Une voiture s’arrête. Dedans, une jeune femme aux cheveux longs sort, puis se retourne. Elle vient de quitter une baraque bourgeoise en plein désert, là où se préparait les plans de construction d’une sorte de nouveau Las Vegas. Debout, regard fixé sur la bâtisse elle attend. Puis c’est l’explosion. Et l’explosion. Et l’explosion encore. Tout est nuances de rouges d’oranges et de gris pendant que des morceaux de murs et de balustrades volent en tous sens. Silence. Sur le sol du désert une table, un frigo, un dressing, une bibliothèque. Et au ralenti tout vole de nouveau en morceaux pendant que les Pink Floyd s’éclatent la voix.

Sept minutes de pur bonheur, d’explosions en rafale, qui arrachent un sourire à la jeune femme. C’est le développement, le progrès, l’innovation, toutes ces choses détestables, tout ce qui contraint nos vies, tout ce qui tente de peupler le désert pour le « valoriser », qui disparaissent dans un orgasme brutal.

Cette scène tirée du magistral Zabriskie point d’Antonioni, c’est la traduction cinématographique de ce que des dizaines de milliers de personnes ont vécues sur les Champs-Élysées ce samedi 16 mars, Pink Floyd en moins, l’écran en moins aussi. Le réel à pleine dose dans la face.

Imaginez la scène : soleil tombant, lumière chaleureuse, au loin des volutes de fumée et de gazs lacrymogènes, une foule bigarrée et vivante en jaune fluo. Ça claque à l’œil le jaune fluo, ça accroche le soleil. Et quand une vitrine tombe ce sont les vivas et les olés, ce sont les encouragements venus de partout jusqu’à ce que le trou soit assez grand pour laisser passer quelqu’un. Les fringues et les bijoux qui volent en l’air, comme dans Zabriskie point, perdant leur statut de marchandises pour prendre celui de trophée, d’objet de mémoire. « Tu vois mon petit, cette boucle d’oreille vient du jour où les endimanchés ont chié dans leur froc. »

Prendre une fringue dans un magasin luxueux béant et puis se dire l’instant d’après qu’en fait, non, c’est moche, et le jeter dans le feu qui brûle au milieu du boulevard ou le filer à un type qu’on croise au hasard. Ouvrir le ventre de la bête c’est en défaire la substance. La marchandise devient trophée ou déchet. Le Fouquet’s dans tout ça, c’est peanuts, comme dirait l’autre. Il faut vraiment être geignard pour en faire tout un foin. La beauté de sa destruction, comme de la destruction du reste de ses voisins, réside dans le dédain, sentiment commun à la foule. Parce que détruire c’est une chose, mais détruire ce dont on se fout s’en est une autre, c’est mettre fin à ce qui n’existe déjà plus. Comme pour les fringues communisées : à peine sorties et déjà plus marchandises. Alors devant le Fouquet’s en ruine tout le monde s’est marré. Tout le monde. Et tout le monde a bu une rasade dans une bouteille sortie du bar. Tout le monde. Dispersion rapide du seul intérêt de cette turne. Mais ça n’a pas duré plus de cinq minutes, le temps qu’on passe au magasin d’à côté. Ou qu’une charge de flic disperse temporairement une partie de la foule. Le temps qu’on relève nos blessés. Le temps qu’on bouge des barrières de chantier, qu’on retrouve ses potes perdus dans la foule dense, vivante et nombreuse. Avant de reprendre le tournage de cette scène mémorable.

Des milliers de personnes qui scandent, spontanément : « Révolution Révolution », lumière tombante, volutes de fumée. Ça donne rien écrit comme ça mais la chair de poule transmise dans ces moments-là ne s’oublie pas. Révolution Révolution. Pendant que des centaines de personnes chargent les flics qui tentaient d’empêcher l’abattement de leur raison d’être. Révolution Révolution. Et un sentiment jouissif de puissance. Enfin.

Ce jour-là, il ne pouvait pas y avoir la musique de Pink Floyd, parce qu’il fallait entendre la foule et laisser ces grondements vous remonter la colonne.

Cellule extra-réaliste Cache toi, objet !