Décembre 30, 2021
Par Zones Subversives
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Les séries américaines évoquent des catastrophes. Cette démarche permet de soulever les peurs et les menaces qui pèsent sur les sociétés modernes. La catastrophe permet également de raviver les crises et les tensions qui traversent l’histoire américaine. Le futur apocalyptique accentue les dérives de la civilisation marchande.

Depuis le traumatisme du 11 septembre 2001, la thématique de la fin des temps s’impose dans de nombreuses séries télévisées américaines. Les problèmes sociaux, politiques et économiques s’accentuent dans une ambiance de fin du monde. Günther Anders, depuis le bombardement atomique d’Hiroshima, théorise le « temps de la fin ». En 2011, Fukushima réactive l’angoisse nucléaire et le cataclysme écologique. En 2020, la pandémie du Covid bouleverse la marche du monde et révèle les fragilités de nos sociétés.

Néanmoins, le spectacle de la catastrophe peut aussi permettre de banaliser les images d’apocalypse. Ce qui permet de faire accepter aux spectateurs la gestion politique de la catastrophe. Même si l’apocalypse des religions s’accompagne d’une espérance messianique. Ensuite, la littérature des catastrophes exprime souvent une résistance avec un refus de collaborer avec les systèmes dominants qui règlent la vie quotidienne. Anne-Lise Melquiond se penche sur cette thématique à travers les séries télévisées dans son livre Apocalypse show, quand l’Amérique s’effondre.

 

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Fins du monde

 

Le paysage apocalyptique reste majeur. Les ruines indiquent la destruction de l’ordre ancien. Les blockbusters hollywoodiens se plaisent à détruire des monuments historiques comme la statue de la liberté ou la Maison-Blanche. Des catastrophes naturelles, des extraterrestres ou des terroristes sont convoqués pour mettre en scène ces carnages à gros budget.

The Walking Dead adopte les codes du western. Un espace urbain incarne les vices de la société moderne tandis que les grands espaces deviennent une nature à conquérir. Ensuite, l’espace sécurisé et contrôlé s’oppose à l’espace du danger. « Partout, il faut se barricader, se protéger, s’emmurer, dresser des clôtures, des barrières afin de retenir les ennemis », observe Anne-Lise Melquiond. Ces fictions mettent en scène l’histoire américaine qui repose sur la conflictualité. Ces fictions évoquent également la réalité de la construction de murs pour repousser les pauvres, les migrants ou de possibles terroristes.

La fiction fait revivre les traumatismes historiques. Falling Skies montre une nation unie contre l’ennemi extérieur. Au contraire, la série Watchmen ravive la question de la guerre civile. Des super-héros hors-la-loi s’imbriquent entre une police masquée et un groupe de suprématistes blancs aux visages également dissimulés. La série s’ouvre sur le massacre de Tulsa de 1921 avec une foule de Blancs qui s’attaque à la communauté afro-américaine. Ce qui reste un des pires déchaînements de violences et de racisme dans l’histoire des Etats-Unis. Au moment de la série, l’Amérique de Trump s’oppose à celle de Black Lives Matter. Les séries post-apocalyptiques rappellent la violence qui traverse la société américaine.

 

L’imminence de la catastrophe alimente le suspens. Hitchcock compare la tension dramatique à une bombe qui peut exploser sous une table à tout moment. Ce qui rend la conversation entre les personnes à la table beaucoup plus stimulante. « Dans une fiction apocalyptique, dès lors que le spectateur sait l’enjeu qui pèse sur les personnages, le prosaïsme de la situation fait place à l’intensité dramatique, car la temporalité devient le compte à rebours apocalyptique », souligne Anne-Lise Melquiond.

La série 24 montre même un compte à rebours à l’écran pour indiquer une menace qui approche. La série Watchmen joue également avec ce tic-tac plusieurs fois, pour devenir le symbole de la série avec une horloge calée sur les derniers temps avant la catastrophe à venir. « La fin est proche » devient le leitmotiv que l’on retrouve dans beaucoup de fictions apocalyptiques. « Cette profusion de comptes à rebours offre aux séries apocalyptiques un moyen mécanique et stressant de conduire leur récit inexorablement vers la fin », observe Anne-Lise Melquiond.

 

Game of Thrones : un spin-off sur les « marcheurs blancs » commandé par HBO

Menaces réelles

 

Des séries apocalyptiques s’appuient sur des catastrophes qui pourraient arriver dans le monde réel. La menace nucléaire, les attaques terroristes ou l’épidémie virale font écho à des problèmes contemporains. Les catastrophes peuvent être le produit d’actes humains plus ou moins intentionnels. « Et lorsqu’elles ne sont pas générées par la volonté d’humains en quête d’un cataclysme purificateur, elles ont pris une ampleur démesurée parce que les hommes n’ont pas su ou voulu croire en leur possibilité, en leur probabilité, en leur imminence », analyse Anne-Lise Melquiond.

