Octobre 25, 2021
Par Lundi matin
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Oui. Il y avait un risque que les Afghans qui couraient vers les paquets jaunes espérant trouver de la nourriture tombent sur des bombes non explosées à la place.

Selon les experts de l’aide humanitaire, les parachutages de nourriture sont une stratĂ©gie sous-optimale, mais, comme le note Bennis, « Ă§a rend bien sur CNN Â».

Civils ou « combattants ennemis Â» ?

Deux types de colis sont larguĂ©s par des avions amĂ©ricains, tous deux de couleur jaune. L’un vise Ă  tuer les ‘mĂ©chants’, l’autre Ă  aider le « peuple opprimĂ© d’Afghanistan Â» [2], mais il le met en danger. Le fait qu’un type de colis jaunes risque d’ĂȘtre confondu avec l’autre ne semble pas prĂ©occuper beaucoup leur ‘expĂ©diteur’. Pas plus que le fait que des innocents risquent d’ĂȘtre tuĂ©s Ă  la place des ‘mĂ©chants’.

Cet acte-manquĂ© prĂ©figurait tragiquement ce qui allait ĂȘtre non pas un bug mais une caractĂ©ristique de la guerre des États-Unis contre la Terreur, au cours de laquelle il est estimĂ© que 335 000 civils ont pĂ©ri de mort violente. En avril 2021, il Ă©tait estimĂ© que plus de 71 000 civils afghans et pakistanais Ă©taient morts [3] – dans des frappes aĂ©riennes, des tirs croisĂ©s, sur des mines terrestres, Ă  bout portant, tuĂ©s par l’armĂ©e amĂ©ricaine, des alliĂ©s, ou des insurgĂ©s. Il y a eu des cas d’erreurs d’identitĂ©, impliquant enlĂšvements, tortures, incarcĂ©rations. Des hommes soupçonnĂ©s d’ĂȘtre des « combattants ennemis Â» ont Ă©tĂ© dĂ©possĂ©dĂ©s de leur nom, de leurs droits fondamentaux et laissĂ©s Ă  l’abandon Ă  Guantanamo – une abomination que les États-Unis n’ont toujours pas fermĂ©e.


Chemin de la paix ou chemin de la guerre ?

L’ex-soldate Chelsea Manning espĂ©rait un changement de cap lorsque, en 2010, elle a postĂ© des documents militaires sur le site de WikiLeaks pour dĂ©noncer les crimes de guerre commis par les États-Unis en Afghanistan et en Irak. Julian Assange et WikiLeaks ont compris l’intĂ©rĂȘt public de ces documents, tout comme de nombreux journalistes du monde entier qui ont collaborĂ© et couvert ces publications. Si le chemin de la guerre Ă©tait pavĂ© de mensonges, de bonnes intentions et de « paquets jaunes Â», le chemin de la paix pouvait-il ĂȘtre pavĂ© de documents fuitĂ©s, de journalisme d’investigation, de dĂ©bats publics et de bonnes dĂ©cisions politiques ?

Assange espĂ©rait Ă©galement que les Journaux de Guerre Afghans influenceraient positivement la politique grĂące Ă  leur contenu et Ă  leur publication en temps opportun : « Ces documents sont la description la plus complĂšte d’une guerre Ă  ĂȘtre publiĂ©e pendant le dĂ©roulement mĂȘme de la guerre – autrement dit, Ă  un moment oĂč ils [les dirigeants politiques] ont encore une chance de faire bien Â» [4].

Cela n’a pas Ă©tĂ© le cas. La guerre a continuĂ©, la lanceuse d’alerte et le journaliste ont Ă©tĂ© persĂ©cutĂ©s.

En septembre 2021, alors que les États-Unis quittent l’Afghanistan, la derniùre frappe de drone tue dix civils, parmi lesquels sept enfants.

Les droits des femmes ou la militarisation du fĂ©minisme ?

