, le mou­ve­ment des Gilets jaunes est une réponse popu­laire au ni droite ni gauche des poli­ti­ciens d’État qui se dis­pu­tent le pou­voir, mais dont ils seraient, selon eux, les seuls déposi­tai­res posi­tifs, les autres étant rejetés dans le négatif du terme de « popu­lisme » ser­vant à stig­ma­ti­ser tous les extrêmes de la poli­ti­que poli­ti­cienne (de Le Pen à Mélen­chon, mais le PCF ne fait pas partie de la char­rette puisqu’il se range, une fois de plus, du côté de l’ordre et du res­pect des ins­ti­tu­tions en place) et, s’il le faut tout ce « bon peuple » qui ne sait plus se tenir, bafoue les règles de la civi­lité au profit de l’injure, du dégagisme et de la vul­ga­rité.

Cette unité inclut hommes et femmes en dehors de toute référence en termes de sexe et en termes de cou­leur (« tous jaunes »). Au rebours de ceux qui cher­chent vai­ne­ment dans le mou­ve­ment une remise en cause du rap­port homme/femme, les femmes en gilets jaunes se posent immédia­te­ment comme égales aux hommes, au moins au sein du mou­ve­ment. Aussi bien sur les ronds-points la nuit que dans les mani­fes­ta­tions face à la police, les femmes Gilets jaunes n’aban­don­nent ni leur dimen­sion féminine ni la sin­gu­la­rité de leur concep­tion de la lutte comme l’ont montré leurs mani­fes­ta­tions du diman­che 6 jan­vier dans toute la France. Si comme d’habi­tude dans l’his­toire les femmes agis­sent comme lan­ceu­ses d’alerte, elles ne se mani­fes­tent pas par­ti­culièrement comme figu­res « extrémistes » (pétro­leu­ses ou muje­res libres) ou au contraire comme réduites à des fonc­tions logis­ti­ques ou domes­ti­ques, mais comme partie pre­nante, pleine et entière du mou­ve­ment.

Comme dans les mou­ve­ments révolu­tion­nai­res his­to­ri­ques (la Révolu­tion française, 1848, la Commune, les révolu­tions russes et chi­noi­ses, l’Espagne, la Hongrie 1956, etc.) ou dans les sou­bre­sauts révolu­tion­nai­res (mai 1968 ; Italie 1968-78), nous n’avons pas à faire à des mou­ve­ments pure­ment clas­sis­tes qu’il ne s’agit donc pas de définir de façon clas­siste comme si la révolu­tion allait forcément être faci­litée par une pureté de classe et donc qu’il n’y aurait rien à atten­dre d’un mou­ve­ment comme celui des Gilets jaunes du fait de son « inter­clas­sisme ». Les luttes de clas­ses ont jus­te­ment été les plus viru­len­tes quand cette pureté de classe était la moins évidente. Paysans et sans-culot­tes de la Révolu­tion française, artis­tes de la Commune, déclassés de la noblesse et intel­lec­tuels dans la révolu­tion russe, les marins de Cronstadt et les conseils de sol­dats, pay­sans de Makhno, Mai-68 et les étudiants, le rôle pri­mor­dial des ouvriers méridio­naux dans les luttes d’usines du nord de l’Italie témoi­gnent des com­po­san­tes socia­les mul­ti­ples de ces révolu­tions. Lorsque les luttes sont condui­tes par une plus grande homogénéité de la classe du tra­vail, cela se paie le plus sou­vent par une plus grande dépen­dance au rap­port récipro­que capi­tal/tra­vail (la classe ouvrière « garan­tie »).

… mais dans une nouvelle configuration

Le mou­ve­ment est pour le moment limité à la cir­cu­la­tion (blo­ca­ges) et à la redis­tri­bu­tion des riches­ses plus qu’à la façon de les pro­duire. En cela, il est appro­pria­ble par tous les exploités de par le fait qu’il rétablit la confiance dans l’action col­lec­tive et par l’idée qu’il n’y a pas de bou­le­ver­se­ments sociaux sans établis­se­ment d’un rap­port de force préalable. Une posi­tion qui séduit de plus en plus de syn­di­ca­lis­tes mino­ri­tai­res dans la CGT et qui comp­tent porter cette pers­pec­tive au pro­chain congrès confédéral du 13 mai à Dijon « Ce que font les Gilets-jaunes per­cute […] nos débats dans la CGT sur l’effi­ca­cité des journées saute-mouton et les mobi­li­sa­tions du samedi. Or, si on ne conju­gue pas les actions du samedi avec des actions dans les entre­pri­ses, le MEDEF pourra conti­nuer à dormir tran­quille », lit-on dans un avant-projet de contri­bu­tion au congrès. Même si cela reste très loin de la pers­pec­tive des Gilets-jaunes qui, elle, s’ins­crit dans une sorte de « tout est pos­si­ble », il y a une prise en compte d’une nou­velle situa­tion de résis­tance active à ce que nous subis­sons, à différents niveaux.

