Novembre 30, 2020
Par À Contretemps
317 visites





■ SĂ©bastien NAVARRO
PÉAGE SUD
Éditions du Chien rouge, Marseille, 2020, 340 p.

Texte en PDF

[Peut-ĂȘtre devrais-je, d’entrĂ©e, introduire un point de mĂ©thode
 Il fut un temps oĂč il n’était pas rare de se voir interpellĂ©, dans les AG mouvementistes de haute intensitĂ© de l’aprĂšs-68, par de sonores et comminatoires « d’oĂč tu parles ? Â». L’invite, Ă  vrai dire, n’était jamais innocente puisqu’il s’agissait de traquer, derriĂšre l’exposĂ© d’un point de vue ou, a fortiori, d’une divergence, un positionnement sous influence de classe, de sexe (on ne disait pas genre, alors) ou de culture. Ce tic d’époque, une Ă©poque oĂč l’on pensait tutoyer le grand fracas de l’histoire, avait quelque chose de dĂ©testable, mais il disparut, avec les AG, dans le reflux des dĂ©faites. Aujourd’hui, j’ai tendance Ă  penser que, en dĂ©pit de ses suspects sous-entendus, la question n’est pas tout Ă  fait vaine, Ă  condition de se la poser soi-mĂȘme Ă  soi-mĂȘme. D’oĂč vais-je parler, donc, Ă  l’occasion de cette recension d’un livre qui m’a touchĂ© au cƓur ? J’ai participĂ©, Ă  ma place, depuis l’acte II des Gilets jaunes Ă  nombre de samedis combattants parisiens. Jusqu’à l’épuisement parfois, mais dans une Ă©trange joie toujours, celle que confĂšre le sentiment d’ĂȘtre Ă  sa place dans un mouvement authentiquement populaire et ouvert Ă  tous les apprentissages, Ă  toutes les rĂ©inventions, Ă  tous les rĂ©examens. J’en Ă©prouve une vraie fiertĂ©. VoilĂ  qui est dit.]



Il Ă©mane de certains livres un pouvoir d’attraction particulier susceptible de tisser de but en blanc, entre l’auteur et le lecteur, une espĂšce de communautĂ© de destins. Rare est le phĂ©nomĂšne, et davantage encore quand l’écrit a pour sujet une expĂ©rience toute rĂ©cente – et toujours ouverte – que l’histoire n’a pas encore digĂ©rĂ©e. Cette expĂ©rience, c’est pour le coup celle du mouvement des Gilets jaunes vĂ©cue, ici, sur un rond-point d’une pĂ©riphĂ©rie d’une ville du Sud, c’est-Ă -dire partout et nulle part. Ancien chroniqueur Ă  CQFD, SĂ©bastien Navarro, son auteur, a choisi de traiter cette histoire sous la forme d’un rĂ©cit fictionnel, autofictionnel mĂȘme, maniĂšre qui, convenons-en tout de suite, s’adapte parfaitement Ă  la nature spontanĂ©e et ravageuse de cette explosion sociale hors normes dont la configuration – une irruption massive, inattendue et insaisissable sur la scĂšne nationale d’un « non-sujet Â» ou « hors-sujet Â» de l’histoire – eut pour premier effet de rĂ©activer illico une trĂšs ancienne trouille des possĂ©dants (de capitaux rĂ©els ou symboliques) que le patrimoine poĂ©tico-chansonnier a immortalisĂ© ainsi :
« Regardez-les, vieux coq, jeune oie Ă©difiante
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublĂ©s de voir passer les gueux. [1] Â»

