Octobre 18, 2021
Par À Contretemps
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■ Chris EALHAM
LES ANARCHISTES DANS LA VILLE
Révolution et contre-révolution à Barcelone (1898-1937)


Traduit de l’anglais par Elsa QuĂ©rĂ©
Agone, « MĂ©moires sociales Â», 2021, 456 p.

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Nous avions soulignĂ© en son temps [1] l’importance historiographique essentielle de l’ouvrage de Chris Ealham La lucha por Barcelona, version espagnole d’Anarchism in the City : Revolution and Counter-Revolution in Barcelona (1898-1937). Nous en disions – et qu’on nous pardonne de nous citer – que le tableau que tirait l’historien britannique hispanisant de « la conflictualitĂ© sociale dans la capitale catalane au cours des quatre premiĂšres dĂ©cennies du XXe siĂšcle Â» Ă©tait « impressionnant de pertinence Â». Nous insistions Ă©galement sur le fait que son analyse, « d’une part, de l’organisation de l’espace urbain barcelonais et de la volontĂ© de contrĂŽle des classes dangereuses, thĂ©orisĂ©e par une bourgeoisie catalaniste ralliĂ©e Ă  la “RĂ©publique d’ordre”, et, de l’autre, des stratĂ©gies d’action directe mises en place par la CNT pour marquer son territoire, dress[ait] [Ă  partir] d’un recensement dĂ©taillĂ© des zones d’implantation de l’anarcho-syndicalisme barcelonais – les quartiers du centre historique (El Raval), ceux de la premiĂšre pĂ©riphĂ©rie (Sanz), ceux de la seconde pĂ©riphĂ©rie (Hospitalet, San AdrĂ­an, Santa Coloma) –, [
] une topologie originale d’une CNT oĂč l’affrontement rĂ©current entre syndicalistes et “faĂŻstes” recoup[ait] trĂšs prĂ©cisĂ©ment le statut social, mais aussi l’appartenance des militants Ă  tel ou tel espace urbain Â». Avant de conclure que tout cela, mais aussi « sa perception du processus rĂ©volutionnaire de l’étĂ© 1936 comme appropriation du territoire urbain et rupture avec “l’idĂ©ologie dĂ©mocratique de domination” Â» ouvrait « des perspectives d’analyse tout Ă  fait nouvelles Â».


Dans sa prĂ©face Ă  l’excellente traduction française que vient de nous donner Agone, Chris Ealham revendique l’influence qu’exerça sur son parcours et son travail de recherche « l’histoire sociale Ă  la Thompson [2], c’est-Ă -dire “par le bas” (from below) Â». Pour le cas, concernant ce livre, il s’agissait, dit-il, « de mettre au premier plan les motivations et les actions des gens ordinaires Â» en recrĂ©ant « le monde social et la culture quotidienne de ces personne anonymes et des dĂ©possĂ©dĂ©s qui se saisirent de l’anarcho-syndicalisme pour dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts Â». Au contraire des thĂšses d’Eric Hobsbawm qui, fidĂšle Ă  une certaine orthodoxie marxiste, s’employa Ă  dĂ©montrer, sans jamais le prouver, que l’anarchisme espagnol n’avait jamais Ă©tĂ© rien d’autre qu’une « rĂ©bellion primitive Â», essentiellement paysanne, Ealham perçoit Ă  juste titre l’anarcho-syndicalisme comme relevant d’un mouvement fondamentalement urbain.