Ce qui déroute, c’est que de la même façon qu’il n’est pas clas­siste, nous l’avons dit, le mou­ve­ment n’est pas non plus clas­sa­ble. Il n’est pas vrai­ment « social » au sens tra­di­tion­nel d’un mou­ve­ment social et c’est pour cela qu’il est plutôt rejeté à gauche, mais il est de nature sociale (il concerne en prio­rité les per­son­nes en dif­fi­culté financière et/ou pro­fes­sion­nelle) ; il n’est pas de nature poli­ti­que dans la mesure où il ne se définit pas poli­ti­que­ment, mais il a une « âme poli­ti­que » comme le mon­trent les références qu’il réactua­lise (Marseillaise, arti­cle 35 de la cons­ti­tu­tion de 1793, « gou­ver­ne­ment du Peuple, par le Peuple, pour le peuple » de l’appel de Commercy, etc.). Les indi­vi­dus ne se lais­sent donc pas enfer­mer dans une situa­tion de domi­na­tion et ils réagis­sent avec les moyens du bord, c’est-à-dire en ne pra­ti­quant pas un entrisme poli­ti­que ou un lob­bying, mais en occu­pant l’espace public dans une sorte de grand soulèvement. /span>

À cet égard le slogan « Paris–Debout-Soulève-toi » (mais le nom de la ville est inter­chan­gea­ble) ren­voie à un état pre­mier de la révolte plus proche de la révolte des Canuts que des luttes de clas­ses du XXe siècle. Car le fil rouge his­to­ri­que qui les relie pour­rait être sym­bo­lisé par le « Ce n’est qu’un début conti­nuons le combat » auquel plus grand monde aujourd’hui ne croît comme on a pu le voir pen­dant le mou­ve­ment contre la loi-tra­vail, parce que malgré l’aspect massif du mou­ve­ment, ce der­nier avait en quel­que sorte, dans sa grande majo­rité, intériorisé la fai­blesse de la lutte dans le rap­port de force actuel capi­tal/tra­vail, ce qui lui ôtait toute pos­si­bi­lité de trans­for­mer ce rap­port de force à partir du moment où il ne pro­dui­sait pas un écart par rap­port à la situa­tion tra­di­tion­nelle d’une confron­ta­tion à fleu­ret mou­cheté pour ne pas ris­quer la défaite en rase cam­pa­gne et main­te­nir l’illu­sion.

Pas clas­siste et pas clas­sa­ble disons-nous, mais pas davan­tage uni­vo­que. Ainsi, alors que dans le mou­ve­ment même, cet ensem­ble qui n’est pas une tota­lité (peuple) ni une par­ti­cu­la­rité iden­ti­fia­ble (classe) a ten­dance soit à vou­loir se cons­ti­tuer comme une tota­lité des dominés (« les gens d’en bas ») dans les condi­tions présentes incluant les trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme : soit à vou­loir réveiller celle d’un Peuple essen­tia­lisé à grand ren­fort de sym­bo­les de l’ancien État-nation français (dra­peau et Marseillaise). Mais ce qui unit ces deux ten­dan­ces, c’est jus­te­ment la cons­cience de la trans­for­ma­tion des formes de l’État.

En effet, nous ne sommes pas les seuls à cons­ta­ter que le pas­sage de la forme État-nation à celle d’État-réseau à pro­duit para­doxa­le­ment une cen­tra­li­sa­tion supérieure des réseaux de puis­sance et du pou­voir poli­ti­que et de ses ser­vi­ces publics avec, en conséquence, une perte de légiti­mité de l’État dans cette nou­velle forme. Une nou­velle forme que les Gilets jaunes dénon­cent car, à leurs yeux, elle favo­rise l’affai­risme, la cor­rup­tion, les pra­ti­ques mafieu­ses, le clientélisme et non plus le bien commun ou le « sens de l’État » ou de la France.