La responsabilité des humains dans les périls à venir interroge la civilisation occidentale. Même si les fictions télévisées traitent peu de la catastrophe écologique, qui apparaît pourtant comme la plus prégnante. Mais des exceptions existent. Incorporated se déroule en 2074. Les multinationales ont pris le pouvoir après une catastrophe climatique. Chernobyl apparaît comme un récit historique qui évoque les problèmes écologiques à travers une catastrophe nucléaire.

Le philosophe Slavoj Zizek distingue la guerre nucléaire, qui peut être décidée par des Etats, de la catastrophe écologique avec ses conséquences non désirées. L’écologie apparaît comme un problème non désiré par les sociétés humaines. « La question du réchauffement climatique se classe comme conséquence non désirée, voire comme conséquence non maîtrisée et non maîtrisable des activités humaines. Car rien ne semble pouvoir l’arrêter », précise Anne-Lise Melquiond.

Dans Game of Thrones, le péril blanc protégé par le mur annonce « l’hiver qui vient ». Ce qui peut apparaître comme un symbole de la catastrophe climatique. Les intrigues politiques qui agitent les dirigeants de Westeros semblent futiles face à une menace bien plus grande. L’auteur G.G.R. Martin indique que « les gens de Westeros se battent pour le pouvoir, le statut et la richesse, ignorant la menace du “Winter is coming”, qui est pourtant susceptible de les détruire tous et de dévaster leur monde ». Il compare cette situation aux querelles politiciennes actuelles qui semblent futiles face au péril climatique.

 

Tom Payne (Jesus), Andrew Lincoln (Rick Grimes) et Jeremy Palko (Andy) dans « The Walking Dead », saison 6, épisode 12.

Récits post-apocalyptiques

 

Après la catastrophe, les humains tentent de survivre dans un monde post-apocalyptique. Mais se lever le matin pour se nourrir s’apparente également aux conditions de vie des exploités dans le monde réel. « Cette angoisse de manquer de tout, jusqu’à l’insuportabilité de la vie, n’est pas ce qui adviendra seulement après la catastrophe : c’est ce que vivent déjà des centaines de millions de travailleurs précaires », souligne Anne-Lise Melquiond. Dans The Walking Dead, le Gouverneur compare la situation de l’avant et l’après. L’apparition des zombies n’a fait qu’intensifier la lutte pour la survie. « La scène a changé. Le décor. Mais pas notre manière de penser… », estime le Gouverneur.

Néanmoins, les survivants doivent partir en expédition pour chercher des vivres dans les magasins infestés de morts-vivants. George Romero, dans Zombies (1978), montre quatre survivants qui se réfugient dans un magasin. Ils se complaisent dans la consommation avant d’être gagnés par l’ennui et la léthargie. Mais, dans The Walking Dead, ce n’est pas la métaphore du zombie consommateur qui est mise en avant. La série évoque une Amérique sécuritaire qui ne sait plus comment se protéger.

Après la catastrophe, les humains doivent également se défendre. Dans The Walking Dead, les personnages sont tous armés. Les séries apocalyptiques évoquent également la guerre entre les hommes. C’est le retour à l’état de nature imaginé par Thomas Hobbes, avec la guerre de tous contre tous. « L’invasion des morts-vivants opère sur les hommes une forme de dissolution du vernis de la civilisation et fait basculer de façon fulgurante le monde ordonné dans un chaos total », observe Anne-Lise Melquiond.

Les séries post-apocalyptiques interrogent également la forme du pouvoir politique et de l’organisation de la société. Le désir d’ordre devient fort quand c’est le chaos qui règne. Des personnages veulent imposer des milices et des règles militaires. La mise en place d’un pouvoir autoritaire permet de répondre aux craintes des survivants. Dans le contexte de l’apocalypse, les décisions brutales et les injustices sont justifiées par l’enjeu de la survie. « Finalement, ces récits d’effondrement manquent d’imagination dans leur capacité à présenter de nouveaux mondes possibles : on nous propose soit la restauration des institutions, soit la dérive autoritaire », souligne Anne-Lise Melquiond.

Ensuite, les dyschronies explorent des fausses branches de l’histoire comme dans Watchmen, The plot against america, The man in the High Castle ou The Handmaid Tales. Ces récits évoquent les conséquences possibles de dérive de nos démocraties vers des régimes autoritaires. « Ils décrivent l’acceptation lente, mais inéluctables des reculs fondamentaux de nos droits humains : surveillance généralisée (drones, couvre-feux, traçage des interactions sociales), apartheid, injustices… », indique Anne-Lise Melquiond.