« On est lĂ , on est là
 Â» Ce cri de ralliement qui partit des ronds-points et envahit les villes, chaque samedi de ce bel hiver 2018-2019 de haute lutte, eut, sans doute, Ă  court et moyen termes, un effet corrosif sur les passions tristes des militants d’une ancienne cause toujours dĂ©faite. Il est vrai qu’à force de perdre et de chercher Ă  comprendre pourquoi, les vaincus de la derniĂšre averse – celle du printemps 2018 pour le coup, premier assaut dĂ©fait, sous contrĂŽle syndical Ă©troit mais dĂ©bordĂ©, contre la Macronie –, on peut comprendre que nombre d’entre eux aient, Ă  leur tour, regardĂ© passer les gueux avec ce dĂ©dain suprĂȘme qui naĂźt du ressentiment. « Ils Ă©taient oĂč ceux-lĂ  quand on se battait ? Â» « Et pourquoi ce jaune, qui fut la couleur de prĂ©dilection des briseurs de grĂšve ? Â» « Et pourquoi cette Marseillaise de toutes les ambiguĂŻtĂ©s ? Â» Et pourquoi ci, et pourquoi ça ? La question est un refuge. Tant qu’on ne l’a pas tranchĂ©e ou Ă©vacuĂ©e, on reste planquĂ© Ă  l’abri de ses derniĂšres convictions, hors l’histoire, celle qui bouge et qu’on ne veut pas voir, pas encore, mais qui pourtant perturbe quand elle prend Ă  ce point la forme d’un peuple, d’une plĂšbe, ou de je ne sais quoi : d’une communautĂ© humaine de dĂ©possĂ©dĂ©s de tout, disons, qui monte Ă  l’assaut d’un monde avec lequel il faut en finir. L’effet corrosion, c’est ça : le temps qu’il faut pour en revenir Ă  l’état naturel de la rĂ©volte sociale. Sur ce plan, nul ne peut contester que les Gilets jaunes furent des corrosifs de premiĂšre main.

Dit par l’auteur de ce livre inspirĂ©, ça donne ceci : « Les derniĂšres digues finissent toujours par sauter. Â» Dans son cas, les digues, ce sont ses « rĂ©fĂ©rences Â», celles qui, thĂ©oriquement, sont censĂ©es protĂ©ger contre l’erreur d’interprĂ©tation, « faire la part des choses entre poussĂ©e rĂ©actionnaire et poussĂ©e rĂ©volutionnaire Â». Il a hĂ©sitĂ© un peu, cet « indĂ©crottable anar Â», Ă  comprendre que la conscience acquise peut avoir l’effet contraire Ă  celui escomptĂ© et qu’une bibliothĂšque bien fournie en manuels d’émancipation peut aussi faire obstacle au rĂ©el en mouvement de la rĂ©volte la plus logique qui soit, celle que nos catĂ©gories critiques, figĂ©es comme la mort, nous empĂȘchent de saisir, et mĂȘme de sentir, au prĂ©texte qu’il serait louche, impur, suspect. Ainsi, le soulĂšvement jaune de novembre 2018 laissa, au mieux, de marbre bien des conscientisĂ©s marxistes ou libertaires de la Cause. Au pire, il les plaça objectivement dans le camp adverse, le plus dĂ©testable : celui qui n’aime le peuple que quand il rentre dans le cadre du savoir historico-thĂ©orique qui lui sert de boussole. Ce fut lĂ  l’un des plus beaux ratages d’histoire de ces derniĂšres dĂ©cennies et la raison – pourquoi le taire ? – de quelques ruptures d’amitiĂ© dans son propre monde, ou arriĂšre-monde.

C’est sur cet exercice d’introspection assez rare en milieu militant que s’ouvre ce PĂ©age Sud de haut calibre et de belle prestance. Et ce qui frappe d’abord, c’est l’honnĂȘtetĂ© du narrateur car, aprĂšs tout, comparĂ©e Ă  d’autres, son hĂ©sitation fut de courte durĂ©e. Car Navarro a ce double avantage d’ĂȘtre curieux de nature et d’aimer Brel. Il aura finalement suffi que les Gilets construisent une guillotine sur le rond-point du coin – « avec la tĂȘte de Macaron Ier sur le billot Â» – pour qu’il les trouve inspirĂ©s et que quelque chose mollisse dans ses prĂ©jugĂ©s. Le reste ira vite. Au soir du 1er dĂ©cembre 2018, acte III des Gilets, les « images de guĂ©rilla urbaine qui enfument l’Arc de triomphe Â», le tag « Les gilets jaunes triompheront Â», l’incendie de la prĂ©fecture du Puy-en-Velay finissent par balayer ses doutes : « Qu’un champ des possibles se dĂ©couvre Ă  ce point, Ă©crit-il, m’amĂšne Ă  l’évidence : il se passe vraiment quelque chose dans ce putain de pays. Quelque chose que je suis en train de rater. Cette idĂ©e me devient soudain insupportable. Â» Comme l’annonce du dĂ©cĂšs, Ă  Marseille, de Zineb Redouane, 82 ans, qu’un flic de malheur a visĂ©e alors qu’elle fermait sa fenĂȘtre pour Ă©chapper Ă  l’air saturĂ© de gaz de la ville. Trois jours aprĂšs, le 4 dĂ©cembre 2018, en pleine apogĂ©e de la rĂ©volte, il enfile un gilet jaune, enfourche son vĂ©lo et rejoint le rond-point de PĂ©age Sud. Il est bon pour l’inconnu, et il le dit comme il faut : « Ă€ chaque pas je me quitte un peu pour devenir eux. [
] Un vrai chamboulement intĂ©rieur. Â» Oui, SĂ©bas, ce fut bien cela, exactement cela. Et tant pis pour les absents ! Ils ont oubliĂ© d’ĂȘtre attentifs aux lois de l’histoire et Ă  son principal enseignement : elle ne repasse jamais les plats.