Depuis la révolution du capital c’est le revenu qui devient central et non plus le travail

Ce n’est pas que le mou­ve­ment des Gilets jaunes ne se préoccupe pas de la ques­tion de la place du tra­vail et du rôle du capi­tal dans la déter­mi­na­tion de leurs condi­tions de vie, mais les différentes frac­tions popu­lai­res ne sont plus struc­turées par la cen­tra­lité qu’y jouait la classe ouvrière, ses orga­ni­sa­tions et asso­cia­tions, sa culture, ses quar­tiers. La dis­so­cia­tion de plus en plus impor­tante entre lieu de vie et lieu d’un éven­tuel tra­vail pro­duit un décen­trage de la prédomi­nance de la domi­na­tion. Ce n’est plus tant la lutte contre l’assi­gna­tion au tra­vail et la cri­ti­que du tra­vail qui prévalaient dans les années 1960-1970 qui per­dure aujourd’hui, mais des luttes qui cri­ti­quent l’assi­gna­tion à résidence pro­duite par les poli­ti­ques de « rur­ba­ni­sa­tion » (Henri Lefebvre) dans un pro­ces­sus plus général de métro­po­li­sa­tion subie. Une assi­gna­tion à résidence vécue égale­ment par les immigrés et leurs des­cen­dants, mais une poli­ti­que subie par ces der­niers dans l’uni­vers des ban­lieues dont beau­coup cher­chent à s’affran­chir y com­pris en rejoi­gnant les com­mu­nes périphériques ; ces espa­ces pavillon­nai­res que les nou­veaux habi­tants croyaient avoir choisi en fai­sant cons­truire et en accédant à un cer­tain cadre de vie.

C’est cette pos­si­bi­lité de ren­contres, d’ouver­ture, d’accès à la ville avec ce qu’elle avait de « pro­gres­siste » que regret­tent contra­dic­toi­re­ment les Gilets jaunes dont beau­coup se félici­taient il y a encore peu d’être à l’écart des tour­ments de la ville, sa délin­quance, sa pol­lu­tion, etc. À cet égard, les premières gran­des mani­fes­ta­tions du mou­ve­ment à Paris ne sont pas à com­pren­dre comme une aspi­ra­tion à s’appro­prier la grande ville. C’est d’abord signi­fier exis­tence et visi­bi­lité col­lec­ti­ves des « Invisibles en tenue jaune » dans le lieu du pou­voir, dans l’espace cen­tral d’une des capi­ta­les mon­dia­les du capi­tal glo­ba­lisé. C’est dire qu’à l’Arc de Triom­phe nous sommes chez nous, place de l’Opéra aussi, sur les Champs-Élysées aussi. Ce n’est pas la conquête d’un lieu de vie hyper-urbain qui est visée mais davan­tage l’affir­ma­tion poli­ti­que et exis­ten­tielle que « Paris c’est aussi nous » ; une manière égale­ment de dire « l’État c’est aussi nous » et que nous enten­dons y com­bat­tre ceux qui l’orga­nise à leur seul profit. Les premières gran­des mani­fes­ta­tions du mou­ve­ment à Paris ne sont donc pas à com­pren­dre comme une aspi­ra­tion à s’appro­prier la grande ville. C’est d’abord signi­fier exis­tence et visi­bi­lité col­lec­ti­ves des « Invisibles en tenue jaune » dans le lieu du pou­voir, dans l’espace cen­tral d’une des capi­ta­les mon­dia­les du capi­tal glo­ba­lisé. C’est dire qu’à l’Arc-de-Triomphe nous sommes chez nous, place de l’Opéra aussi, sur les Champs-Élysées aussi. Ce n’est pas la conquête d’un lieu de vie hyper-urbain qui est visée, mais davan­tage l’affir­ma­tion poli­ti­que et exis­ten­tielle que « Paris c’est aussi nous » ; une manière égale­ment de dire « l’État c’est aussi nous » et que nous enten­dons y com­bat­tre ceux qui l’orga­nise à leur seul profit.