Avec le dĂ©part des États-Unis et la reprise du pays par les talibans, le sort des femmes afghanes a suscitĂ© une grande inquiĂ©tude en Europe – un sentiment que la CIA avait dĂ©jĂ  cherchĂ© Ă  exploiter.

En effet, en 2010, la CIA craignait que « l’apathie du public Â» ne suffise pas Ă  maintenir le soutien des pays alliĂ©s des États-Unis en Afghanistan. Dans une analyse classifiĂ©e publiĂ©e par WikiLeaks [5], la CIA dĂ©taille des stratĂ©gies de relations publiques destinĂ©es Ă  renforcer le soutien de l’opinion publique en faveur d’une poursuite de la guerre en Afghanistan dans les pays partenaires de la Force Internationale d’Assistance et de SĂ©curitĂ©. En France, elle a suggĂ©rĂ© de militer pour les droits des femmes afghanes, un sujet cher aux Français qui pourrait faire de la guerre une cause juste Ă  leurs yeux.

L’analyse de la CIA dĂ©taille :

« Les femmes afghanes pourraient servir de messagĂšres idĂ©ales pour humaniser le rĂŽle de la FIAS dans la lutte contre les talibans, car elles sont capables de parler de maniĂšre personnelle et crĂ©dible de leurs expĂ©riences sous le rĂ©gime taliban, de leurs aspirations pour l’avenir et de leurs craintes d’une victoire des talibans. Â»

Ceci est la militarisation du fĂ©minisme ; jouer la carte du fĂ©minisme pour servir un dessein de guerre.

Tout comme la dĂ©fense des droits des femmes a Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©e de mauvaise foi, en 2021 c’est une « insulte de suggĂ©rer que l’abandon des femmes et de la sociĂ©tĂ© civile afghanes Ă  une armĂ©e de thĂ©ocrates est une dĂ©fense de leur auto-dĂ©termination Â» [6] – contrairement Ă  ce que prĂ©tend Biden que les Afghans ont dĂ©sormais la latitude pour dĂ©cider de leur avenir et de la maniĂšre dont ils veulent diriger leur pays.

Puisqu’il est question de donner une voix aux femmes afghanes, voici ce que Malalai Joya a Ă  dire Ă  propos du fondateur de WikiLeaks : « C’est un hĂ©ros. À mon avis, il a exposĂ© les ’mauvaises’ pratiques, les politiques rĂ©pugnantes du gouvernement amĂ©ricain et de l’OTAN. Maintenant, il vit dans le cƓur de tous les gens Ă©pris de justice Â» [7].

Il survit aussi à peine dans une prison de haute sécurité au Royaume-Uni.

Justice ou vengeance ?

Le prĂ©sident Biden a rĂ©cemment prĂ©cisĂ© que les États-Unis ne sont pas allĂ©s en guerre en Afghanistan pour construire une nation :

« Les États-Unis ont fait ce qu’ils Ă©taient allĂ©s faire en Afghanistan : mettre la main sur les terroristes qui nous ont attaquĂ©s le 11 septembre 2001, ammener Oussama Ben Laden Ă  la justice, et rĂ©duire la menace terroriste pour empĂȘcher l’Afghanistan de devenir une base (…) Nous ne sommes pas allĂ©s en Afghanistan pour construire une nation. Et c’est le droit et la responsabilitĂ© du peuple afghan seul de dĂ©cider de son avenir et de la façon dont il veut diriger son pays. Â» [8]

Les objectifs Ă©taient la sĂ©curitĂ© nationale et la justice. Selon les mots de Bush aussi [9]] :

« Notre action militaire est Ă©galement conçue pour ouvrir la voie Ă  des opĂ©rations continues, complĂštes et acharnĂ©es visant Ă  les dĂ©loger [les terroristes] et Ă  les traduire en justice. Â»

Mais quelle justice ?