Si ce rĂ©cit est si fort, c’est parce qu’il nous fait toucher du doigt ce qui fit l’originalitĂ© et la puissance de ce mouvement d’histoire par avance Ă©mancipĂ© de toute prĂ©tention Ă  la puretĂ©, mais aussi parce qu’il nous illustre sur ce que fut son indĂ©niable structure de base, Ă  savoir le rond-point. La fraternitĂ© qui rĂšgne sur celui de PĂ©age Sud, la pensĂ©e politique qui s’y forme, les actions qui en partent, les blocages qui s’y organisent, les tĂąches qui s’y rĂ©partissent, les AG qui s’y tiennent, la rotation impĂ©rative des mandats qui s’y pratique, les conflits qui s’y gĂ©nĂšrent, tout fait sens. Tout fait motif aussi Ă  dresser des portraits inoubliables d’hommes et de femmes (beaucoup de femmes) capables du meilleur dans la duretĂ© des combats et la rage de vaincre.

Quiconque a Ă©tĂ© mĂȘlĂ© de prĂšs Ă  ce mouvement, quiconque l’a pris au sĂ©rieux, quiconque y a perçu le commencement d’une Ă©poque, se retrouvera dans cette description de ce que fut, vue du dedans, cette magnifique armĂ©e des ombres oĂč, dans l’horizontalitĂ© la plus totale et le dĂ©sordre le plus parfait, se rĂ©inventĂšrent le principe-espĂ©rance, le dĂ©sir-rĂ©volution et cette aptitude retrouvĂ©e Ă  faire le saut vers l’affrontement, disposition d’esprit qu’ont perdu depuis longtemps les sectateurs de la ThĂ©orie et les petits marquis de la critique assise, celle qui dĂ©sarme plus souvent qu’elle n’arme. Navarro, lui, est un vivant de l’IdĂ©e. Il s’en est dĂ©pouillĂ© pour entrer dans la danse dĂ©sidentifiante de la marĂ©e jaune sans autre bagage que sa vie-mĂȘme, sa curiositĂ© et ses rĂ©flexes. Et c’est un point sur lequel il faut insister, car il fait la diffĂ©rence. Nombre de gauchistes, en effet, marxistes ou libertaires, ont rejoint tardivement le mouvement des Gilets jaunes, mais avec l’intention de le purifier de ses impuretĂ©s pour le ramener Ă  la bonne sente de la Cause juste, pour y prĂȘcher la bonne parole, pour sĂ©parer le bon grain de l’ivraie, pour le contrĂŽler en somme. Ici, c’est le contraire. Notre anar gilet-jaunĂ© y va pour en ĂȘtre, tout simplement pour en ĂȘtre, pour sentir, Ă©crit-il, « la cohĂ©sion organique avec la multitude Â». Et il prĂ©cise : « Moi qui toute ma vie ai cherchĂ© Ă  me dĂ©marquer en multipliant les postures en haute teneur de radicalitĂ©, je suis submergĂ©. Je suis une de ces unitĂ©s qui composent la foule. Ni plus ni moins. [
] Nous, peuple du rond-point, Ă  cet instant prĂ©cis, ne sommes que ça : une transfiguration collective oĂč chacun se rĂ©vĂšle dans le regard des autres. Â» LĂ , devant ses yeux, devant les nĂŽtres – tant de visages me sont revenus Ă  la mĂ©moire en lisant ce PĂ©age Sud : salut Shokob’ ! salut Kropot’ ! –, cette plĂšbe, cette gueuserie, ce peuple en lambeaux avaient peu Ă  voir avec les iconographies de nos livres d’heures. Ils Ă©taient de leur temps, ces « cassĂ©s de la vie Â», ces « Ă©dentĂ©s, mais tous crocs dehors Â», admirables de fiertĂ© retrouvĂ©e, braillards, naĂŻfs. « ArmĂ©e de sans-grade Â» formant « conjuration des Ă©gaux Â», la seule arme dont ils disposaient, c’était leur tĂ©lĂ©phone portable – pour ĂȘtre pauvres on n’en est pas moins de son Ă©poque – avec lequel ils filmaient obstinĂ©ment leurs hauts faits, mais surtout ceux de la police qu’ils apprirent vite Ă  dĂ©tester. En quinze jours.