Beaucoup de per­son­nes, socio­lo­gues, gau­chis­tes ou autres syn­di­ca­lis­tes se posent la ques­tion de savoir pour­quoi les Gilets jaunes n’atta­quent pas le patro­nat ou si peu. Il est vrai qu’une enquête montre que peu connais­sent le sigle MEDEF, que le local de ce même MEDEF n’a subi aucune déprédation au cours des same­dis 1er et 8 décembre qui ont été les plus des­truc­teurs en biens, alors même qu’il est sis en plein cœur des événements, dans le quar­tier de l’Étoile et des Champs-Élysées. Tout d’abord, c’est un point de vue à rela­ti­vi­ser : les atta­ques contre « le monde des affai­res », le CAC 40, les firmes mul­ti­na­tio­na­les et les ban­ques sont fréquen­tes, et en cela les Gilets jaunes ne sont pas très différents des mou­ve­ments des années 1930 contre les « Deux cents famil­les », mais aussi des Occupy de Wall Street, sim­ple­ment ils n’ont pas l’étiquette « de gauche » à leur crédit. Les Gilets jaunes ont une cons­cience immédiate du pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion/mon­dia­li­sa­tion qui ne les fait pas atta­quer le capi­tal propriétaire des moyens de pro­duc­tion mais le capi­ta­lisme comme « système » (c’est en tout cas l’évolu­tion actuelle du mou­ve­ment qui est passé de l’anti­fis­ca­lisme à une posi­tion « anti-système » plus proche de l’anti­ca­pi­ta­lisme tra­di­tion­nel — originé à droite ou à gauche — que du conser­va­tisme libéral antiétati­que de mou­ve­ments comme celui des Tea Parties.

On ne peut, sans contra­dic­tion, d’une part se félici­ter de la dis­pa­ri­tion de toutes les média­tions qui met­taient nos révoltes au tom­beau et d’autre part déplorer le fait que le soulèvement se fasse contre la forme la plus glo­bale de la domi­na­tion, au niveau de chaque pays, celui de l’État chargé de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux dans ce cadre limité représenté par le ter­ri­toire natio­nal. Cet État qui impose sa poli­ti­que, ses prix, ses formes de taxa­tion, sa légis­la­tion. Le mou­ve­ment n’a d’hos­ti­lité que contre le grand patro­nat et la finance, mais pas contre le petit entre­pre­neur qui est le plus grand créateur d’emploi et encore moins contre l’auto-entre­pre­neur occa­sion­nel récem­ment débarqué du sala­riat. Le mou­ve­ment ne pose donc pas la ques­tion de la propriété privée des moyens de pro­duc­tion. Les Gilets jaunes ne tra­vaillant pas, pour la plu­part, dans de gran­des entre­pri­ses, parce qu’ils sont des pro­duits de la restruc­tu­ra­tion du capi­tal, son noma­disme et sa flexi­bi­lité, ils sont peu perméables à l’idée de la grève (sauf éven­tuel­le­ment la grève générale) et ils occultent pres­que natu­rel­le­ment le rap­port capi­tal/tra­vail d’exploi­ta­tion parce qu’ils pres­sen­tent qu’il se joue à un autre niveau, celui de la domi­na­tion poli­ti­que de l’État ou celui de la Communauté européenne, etc. C’est cette forme de cons­cience a-clas­siste qui joue contre la cons­cience ouvrière de classe et leur fait deman­der à la fois le res­pect pour ceux qui font tra­vailler pro­duc­ti­ve­ment leur petit capi­tal… et une forte aug­men­ta­tion du SMIC que, pour­tant, seules les gran­des entre­pri­ses pour­raient sup­por­ter.

Pour ce qui est de la violence du mouvement

Il faut dis­tin­guer ce qu’on sou­haite par rap­port à la pers­pec­tive de la com­mu­nauté humaine (aucun être humain ne nous est étran­ger de par notre com­mune humaine condi­tion) et la réalité des rap­ports sociaux qui fait que cer­tains indi­vi­dus, dans leurs fonc­tions ou leurs com­por­te­ments ne se condui­sent pas en êtres humains. Et c’est par exem­ple le cas des forces de l’ordre comme aussi des mili­tai­res dans cer­tai­nes condi­tions. Cela ne veut pas dire qu’ils sont réduc­ti­bles à ça.