Oussama Ben Laden n’a pas Ă©tĂ© ammenĂ© Ă  la justice, il a Ă©tĂ© assassinĂ©. Depuis 2001, la « justice Â» aux mains des États-Unis est de plus en plus assimilĂ©e Ă  la suppression pure et simple de dissidents, avĂ©rĂ©s ou prĂ©sumĂ©s, comme si c’était la nouvelle norme dans le ‘monde libre’ ; des personnes sont littĂ©ralement effacĂ©es de la surface de la Terre – assassinĂ©es, dĂ©shumanisĂ©es, enfermĂ©es dans des prisons impĂ©nĂ©trables ou des audiences Ă  huis clos.

Comme le note Phyllis Bennis, « la guerre en Afghanistan Ă©tait motivĂ©e par la vengeance et non par la justice Â» et « l’option consistant Ă  reconnaĂźtre les attaques [du 11 septembre] comme un Ă©norme crime contre l’humanitĂ© qui exigeait non pas la guerre mais une rĂ©ponse globale et collaborative, s’appuyant sur le droit international et un systĂšme renforcĂ© de justice internationale, n’a jamais Ă©tĂ© mise sur la table Â».

Patriote et journaliste ou traĂźtre et « terroriste de l’information Â» ?

AprĂšs le 11 septembre 2001, « L’AmĂ©rique a immĂ©diatement divisĂ© le monde en Nous et Eux, tout le monde Ă©tait soit avec Nous, soit contre Nous Â», observe le lanceur d’alerte de la NSA Edward Snowden, exilĂ© en Russie, qui associe cette date Ă  un grand regret : « [Mon pays] aurait pu traiter la terreur non pas comme le phĂ©nomĂšne thĂ©ologique qu’elle prĂ©tendait ĂȘtre, mais comme le crime qu’elle Ă©tait. Il aurait pu utiliser ce rare moment de solidaritĂ© pour renforcer les valeurs dĂ©mocratiques (…) Au lieu de cela, il est allĂ© en guerre Â» [10].

Bien que l’accusation d’ « aide Ă  l’ennemi Â» ait Ă©tĂ© abandonnĂ©e lors du procĂšs en cour martiale de Manning en 2013, les traitements inhumains qui lui ont Ă©tĂ© infligĂ©s dĂšs son arrestation Ă©tablissent qu’aux yeux des militaires, elle Ă©tait avec Eux. Il s’est agi d’une vengeance pour avoir trahi et humiliĂ© les États-Unis. De mĂȘme, aprĂšs des annĂ©es de persĂ©cution, aucune personne sensĂ©e ne peut dire que l’acte d’accusation des États-Unis contre Assange a quoique ce soit Ă  voir avec la justice. Pour les États-Unis, il n’est pas un journaliste mais un ennemi qui doit ĂȘtre Ă©crasĂ©. Il y a eu des concertations en hauts lieux pour l’assassiner, comme le montrent les rĂ©vĂ©lations rĂ©centes sur des plans de la CIA [11]. De façon tout Ă  fait choquante, ils n’auront peut-ĂȘtre pas besoin de le faire : des annĂ©es de dĂ©ni de justice, de dĂ©tention arbitraire, de propagande et d’apathie publique pourraient bien finir par le tuer.

La « guerre de l’information et de la perception Â»

Il y a toujours une guerre dans la guerre : c’est la « guerre de la perception et de l’information Â». C’est pourquoi une presse libre et indĂ©pendante est si essentielle. Peser dans cette « guerre de la perception et de l’information Â» du point de vue du peuple est au cƓur de la vision d’Assange et des publications WikiLeaks : donner aux peuples des Ă©lĂ©ments pour une connaissance la plus complĂšte possible et authentique des faits qui façonnent leur destin. Pour que nous puissions choisir notre avenir.

Il n’est pas trop tard pour bien faire.

Voltairine MacFadyen

Article publié dans WeeklyLeaks #3 du mois de octobre 2021

Traduit de l’anglais pour lundimatin.




Source: Lundi.am