« Le cƓur d’une rĂ©volution, Ă©crit Navarro, ça n’est pas la rĂ©flexion. C’est le mouvement ! C’est le mouvement qui crĂ©e la conscientisation. Qui permet les solidaritĂ©s et le cumul d’expĂ©rience. Â» C’est juste : nous sommes tous ignorants, surtout, oserais-je, quand on prĂ©tend tout savoir de l’histoire des rĂ©volutions. Parce que le vent qui se lĂšve pour fĂ©conder la rĂ©volte sociale vient toujours d’ailleurs, et que cet ailleurs nous oblige Ă  dĂ©sapprendre, Ă  sortir de nous-mĂȘmes, Ă  faire hors-sujet commun. On se souvient alors des enfumages de l’entre-soi intello-militant de ces derniĂšres annĂ©es sur la crise du « sujet rĂ©volutionnaire Â», sur sa disparition concomitante Ă  celle des « grands rĂ©cits Â», sur sa rĂ©invention supposĂ©e dans diverses figures de la « domination Â» – du « racisĂ© Â» (quelle horreur, ce mot !) aux « minoritĂ©s sexuelles Â», et j’en passe. On se souvient que, dans ce dĂ©sert pontifiant de la critique postmo, tout dĂ©tour par la question sociale apparaissait comme louche, kitsch, rance, glauque. Le mouvement des Gilets jaunes eut, comme premier avantage, de mettre un bĂ©mol provisoire aux dĂ©lires de dĂ©construction d’une intelligentsia si tĂ©tanisĂ©e par le retour du refoulĂ© de la question sociale, qu’elle en perdit la voix. Pour notre bonheur. On pouvait enfin Ă©couter France Culture sans tomber sur Fassin ou Lagasnerie. Et ce silence salutaire, c’était celui du dĂ©sarroi et d’une certaine trouille devant un soulĂšvement si largement dĂ©sidentifiĂ© qui, se foutant comme d’une guigne de l’« intersectionnalitĂ© Â», se percevait, Ă  juste titre, comme non-sujet d’un Ă©branlement de grande ampleur. Ahou, ahou, ahou !

Ce mouvement engloba, de facto et ex abrupto, des hommes et des femmes de tous Ăąges et de toutes croyances, venus de divers mondes, et portĂ©s par la double conviction d’avoir raison de se rĂ©volter contre l’injustice sociale qui les frappait et de refuser par avance toute instrumentalisation partidaire de leur combat. Ce que dĂ©crit parfaitement Navarro, hormis l’enthousiasme de cette lutte Ă  mort, hormis ce dĂ©sir qui habitait ses combattants de faire famille au plus noble sens du terme, c’est ce sentiment infiniment partagĂ© qu’il leur fallait ne compter que sur eux-mĂȘmes pour vaincre ou pĂ©rir. Leur dĂ©termination fit leur marque, et elle nous façonna au cƓur des affrontements de l’hiver 2018-2019. Combien de fois, en effet, avons-nous pensĂ©, malgrĂ© la peur que nous Ă©prouvions, qu’il fallait tenir, le rond-point, la place, la rue, chacun selon ses moyens en faisant levier commun ; combien de fois avons-nous pensĂ©, du fond de ce courage que les Gilets jaunes avaient rĂ©inventĂ©, que cette lutte prolongĂ©e nous ramenait Ă  l’essentiel : ce dĂ©passement de la servitude volontaire que seule permet la levĂ©e en masse conjuguĂ©e Ă  la libertĂ© d’agir.