Mais dans la fonc­tion de répres­sion ils n’ont aucune marge Mais dans la fonc­tion de répres­sion ils n’ont aucune marge comme le
montre leur action deve­nue essen­tielle aujourd’hui : celle de gazer, ébor­gner et taper, alors qu’hier ils essayaient encore de sym­pa­thi­ser avec les Gilets jaunes sur les ronds points. Depuis
ils sont plus que jamais aux ordres et on leur a demandé de quit­ter la tenue du gentil pour la tro­quer avec celle du méchant. Quand nous avons affirmé que la remise en cause des rap­ports sociaux, sur le lieu de tra­vail, pas­sait par un écart à la fonc­tion exigée par les patrons, chefs ou autres, c’était pour le salarié de base et non pour un type de salarié, qu’il soit poli­cier ou gar­dien de prison, ultra mino­ri­taire en nombre, mais beau­coup plus impor­tant pour le pou­voir en place que des mil­lions de salariés moyens. Pour ces catégories bien spécifi­ques, un simple écart ne peut suf­fire, il leur faut faire déser­tion (comme les sol­dats réfrac­tai­res pen­dant la guerre de 14 à Craonne, comme Jean Moulin pen­dant l’occu­pa­tion alle­mande).

Comme nous savons que nous n’aurons jamais la puis­sance mili­taire (au sens large) pour gagner contre l’État, il ne s’agit évidem­ment pas de se réjouir d’un slogan qui serait par­tout : « tout le monde déteste la police ». Mais cette for­mule a quand même une cer­taine effi­ca­cité dans les mani­fes­ta­tions, plus impor­tante que celle de 68 (CRS=SS) car elle est beau­coup plus pro­por­tionnée.

Et au cours des mani­fes­ta­tions, quand tombe la nuit et que tout pour­rait se passer dans l’obs­cu­rité, on peut obser­ver à quel point les flics étaient sen­si­bles à la honte que peut représenter leur tra­vail, quand cher­chant à taper des « cas­seurs » ou des jeunes des ban­lieues, ils se retrou­vent sous les huées de la foule et face à des gens qu’ils savent vivre à peu près les mêmes condi­tions, souf­frir comme eux… mais qui leur ren­voient publi­que­ment et même cal­me­ment que leurs 150 euros obte­nus en une demie journée de grève, c’est le prix des gaza­ges et des coups de matra­que ou de flash-ball. De la honte, il peut surgir n’importe quoi : le plus sou­vent la réaction immédiate, encore plus de hargne, mais mêlée à de la peur. Dans un second temps cela dépend de l’évolu­tion du mou­ve­ment dans son rap­port de force à l’État. Mais pour le moment, le mou­ve­ment ne vit que dans l’immédiateté et le court terme. Occultant par­tiel­le­ment le rap­port au capi­tal dans le tra­vail qui cons­ti­tue en lui-même une média­tion, celle du sala­riat, le rap­port social s’exprime dans sa bru­ta­lité : le mou­ve­ment face et contre le « système » capi­ta­liste et son appa­reil d’État.

C’est jus­te­ment parce qu’il n’y a pas de média­tion que le mou­ve­ment a pu croire, dans un pre­mier temps, qu’il était pos­si­ble de faire ami-ami avec les forces de l’ordre (« tout le monde est Gilet jaune » pou­vait-on enten­dre et par ailleurs cer­tains Gilets jaunes pou­vaient même avoir de la famille ou des amis parmi la police) et en conséquence d’occu­per la rue et plus générale­ment dans l’espace public sans qu’il y ait de problème puis­que « mani­fes­ter est un droit » comme le cla­ment les Gilets jaunes. On peut même penser que c’est de cette confiance naïve qu’est venue l’idée qu’il n’était pas néces­saire de deman­der des auto­ri­sa­tions de mani­fes­ta­tion et des dépôts de trajet. Ce n’est qu’après avoir été embrumés et asphyxiés par les gaz, que les Gilets jaunes se sont rendu compte que ce qui leur était apparu comme un droit au départ rede­ve­nait quel­que chose à conquérir, à impo­ser contre l’État, ce gou­ver­ne­ment et son appa­reil répres­sif. À partir de là, l’atti­tude vis-vis des forces de l’ordre ne pou­vait que chan­ger, d’abord parce que les mani­fes­tants n’étaient plus des primo-mani­fes­tants car l’affron­te­ment deve­nait struc­tu­rel­le­ment obli­ga­toire malgré le paci­fisme global des mani­fes­tants (y com­pris vio­lents, mais désarmés ; rien à voir avec 68 de ce côté-là) et les ordres de rete­nue du pou­voir (éviter le contact direct) ; ensuite parce que s’il pou­vait encore y avoir quel­ques illu­sions autour des ronds-points où les poli­ciers ou gen­dar­mes présents fai­saient le dos rond et sem­blaient être des indi­vi­dus comme les autres, en uni­forme, dans les mani­fes­ta­tions de ville, ils ne réagis­saient pas en indi­vi­dus, mais en corps d’État qui réagit en tant que tel, tant qu’il ne se désagrège pas. C’est ainsi que la pure brute de la BAC peut côtoyer le poli­cier affir­mant qu’il est républi­cain face aux « fac­tieux » que l’État lui désigne.

