À l’attention de toutes les gentilles personnes blanches qui font du vélo

Le concept de « privilège blanc » hérisse le poil d’un grand nombre de personnes blanches. Cela peut stopper net la conversation ou au moins les mettre sur la défensive. (surtout les blanc.he.s issu.e.s de milieux moins privilégiés que les personnes les entourant). J’ai vu ce schéma se produire plus d’une fois : l’étape d’après dans la conversation est que la personne qui a soulevé le privilège blanc dit : « La raison pour laquelle vous vous mettez sur la défensive, c’est parce que vous ressentez l’inconfort d’avoir votre privilège exposé. »

Je suppose que c’est parfois vrai. Il y a sans doute beaucoup de gens, blanc.he.s et autres, qui peuvent témoigner d’une sorte de moment où illes se sont dit « ah ouais, ok » : ce moment de changement de paradigme où illes ont réalisé ce qui signifiait du concept de privilège. Illes se rendent alors compte d’avoir été effectivement sur la défensive à des moments parce qu’illes étaient effectivement mal à l’aise de voir leur privilège exposé.

Cela dit, le plus souvent, je pense que la frustration et la fermeture lors de ces interactions sont le fruit d’autre chose. Cela vient du fait que personne ne veut être raciste. Lorsque confronté à un « vous pensez cela parce que vous regardez cela du point de vue du priviligié » ou le plus concis et aussi plus conflictuel « check ton privilège ! ».Cela sonne comme une accusation de racisme (si l’interlocuteur.ice n’est pas familière avec le concept de privilège). Et l’expression « privilège blanc » ressemble à : « Vous êtes raciste et vous ne pouvez rien y faire parce que vous êtes né.e de cette façon ».

Et si c’était ce que le « privilège blanc » signifiait – ce qui n’est pas le cas -, la posture défensive et la frustration seraient la réponse appropriée. Mais le discours sur les privilèges n’a pas du tout pour but de faire une évaluation ou une plainte morale sur les privilégiés. Il s’agit de pointer un déséquilibre systémique. Il s’agit de parler d’injustices qui ont surgi à cause de l’histoire du racisme qui a façonné les choses telles qu’elles sont maintenant. Il ne s’agit pas de dire : « Vous êtes une mauvaise personne parce que vous êtes blanc.he. » Il est dit : « Le système est faussé d’une manière que vous n’avez peut-être pas réalisée ou que vous n’aviez pas à y penser précisément parce que ce système est pipé en votre faveur.

Je suis blanc. Par conséquent, je n’ai jamais fait l’expérience directe du privilège racial du côté « dominé ». Mais mes enfants (et beaucoup d’autres personnes que j’aime) ne sont pas blancs. Je me soucie donc du privilège et de ce que cela signifie pour la justice raciale dans notre pays (Ndt, les États-Unis). Une expérience que j’ai faite de première main, qui m’a aidé à comprendre le concept de privilège et à écouter des discours sur celui-ci, sans me sentir sur la défensive, est de faire du vélo.

Alors, je sais, ça sonne un peu débile de premier abord, mais restez avec moi. Car je pense que l’analogie qui suit pourrait aider certain.e.s Blanc.he.s à comprendre les discours sur leurs privilèges sans avoir l’impression d’être attaqué.e.s.

Il y a environ cinq ans, j’ai décidé de faire de mon vélo mon mode de transport principal. C’est à dire, dans la rue et dans le trafic routier. Cela a plein d’avantages (l’exercice, le vent dans le visage, la sensation cool d’aller vite, etc.) Mais je vis dans la capitale de l’épicentre de l’industrie automobile : Lansing, Michigan (États-Unis). Ce n’est absolument pas, une ville vélo-friendly. Il est même souvent très dangereux d’y être un cycliste pendulaire.

C’est dangereux parce que certain.e.s automobilistes ne sont rien d’autre que des trou du c**. Si je suis sur la route – là où j’ai légalement le droit d’être – les gens me crient de monter sur le trottoir. Si je suis sur le trottoir, ce qui est parfois l’endroit le plus sûr, les gens me crient de retourner la route. Certain.e.s automobilistes pensent que c’est drôle de baisser leur vitre et de me crier quelque chose quand illes sont à ma hauteur ou de m’éclabousser volontairement. Des gens que je n’ai jamais rencontrés sont en colère contre moi parce que je suis simplement en train de faire du vélo sur « leur » route et illes me le font savoir avec un langage coloré et d’autres actes d’agression.