Cette histoire « par le bas Â» se doit, prĂ©cise l’historien, d’ĂȘtre sociale, politique, culturelle, mais Ă©galement « inscrite dans l’espace Â». Admettant pour le coup l’influence d’Henri Lefebvre, Ă  laquelle il aurait pu ajouter celle des situationnistes, Ealham tisse un maillage subtil entre les luttes proprement ouvriĂšres – celles qui naissent et se propagent Ă  partir des lieux de travail – et celles qui en dĂ©bordent le cadre (luttes des chĂŽmeurs, grĂšves des loyers, actions de braquage et de rĂ©appropriation, « ces petits coups de feu de la guerre de classe Â» comme disait l’historien James C. Scott). Et, au-delĂ , il s’attache, brillamment, Ă  dĂ©montrer en quoi les projets d’urbanisme bourgeois qui, depuis le « plan CerdĂ  Â» de 1854, n’ont cessĂ© de bouleverser Barcelone n’ont eu, malgrĂ© leurs prĂ©supposĂ©s progressistes, d’autre but que de soumettre, contre le peuple, la ville aux seuls intĂ©rĂȘts inĂ©galitaires de la bourgeoisie, espagnoliste ou catalaniste, et des propriĂ©taires fonciers. Sur ce plan, sa dĂ©monstration est, disons-le, remarquable. Elle atteste en quoi, pour utopique qu’elle soit sur le plan urbanistique, une « politique de rĂ©novation urbaine conçue Ă  des fins avouĂ©es de domestication de la population Â» dĂ©bouche toujours sur un « cauchemar dystopique Â» aux consĂ©quences toujours inattendues.


Dans le cadre d’une ville aussi rebelle que la Barcelone du premier tiers du XXe siĂšcle – ce temps oĂč la Rosa de foc (la Rose de feu) fut bien la capitale de l’anarcho-syndicalisme –, le doublement, entre 1900 et 1930, de sa population ouvriĂšre avec l’arrivĂ©e massive d’une main-d’Ɠuvre venant, pour le plus gros, de Murcie et d’Andalousie ne pouvait qu’augmenter les « paniques morales Â» des Ă©lites bourgeoises. Ealham dĂ©crit par le menu cette psychose de la « vie sauvage Â» des classes dangereuses qu’elles dĂ©veloppĂšrent et les rĂ©ponses ultra-rĂ©pressives qu’elles engagĂšrent pour la « civiliser Â». Mais, face Ă  la chertĂ© des loyers – qui augmentĂšrent en une seule annĂ©e (1920) de 50 Ă  150 % – et Ă  l’augmentation constante des denrĂ©es de premiĂšre nĂ©cessitĂ© que ne compensait aucune mesure sociale, les conditions dĂ©plorables d’existence des Ă©migrĂ©s de l’intĂ©rieur favorisĂšrent naturellement leur rapprochement presque immĂ©diat avec l’anarcho-syndicaliste CNT, qui eut l’intelligence de comprendre, sans calculer les risques, l’intĂ©rĂȘt qu’elle avait Ă  tirer de la conscientisation de ces rĂ©voltĂ©s de la misĂšre. Nombreux sont, en effet, les exemples que l’auteur nous donne de cette fraternisation en actes qui opĂ©ra dans les quartiers pauvres de la ville, les barrios. OrganisĂ©s en « petites rĂ©publiques Â», « par le bas, sans privilĂšge ni hiĂ©rarchie, ils constituaient, Ă©crit-il, un ordre socioculturel urbain largement autonome et des espaces assez libres oĂč la police ne pĂ©nĂ©trait presque jamais Â» tant y Ă©tait faible l’autoritĂ© de l’État. D’oĂč la rĂ©elle panique que cette convergence objective suscita chez les bourgeois.


