Septembre 27, 2021
Par CQFD
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Illustration de Clément Buée

L’empire Castel ? Depuis l’Hexagone, on en connaĂźt surtout les cavistes Nicolas et quelques pinards grand public : La Villageoise, Roche Mazet, Baron de Lestac, Vieux Papes… Premier nĂ©gociant de vin en France, Castel se classe troisiĂšme au niveau mondial. Mais le groupe, nĂ© dans le Bordelais, ne donne pas que dans le jaja. Au Portugal par exemple, il produit les jus de fruits Compal. Et en Afrique, ses filiales font surtout dans la biĂšre.

Castel Beer, Skol, Flag
 autant de marques populaires produites, dans bien des pays du continent, de maniĂšre quasi monopolistique : le rĂ©sultat de dĂ©cennies de business aiguisĂ©, de rachats d’entreprises publiques privatisĂ©es, d’absorptions de concurrents et d’amitiĂ©s avec des dirigeants politiques locaux – dont pas mal de dictateurs.

DeuxiĂšme plus grand brasseur d’Afrique, Castel y est aujourd’hui prĂ©sent dans une grosse vingtaine de pays, du Maroc au Cameroun en passant par le Burkina Faso et l’Angola. Embouteillant une partie des sodas de la compagnie Coca-Cola sur le continent, il produit aussi ses propres boissons non alcoolisĂ©es, ainsi que du sucre et des huiles vĂ©gĂ©tales. Ces activitĂ©s africaines reprĂ©sentent les quatre cinquiĂšmes du colossal chiffre d’affaires mondial du groupe, qui avoisine les six milliards d’euros chaque annĂ©e, pour un bĂ©nĂ©fice dĂ©passant largement les 500 millions
 dont une bonne partie Ă©chappe Ă  l’impĂŽt. Autrement dit : Castel gagne un pognon de dingue en vendant de la biĂšre en Afrique, sans contribuer comme il le devrait aux rentrĂ©es fiscales d’États qui auraient pourtant bien besoin de cet argent pour dĂ©velopper leurs services publics.

Exilé fiscal depuis Mitterand

Ce n’est pas CQFD qui le dit. Les donnĂ©es exposĂ©es dans le prĂ©sent article proviennent d’un solide rapport de l’association Survie, spĂ©cialisĂ©e dans la dĂ©nonciation du systĂšme « Françafrique Â». PubliĂ©e fin juin, cette enquĂȘte intitulĂ©e « De l’Afrique aux places offshore, l’empire Castel brasse de l’or Â» lĂšve le voile sur une partie des montages fiscaux employĂ©s par le clan Castel pour maximiser ses profits. Des combines qui ont sans doute aidĂ© la famille du patriarche Pierre Castel, 94 ans (fils d’un ouvrier viticole immigrĂ© espagnol et
 exilĂ© fiscal en Suisse depuis la premiĂšre Ă©lection de François Mitterrand en 1981), Ă  atteindre le top 10 des fortunes françaises, Ă©tabli par le magazine Challenges.

L’organigramme du groupe Castel ? Un Ă©cheveau opaque et complexe de dizaines de filiales et holdings basĂ©es pour certaines dans des paradis fiscaux tels que Gibraltar, l’üle Maurice ou Singapour. Les magouilles ? Elles reposent essentiellement sur un concept : rĂ©duire les bĂ©nĂ©fices des brasseries (et donc leur imposition dans les pays de production) en leur faisant payer des fortunes Ă  d’autres filiales du groupe basĂ©es dans des paradis fiscaux.

Pour ce faire, il suffit, par exemple, de facturer les « droits intellectuels Â» de la marque. En clair : pour avoir l’autorisation de brasser, disons, de la « Castel Beer Â», une brasserie africaine du groupe Castel doit payer d’importantes redevances Ă  la sociĂ©tĂ© qui possĂšde ladite marque. AppelĂ©e Beverage Trade Mark Company Ltd, cette entreprise (appartenant Ă©galement au groupe Castel) est basĂ©e au Luxembourg aprĂšs avoir longtemps Ă©tĂ© enregistrĂ©e aux Ăźles Vierges britanniques, oĂč ses revenus Ă©taient « totalement exonĂ©rĂ©s d’impĂŽts Â».

Autre combine : les centrales d’achats. PropriĂ©tĂ© du groupe Castel, basĂ©e Ă  Gibraltar, la sociĂ©tĂ© Globe Export Ltd achĂšte ainsi en gros du malt, du houblon et des bouteilles qu’elle revend ensuite Ă  prix d’or Ă  diverses usines du mĂȘme groupe Castel. Ces brasseries voient donc leurs bĂ©nĂ©fices imposables fondre en proportion des montants envoyĂ©s Ă  Gibraltar, oĂč ces revenus, rĂ©sultant d’une activitĂ© extĂ©rieure au Rocher, sont lĂ  encore « totalement exonĂ©rĂ©s Â» de taxes.

Financement d’un groupe armĂ©

En aoĂ»t, un autre rapport est venu rajouter de l’amertume dans les breuvages du groupe Castel. RĂ©alisĂ©e par The Sentry, centre de recherche sur les droits humains financĂ© notamment par la Fondation (George) Clooney pour la justice (CFJ), cette enquĂȘte accuse une usine de sucre contrĂŽlĂ©e par Castel en Centrafrique, la Sucaf RCA, d’avoir financĂ©, de 2014 Ă  au moins mars dernier, en pleine guerre civile, un groupe armĂ© responsable de massacres, l’UPC (UnitĂ© pour la paix en Centrafrique) [1].

Selon The Sentry, l’usine a procĂ©dĂ© Ă  des paiements en espĂšces, tout en offrant « un soutien en nature sous forme d’entretien des vĂ©hicules et de fourniture de carburant Â». En Ă©change, les leaders de l’UPC, qui contrĂŽlait la rĂ©gion, « se sont engagĂ©s Ă  sĂ©curiser l’usine et les champs de canne Ă  sucre de la Sucaf RCA et Ă  garantir la libre circulation sur les axes routiers clĂ©s nĂ©cessaires Ă  l’approvisionnement de l’usine sucriĂšre. La Sucaf RCA a Ă©galement obtenu le soutien de l’UPC pour tenter de protĂ©ger le monopole de la sociĂ©tĂ© sur la distribution du sucre dans plusieurs prĂ©fectures du pays, notamment par la saisie forcĂ©e du sucre de contrebande, en particulier celui en provenance du Soudan. Â» Business is business.

Clair RiviĂšre



Source: Cqfd-journal.org