Je peux imaginer que pour les personnes racisées (« person of colour »), dans un contexte de majorité blanche, on se sent un peu comme si on était à vélo au milieu du trafic. Illes ont le droit d’être sur la route, et des lois proclament l’égalité sur le papier, mais cela ne change pas le fait qu’illes sont à vélo dans un monde fait pour les voitures. En faire l’expérience quand je suis sur mon vélo dans la circulation m’a aidé à comprendre réellement de quoi on parle lorsqu’on fait référence aux « privilèges ».

Il faut reconnaitre que la plupart des automobilistes ne sont pas intentionnellement agressif.ve.s envers moi. Cela dit, même si tous les connards se faisaient retirer leurs permis demain, la route serait toujours un endroit dangereux pour moi. Car toute l’infrastructure de transport privilégie la voiture. Elle est née d’une histoire enracinée dans l’industrie automobile qui a tenu pour acquis que tout le monde devrait utiliser une bagnole comme mode de transport. Elle n’a pas été construite pour être pratique, économique ou sûre pour moi.

Ainsi les automobilistes – les gentil.lle.s, les pas agressif.ve.s – me mettent en danger tout le temps parce qu’illes voient la route du point de vue privilégié d’une voiture. Par exemple, si je roule sur une route à double voie du côté droit de la voie de droite, certain.e.s automobilistes ne déboitent pas pour me dépasser (comme illes le feraient pour une autre voiture). Ille ne se donnent même pas la peine de me garantir une distance de sécurité suffisante. Certaines personnes me frôlent de quelques centimètres, ne réalisant pas à quel point c’est effrayant / dangereux pour moi (comme si c’était à moi de faire une embardée, afin d’éviter un accident mortel juste pour qu’illes me dépassent). Ces gens ne sont pas agressifs ou hostiles envers moi, mais ils ne réalisent pas qu’un nid-de-poule, un tas de gravas ou une bouteille cassée – qu’illes ne m’ont pas donné assez de place pour éviter – parce que dans une voiture illes n’ont pas à penser à cela – pourrait avoir comme conséquence de me faire tomber de mon vélo, de me coûter une jante pliée ou un pneu crevé.

Ainsi, le conducteur ou conductrice moyen qui me dépasse en projetant du gravier dans mon visage avec son sillage de gaz d’échappement n’est pas nécessairement un sale type. Il pourrait même être posé dans son taxi en écoutant une station de radio chrétienne et en pensant aux choses sympas qu’il pourrait faire pour sa femme. Mais le fait que « le système » lui permette de faire ces choses au lieu d’être conscient de moi est un privilège qui m’est interdit. (Pour ma part, je dois être hyperattentif à lui).

C’est bien de ça qu’il s’agit lorsque l’on parle de « privilège ». À l’instar des automobilistes, les personnes blanches – les gentilles et pas agressives – peuvent se déplacer dans le monde sans penser aux « nids de poule » ou au « gravier » que les personnes racisées doivent affronter. Les personnes blanches n’ont pas conscience de ces choses qu’elles font – sans intention de blesser ou de mettre en danger qui que ce soit – qui peuvent en fait rendre la vie plus difficile ou plus dangereuse pour une personne racisée.

Les conducteurs-ices, gentil.le.s, qui ne font rien du tout pour me mettre en danger ont toujours le privilège de sortir chaque matin de leur garage et de savoir qu’il y a des routes qui vont jusqu’à leur destination. Illes n’ont pas à se demander s’il y a des pistes cyclables et quelle route illes vont emprunter pour rester en sécurité. En hiver, ils peuvent être certain.e.s que la neige sera retirée de la route et repoussée dans la voie des cyclistes et non l’inverse.