 

   Le roman « La Servante écarlate » a été adapté en série télévisée en 2017 et compte déjà trois saisons.

 

Apocalypse et société marchande

 

Anne-Lise Melquiond propose un livre incontournable sur les séries de catastrophes. Sa démarche vise à prendre la pop culture au sérieux. Le cinéma et les séries permettent clairement de réfléchir sur nos sociétés. Le genre dramatique de la série catastrophe ne relève pas uniquement du divertissement léger. C’est avant tout la fin du monde qui est évoquée. Anne-Lise Melquiond balaye la question de l’esthétique chère aux spécialistes de cinéma pour mieux se focaliser sur le contenu social et politique des séries.

L’universitaire montre bien le foisonnement critique soulevé par ces feuilletons. La catastrophe permet de revenir sur le passé et les troubles historiques qui ont secoué l’histoire de l’Amérique. La série Watchmen, baignée dans une ambiance crépusculaire, parvient même à tracer un fil entre le passé et le présent. La ségrégation raciale et la guerre civile perdurent et peuvent même être amenés à s’accentuer dans le futur.

Ensuite, la catastrophe ne relève pas uniquement du lointain futur. Elles s’appuient sur des éléments puisés dans la réalité la plus actuelle. La menace écologique apparaît bien réelle. Les catastrophes découlent de décisions, ou d’absence de décisions, de la part des gouvernements. Elles interrogent donc fortement la politique et la gestion des États. Même si peu de séries s’attardent sur les enjeux écologiques qui mobilisent pourtant son jeune public.

Anne-Lise Melquiond s’attarde sur les séries post-apocalyptiques. La catastrophe a déjà eu lieu et devient ingérable. Dans ce contexte, ce sont les travers des sociétés humaines qui sont questionnés. La concurrence et la guerre de tous contre tous, valorisés dans le monde capitaliste, sont poussées à leurs extrémités. La lutte pour la survie, quotidienne dans un monde qui repose sur l’exploitation, devient une guerre et un danger mortel. De nombreuses séries, incarnées par La Servante écarlate, développent un monde de dystopie. Ces contre-utopies s’appuient sur les travers autoritaires de la vie politique pour les pousser à leurs extrémités. Les univers post-apocalyptiques accentuent les travers de nos sociétés modernes, et peuvent donc permettre de les critiquer.

Mais Anne-Lise Melquiond interroge les limites du catastrophisme. Ces séries peuvent également renforcer les sensibilités conservatrices. La société actuelle peut sembler davantage désirable et rassurante. Le spectateur sort de la série tranquillisé de retrouver son confort, comme après un mauvais rêve. Les changements sociaux risquent même d’entraîner des conséquences imprévisibles. Il semble donc préférable de préserver l’ordre existant.

Ensuite, la série catastrophe sombre dans les mêmes travers que la collapsologie. La peur et la sidération priment sur le désir de révolte. Les séries de catastrophe n’évoquent jamais de perspectives alternatives. La fin du monde ne permet pas de réinventer de nouvelles formes d’organisation sociale plus désirables. L’effondrement débouche vers la faillite des sociétés humaines. Les séries diffèrent de l’eschatologie religieuse qui promet un renouveau après l’apocalypse. Les sociétés futures semblent encore pires que le monde présent.

 

Source : Anne-Lise Melquiond, Apocalypse show, quand l’Amérique s’effondre, Playlist Society, 2021

Extrait publié sur le site de la revue Contretemps

 

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Radio : #94 Apocalypse Show – Anne-Lise Melquiond, émission C’est plus que de la SF du 15 novembre 2021

Radio : Culture Prohibée Saison 13 Episode 5, émission du 12 octobre 2021

Radio : La Catastrophe dans les séries télévisées américaines – Anne-Lise Melquiond, émission Les Champs Libres diffusée le 17 novembre 2021

Anne-Lise Melquiond, Si Netflix mettait en scène Covid-1984, publié dans le journal Libération le 5 mai 2020

Anne-Lise Melquiond, « Les paysages de l’apocalypse », publié dans la revue Entrelacs, Hors-série n° 4 | 2016

Anne-Lise Melquiond, « The Walking Dead » : survivre en milieu apocalyptique, publié dans la web-revue des industries culturelles et numériques le 1er avril 2016

Boris Szames, « Hollywood préfère imaginer la fin du monde plutôt que la fin du capitalisme », publié sur le site Gone Hollywood le 3 septembre 2021

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Compte-rendu publié sur le site Écran et toile




Source: Zones-subversives.com