À propos d’organisation

Alors qu’il n’y a pas de vérita­ble coor­di­na­tion dans beau­coup de régions, une ten­dance se fait jour à mul­ti­plier les deman­des de coor­di­na­tion natio­nale. C’est le cas avec le second appel de Commercy, les coor­di­na­tions de Toulouse ou encore de Marseille. Mais com­ment serait-il pos­si­ble de passer direc­te­ment à une coor­di­na­tion natio­nale qui ne soit pas aussi vide que la coquille média­ti­que que se confec­tion­nent des porte-paro­les auto-pro­clamés ? C’est mettre la char­rue avant les bœufs sous prétexte qu’à Commercy ils se sont tout de suite orga­nisés ainsi. En tout cas l’exem­ple concret de coor­di­na­tion régio­nale à laquelle nous avons par­ti­cipé est à cet égard assez cari­ca­tu­ral (cf. notre compte-rendu sur le jour­nal de bord Gilets jaunes à https://blog.temps­cri­ti­ques.net/), mais en même temps signi­fi­ca­tif d’une différence de situa­tion entre gran­des villes d’un côté et peti­tes villes de l’autre. Le mou­ve­ment est parti des secondes et des cam­pa­gnes avec l’uti­li­sa­tion des ronds-points et péages comme points de fixa­tion. Une orga­ni­sa­tion mini­male et locale, contrôlable qui discréditait immédia­te­ment tous les appren­tis porte-paro­les mon­tant à Paris dis­cu­ter avec le pou­voir ou les médias. Mais dans les gran­des villes, il n’y avait que les mani­fes­ta­tions du samedi et on pou­vait dif­fi­ci­le­ment se satis­faire de leur répétition.

Se sont faites jour, alors, des ten­ta­ti­ves d’orga­ni­sa­tion en assemblée afin d’essayer de « fixer » un mou­ve­ment qui autre­ment ne fai­sait qu’épouser la flui­dité et la tem­po­ra­lité des mani­fes­ta­tions heb­do­ma­dai­res. Mais c’est une entre­prise dif­fi­cile parce que tout d’abord elle est appa­rue contra­dic­toi­re­ment néces­saire et arti­fi­cielle ; et ensuite parce qu’elle ne colle pas bien aux caractéris­ti­ques d’ori­gine d’un mou­ve­ment qui alliait action, réflexion et com­mu­nauté de lutte à un niveau très local et de manière trans­ver­sale avec d’autres se trans­for­mant pres­que en autant de com­mu­nautés de lutte de type affi­ni­taire.

À l’inverse, dans les gran­des villes, le ras­sem­ble­ment est plus ano­nyme, plus cen­tra­liste ; il intro­duit rapi­de­ment de la ver­ti­ca­lité et de la délégation et sur­tout de la poli­ti­que, au mau­vais sens du terme parce qu’il cher­che à idéolo­gi­ser le mou­ve­ment, à lui donner une cou­leur poli­ti­que. Même si dans une petite ville comme Villefranche-sur-Saône, c’est plutôt l’œuvre du Rassemblement natio­nal, dans les autres villes, il sem­ble­rait que ce soit plutôt le gau­chis­se­ment du mou­ve­ment qui l’emporte avec l’action des LFI et de leurs pro­ches (Fakir), anciens des Nuits debout.

Pour le moment, c’est plus un cons­tat, la lutte est ouverte… et les problèmes res­tent entiers, car il n’y a pas de recet­tes à l’hori­zon vu la sin­gu­la­rité du mou­ve­ment.