Et ce n’est pas seulement le fait que toute l’infrastructure de transport est construite autour de la voiture. L’inégalité structurelle se trouve ancrée la loi, qui est mal appliquée lorsque les cyclistes sont écrasées par des voitures. Elle se trouve dans le fait que l’essence est subventionnée par l’État alors que les pneus de vélo ne le sont pas. Enfin, elle se trouve dans l’esprit général d’une culture amoureuse de la bagnole après cent ans de propagande, qui pense toujours que les vélos sont des jouets pour les enfants et les triathloniens.

Quand je dis que les automobilistes moyen.ne.s sont privilégié.e.s, ce n’est pas une façon de les disqualifier comme étant de mauvaises personnes, des chauffards ou de dire qu’illes n’ont pas vraiment mérité d’avoir leurs beaux camions. Il s’agit simplement de reconnaître que ce qui suit existe : des infrastructures, des lois, l’État, la culture et enfin que si elle/lui et moi entrons en collision, je vais probablement mourir et ille devra juste nettoyer du sang sur son pare-chocs.

De la même manière, parler de privilège racial n’est pas une façon de dire aux blanc.he.s qu’illes sont de mauvaises personnes ou des racistes ou qu’ils n’ont pas vraiment mérité ce qu’illes ont.

C’est une manière d’essayer de rendre visible le fait que le système n’est pas neutre, ce n’est pas un terrain de jeu égal, que tout le monde ne vit pas la même expérience du réel. Il y a des préjugés, des déséquilibres et des injustices inscrites de notre culture. (Les événements récents à Ferguson devraient être une preuve suffisante de cela – [meurtre de Michel Brown, jeune homme noir, tué par un policier blanc en 2014, NdT]). Non pas parce que vous seriez personnellement raciste, mais parce que le système a une histoire et qu’il a été construit autour de cette catégorie « race ». Et cela ne va pas disparaître du jour au lendemain (ni même dans 100 ans). Pour revenir à mon analogie : les pistes cyclables sont relativement nouvelles, et elles constituent encore une sorte d’appendice sur un système intrinsèquement centré sur la voiture.

Alors, cher.ère. lecteurs et lectrices blanc.he.s – la prochaine fois que quelqu’un vous parle de « privilège », essayez de vous rappeler qu’ille ne vous traite pas de raciste ni n’essaie de dire que vous avez triché pour obtenir votre diplôme universitaire. Ille veut simplement que vous essayiez de comprendre à quel point c’est parfois effrayant être sur un vélo (pour la métaphore).

Une dernière chose : je sais ce que c’est que d’être une personne blanche engagée dans la réconciliation raciale ou le travail de justice et de sentir que le concept de privilège est utilisé pour vous faire taire, de se sentir frustré.e d’essayer sincèrement de faire partie de la solution et non pas du problème, mais qu’à chaque fois que vous ouvrez la bouche, quelqu’un dit : « Check tes privilèges ». (note : bien que le concept de privilège ne signifie pas « Vous êtes l’un.e des méchant.e.s », certaines personnes l’utilisent ainsi). Permettez-moi d’effectuer encore quelques mètres avec la métaphore du vélo (héhé), car je pense que cela peut pousser les blanc.he.s qui ont déjà ressenti cette frustration à rester engagé.e.s :

J’ai beaucoup de « discussions » avec des automobilistes. À présent, en étant posé et rationnel, je sais que la plupart des automobilistes ne sont pas des connards. Cela étant, j’ai fait une expérience, longue et constante, de mauvaises rencontres sur la route avec des automobilistes. Ainsi, si ça tombe sur un jour où je me suis fait klaxonner, qu’on m’a crié dessus sur la route ou quand j’ai lu un article sur un de mes camarades cycliste qui a été fauché par un chauffard, c’est dur de rester poli.

Mais quand ça m’arrive d’être impoli avec un conducteur.ice « privilégié. », ce n’est pas parce que je le.a déteste, ou que je pense qu’ille est le mal incarné. C’est parce que c’est la troisième fois que je me prends du gravier sur la route. Essayez de vous rappeler que même si vous ne vous sentez pas comme un « l’automobiliste moyen », une personne racisée peut vous voir comme un cycliste voit cet automobiliste qui la dépasse en trombe. Même si vous écoutez la radio chrétienne.

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