« Je suis lĂ  parmi eux, Ă©crit Navarro. J’ai peur, je suis excitĂ© : ils veulent en dĂ©coudre, je le veux aussi. Au chaud dans le peloton, je regarde ces corps avec lesquels je fais corps. Des corps pleins d’hiver, d’arthrose et de colĂšre. Â» Des corps qui sont passĂ©s « de l’autre cĂŽtĂ© Â», des corps « prĂȘts Ă  risquer le tout pour le tout, le si peu qu’il leur reste pour une dignitĂ© Ă  reconquĂ©rir Â». Elle est trĂšs prĂ©sente, dans PĂ©age Sud, cette dimension existentielle du combat, intimement liĂ©e Ă  la fiertĂ© d’avoir maĂźtrisĂ© sa peur en la dĂ©passant collectivement, dans l’attention que les uns portent aux autres, dans la rĂ©invention de solidaritĂ©s interindividuelles oubliĂ©es, dans la joie infiniment prĂ©sente de ces moments de haute tension oĂč, chauds patate, les Gilets jaunes continuaient d’avancer contre les murailles de la Phalange bleue. Oui, il fallut dominer sa peur, la tenir Ă  distance, sans perdre de vue le LBD qui pointait, la trajectoire qu’on pouvait deviner de la grenade GLI-F4 en partance, l’épais nuage gazeux des lacrymos qui pourrissait l’air, la charge barbare de flics lobotomisĂ©s, caparaçonnĂ©s, shootĂ©s Ă  la rage qui s’annonçait. C’est sans doute en cela que ce soulĂšvement marquera le temps des rĂ©voltes sociales contemporaines. Si l’histoire Ă©tait au rendez-vous de chaque acte des Gilets jaunes, c’est prĂ©cisĂ©ment parce que, jamais depuis 68, et mĂȘme en 68, les manifestants n’avaient Ă©prouvĂ© Ă  ce point, pour ceux qui pouvaient Ă©tablir la comparaison du moins, le courage insoupçonnĂ© que pouvait confĂ©rer au plus pacifique d’entre eux un tel Ă©lan Ă©meutier dĂ©fiant l’ordre du pouvoir et de ses milices armĂ©es. Navarro le dit ainsi : « Nous jouons. Nous renouons avec le prisme des canailles intemporelles. Notre colĂšre est une ludique rĂ©appropriation. Â» RĂ©appropriation, c’est le mot juste, ou reprise en main du fil rouge de l’histoire, celle d’avant la domestication syndicale et politique, celle de l’action directe, du refus de la dĂ©lĂ©gation, de l’autonomie. Chacun Ă  sa place dans l’émeute, Ă  la mesure, bien sĂ»r, de ses moyens et de ses aptitudes, mais la tenant, cette place, comme un parmi des milliers d’autres. « Nous sommes, poursuit Navarro, la contemporaine accumulation de plus de deux siĂšcles de lutte. Nous assumons l’hĂ©ritage, mais rĂ©inventons le lignage. Â»

Si ce PĂ©age Sud surpasse bien des ouvrages, mĂȘme dignes d’intĂ©rĂȘt [2], parus Ă  ce jour sur le mouvement des Gilets jaunes, c’est qu’il nous restitue, de l’intĂ©rieur et en fil direct, ce qui fit – et continue de faire – sa singularitĂ© dans l’histoire de la « canaille Â», comme disait Thiers des communards. Cette singularitĂ©, c’est l’idĂ©e que quiconque veut le rejoindre ou le quitter « s’y agrĂšge et se dĂ©sagrĂšge sans que des protocoles aient besoin d’ĂȘtre dĂ©ployĂ©s Â». La tribu ne sĂ©lectionne pas ; elle n’exclut pas non plus. Ce qu’elle construit, c’est un « agir Â» spontanĂ©, une « Ă©nergie politique sans leader Â», une « puissance Â» dĂ©sidentifiĂ©e, une force insaisissable capable de muter au grĂ© des convergences qui pourraient naĂźtre de la fraternitĂ© des combats. C’est ainsi que les Gilets jaunes ont trouvĂ© naturellement leur place dans le mouvement contre l’ignoble projet macronien de contre-rĂ©forme des retraites et qu’ils sont encore lĂ , au bout de cette sinistre annĂ©e 2020 oĂč tout nous fut volĂ© de nos patientes impatiences. Ils savent que la police tient l’État dans sa pogne, qu’elle a fait corps sĂ©parĂ© et que c’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que Darmanin leur lĂąche tout. Et pourtant ils attendent toujours le grand soulĂšvement, plus convaincus que jamais que leur cause est juste et leurs pratiques mĂ©ritoires. C’est aussi en cela qu’ils font exception. Ils se refusent, en fait, Ă  n’ĂȘtre rĂ©duits qu’au souvenir d’eux-mĂȘmes aux heures du grand feu qui les/nous rassembla. Ils n’en ont pas fini avec Macron et son monde de merde.

Lisez PĂ©age Sud, vous comprendrez !

Freddy GOMEZ

■ En complĂ©ment de cette recension, nous renvoyons Ă  l’entretien que SĂ©bastien Navarro a accordĂ© Ă  CQFD, mensuel de critique et d’expĂ©rimentations sociales – n° 190, novembre 2020, pp. 8-9 –, Ă  l’occasion de la parution de PĂ©age Sud.




Source: Acontretemps.org