En effet, la forme réseau quand elle s’exerçait sur le mode de l’occu­pa­tion des ter­ri­toi­res uti­li­sait les tech­no­lo­gies numériques comme sup­port des réseaux. Mais aujourd’hui, du fait de la répres­sion sur les ronds-points et des mani­pu­la­tions de cer­tains lea­ders auto­pro­clamés via médias et Facebook, qui tous ont des références moins intéres­san­tes que celles du groupe de Commercy, les réseaux ont ten­dance à deve­nir des cote­ries et l’assembléisme à la Commercy apparaît comme une forme plus appro­priée. Mais cela n’empêche pas, malgré la plus grande réflexi­vité mani­festée publi­que­ment et diffusée par ce groupe, qu’il s’agit aussi d’une ten­ta­tive de coor­di­na­tion natio­nale par le haut. Si on peut expri­mer des réserves par rap­port au for­ma­lisme assembléiste de Commercy, il est dif­fi­cile d’envi­sa­ger quelle forme réseau pour­rait la rem­pla­cer et d’ailleurs eux-mêmes par­lent de comités popu­lai­res comme base de l’ensem­ble. Donc il y a bien des hésita­tions.

Plus concrètement, dans les dis­cus­sions, les deux ten­dan­ces prin­ci­pa­les qui se font jour sont celles entre, ceux qui pen­sent que la dissémina­tion est un atout parce qu’on est par­tout et ceux qui pen­sent qu’il faut main­te­nant coor­don­ner cen­tra­le­ment parce qu’autre­ment on n’est nulle part parce qu’on ne gêne pas vrai­ment. Le problème, c’est que derrière ce qui apparaît comme une oppo­si­tion de stratégie se cache aussi une différence de situa­tion objec­tive, la première posi­tion étant tenue par les gens de la périphérie, la seconde par les habi­tants de la grande ville, ces der­niers ayant du mal à s’insérer dans le mou­ve­ment autre­ment qu’en par­ti­ci­pant aux mani­fes­ta­tions du samedi ou en essayant de pren­dre la tête poli­ti­que du mou­ve­ment.

Sans doute faut-il que le mou­ve­ment fasse l’expérience de la cadu­cité de la forme-assemblée. Le mou­ve­ment a pris nais­sance et s’est amplifié sous la forme-réseau ; une forme qui mani­feste déjà une pra­ti­que qui va au-delà de la forme tra­di­tion­nelle de l’assemblée générale. Il s’agit par exem­ple des soli­da­rités concrètes entre les per­ma­nents de l’occu­pa­tion des ronds-points et les habi­tants des ter­ri­toi­res voi­sins ou bien encore des échan­ges d’expérien­ces de la lutte à tra­vers divers sup­ports numériques ou par le biais des téléphones por­ta­bles. La prépara­tion des décisions col­lec­ti­ves ne com­porte que très peu de réunions spécifi­ques et lorsqu’elles se tien­nent c’est dans la proxi­mité des ronds-points ou des péages d’auto­route. Il n’y a pas d’espace poli­ti­que phy­si­que exclu­si­ve­ment consacré à la dis­cus­sion et à l’orga­ni­sa­tion de la lutte. La forme-réseau adoptée par les Gilets jaunes ne sépare pas la lutte et la vie quo­ti­dienne. Comme il n’y a pas de représen­tants du mou­ve­ment vis-à-vis des pou­voirs extérieurs, c’est la présence de chacun dans les actions direc­tes du mou­ve­ment qui cons­ti­tue le corps poli­ti­que commun des Gilets jaunes. C’est un des sens du titre du supplément 3 : « Une tenue jaune qui fait com­mu­nauté ».

Dans ce supplément nous avons avancé que le mou­ve­ment n’était pas anti-orga­ni­sa­tion mais a-orga­ni­sa­tion, qu’il refu­sait toute forme d’orga­ni­sa­tion préétablie. Les rares ten­ta­ti­ves de cons­ti­tuer des « conseils de ronds-points » ont échoué. Pour l’ins­tant c’est l’immédiateté de l’action qui prime. Mais peut-il tenir ? Peut-il s’appro­prier la durée ? C’est là une ques­tion cru­ciale. Car l’expérience his­to­ri­que des mou­ve­ments révolu­tion­nai­res (comme celle de tout mou­ve­ment) le montre : l’orga­ni­sa­tion, alour­die par sa ten­ta­tion représen­ta­tion­nelle, est sou­vent la première étape de l’ins­ti­tu­tion. Et l’ins­ti­tu­tion c’est la fin du mou­ve­ment, la marque de son échec…

Le texte des Gilets jaunes de Commercy exprime un assembléisme basi­que, démocra­tiste, qui dénote cepen­dant une capa­cité réflexive du mou­ve­ment, un non-immédia­tisme, c’est ce qui semble le différen­cier de celui des ten­ta­ti­ves de Marseille ou Toulouse et, bien évidem­ment, des ini­tia­ti­ves des lea­ders qui recher­chent l’effet cha­ris­ma­ti­que ou/et média­ti­que.

Quel devenir ?

Il nous semble lié, évidem­ment, au caractère de la réponse étati­que, mais au-delà, le mou­ve­ment affronte la nécessité de conci­lier, d’un côté des actions de tous les jours et du samedi matin en par­ti­cu­lier ; des actions qui regrou­pent, de plus en plus dif­fi­ci­le­ment d’ailleurs les Gilets jaunes à l’ori­gine du mou­ve­ment et de l’autre, les indi­vi­dus de mul­ti­ples pro­ve­nance qui jusqu’à main­te­nant ne par­ti­ci­paient qu’aux actions des same­dis après-midi dans les villes et n’enfi­lent pas forcément le gilet jaune ils car ils sou­te­naient plus qu’ils n’intégraient le mou­ve­ment. C’est un peu comme si les par­ti­sans des premières actions, décidées et orga­nisées à partir des réseaux sociaux et sur­tout de Facebook, regrou­paient et façonnaient une sorte de mili­tant type des Gilets jaunes : un peu refermé sur ses pro­pres sour­ces parallèles d’infor­ma­tion, ses vidéos qui tour­nent en boucle, son gilet jaune, occupé à fabri­quer ses pro­pres références, au risque de tendre vers une sorte d’entre-soi. Cette dimen­sion nous semble impor­tante non seu­le­ment pour rendre compte fidèlement des faits, mais aussi des deve­nirs pos­si­bles du mou­ve­ment, c’est-à-dire de savoir si, comme le pen­sent la plu­part des Gilets jaunes tout le monde doit deve­nir Gilets jaunes ou si le mou­ve­ment va gros­sir de telle façon que le gilet jaune ne sera plus le signe de reconnais­sance ou qu’un signe parmi d’autres.

Cette aspi­ra­tion à un deve­nir col­lec­tif commun peut apparaître au jour où nous écri­vons comme une voie chargée de poten­tia­lités uni­ver­sel­les mais elle n’est qu’un des hori­zons pos­si­bles de ce mou­ve­ment. D’autres issues peu­vent aussi être empruntées qui annu­le­raient ces poten­tia­lités. Par exem­ple de type rouge-vert et sou­ve­rai­niste qui pour­rait être le pen­dant du popu­lisme de droite, type Cinq étoiles en Italie. Face à ce genre d’offen­sive, notre rôle est de sou­te­nir le refus des Gilets jaunes de toute cen­tra­li­sa­tion et hiérar­chi­sa­tion que n’impo­sent pas les nécessités mêmes de l’action. C’est le moyen de rendre plus dif­fi­cile les manœuvres poli­ti­cien­nes éven­tuel­les. Un autre moyen est de s’oppo­ser, autant que faire se peut, à l’élar­gis­se­ment des reven­di­ca­tions de base, parce qu’à tra­vers le RIC et tout un nou­veau panel surgit des assemblées ou des coor­di­na­tions, on a l’impres­sion que les Gilets jaunes pour­raient se cons­ti­tuer en parti poli­ti­que à même de tout diri­ger ou tout orien­ter. Donc et au risque de paraître res­tric­tif et reve­nir à des reven­di­ca­tions « négocia­bles », sans pour cela qu’on essaie de les négocier, mais en les impo­sant par le rap­port de force parce qu’elles sont à portée de main (le pou­voir a déjà reculé et lâché quel­ques miet­tes) et peu­vent entre­te­nir la dyna­mi­que pour aller plus loin et plus à fond ensuite : ISF, CSG, revenu mini­mum garanti et démocra­tie directe puis­que se serait un déni que d’igno­rer cet aspect du mou­ve­ment.

Temps cri­ti­ques, le 12 jan­vier 2019