Les Anarchistes dans la ville nous offre, c’est acquis, un trĂšs large et fort prĂ©cis panorama des mutations de la Barcelone du premier tiers du XXe siĂšcle, et plus encore de ses quartiers populaires, le tout en s’attachant Ă  nous instruire sur la vie quotidienne de ceux d’en-bas et les rĂ©ponses collectives – culturelles, sociales et organisationnelles – qu’ils apportĂšrent, Ă  partir d’eux-mĂȘmes et pour eux-mĂȘmes, aux dĂ©fis de la question sociale. Mais ce n’est lĂ  qu’un seul de ses apports Ă  l’historiographie gĂ©nĂ©rale. L’autre, c’est de nous Ă©clairer sur la maniĂšre dont la CNT de ces temps, syndicat ouvrier par excellence, fit jonction naturelle avec des luttes non directement liĂ©es au monde du travail, celles des chĂŽmeurs et des locataires par exemple, sans se poser d’autres questions que celle de leur lĂ©gitimitĂ©. Et ce faisant, de prendre le risque du conflit interne, notamment quand certains de ses activistes militants dĂ©fendirent, par exemple, des pratiques de reprise individuelle, dont la gamme pouvait aller du simple vol Ă  l’étalage pour ne pas crever de faim au braquage plus consĂ©quent. L’impression qu’on en retire, c’est que la CNT savait ĂȘtre, dans le feu de l’action, autre chose qu’un syndicat ouvrier au sens strict du terme pour devenir une sorte d’objet non identifiable qui terrorisait l’adversaire prĂ©cisĂ©ment pour cela. C’est un peu comme s’il y avait diverses CNT dans la CNT et que son tout faisait unitĂ© des multiples pour configurer un mouvement de classe protĂ©iforme capable de faire avancer, par tous moyens, la cause gĂ©nĂ©rale de la rĂ©volution sociale et de l’auto-Ă©mancipation du prolĂ©tariat.

Cette perspective est essentielle pour comprendre en quoi les lectures historiques d’une CNT rĂ©duite Ă  sa dimension syndicale et aux conflits – idĂ©ologiques ou stratĂ©giques – qui la traversĂšrent, peinent Ă  saisir ce qui, en son sein, Ă©tait toujours mouvant et induisait, par lĂ -mĂȘme, une rĂ©adaptation permanente de ses formes de luttes Ă  la rĂ©alitĂ© des conditions d’exploitation et de domination du prolĂ©tariat et du sous-prolĂ©tariat de son temps. Cette Ă©lasticitĂ© la plaçait objectivement hors du champ balisĂ© de l’affrontement de classe codifiĂ©, et surtout des compromis auxquels il aboutit souvent. Son ambition, elle pouvait la placer ponctuellement dans des victoires partielles, mais sans jamais perdre de vue l’objectif final : tendre le fil de la conflictualitĂ© sociale jusqu’à son point de rupture rĂ©volutionnaire.


La fresque que nous offre Ealham atteste que cette « guerre urbaine Â» que connut la Rosa de foc dans le premier tiers du XXe siĂšcle eut, au moins deux effets prolongĂ©s : elle accrut, d’une part, le dispositif gĂ©nĂ©ral de rĂ©pression contre le mouvement ouvrier, notamment sous la dictature du gĂ©nĂ©ral Primo de Rivera (1924-1927), et dĂ©plaça, de l’autre, aux premiers temps de la RĂ©publique, du moins en Catalogne, le centre de gravitĂ© syndicaliste rĂ©volutionnaire de la CNT vers un anarcho-syndicalisme plus offensif sous influence plus nettement anarchiste.

Corollairement, mal maĂźtrisĂ©e, cette « gymnastique rĂ©volutionnaire Â» qui connut son heure de gloire aprĂšs l’instauration, en 1931, d’une RĂ©publique dite « de toutes les classes Â», accumula tant de ratĂ©s que, dans un chapitre intitulĂ© « La militarisation de l’anarchisme Â» (1932-1936), Ealham en pointe les effets nĂ©gatifs. Son jugement, dĂ©pourvu de tout romantisme rĂ©volutionnaire, est clair : ayant versĂ© dans une stratĂ©gie purement putschiste, « les radicaux remplacĂšrent les luttes syndicales massives par leur propre violence Â». Avant-gardiste jusqu’à la caricature, cette fuite en avant de type blanquiste reposait sur une telle surĂ©valuation des seules capacitĂ©s de l’anarchisme militant Ă  faire la rĂ©volution que, logiquement, toute dĂ©marche tendant Ă  favoriser l’unitĂ© ouvriĂšre lui semblait inutile. C’est ainsi que, de dĂ©faite en dĂ©faite, la longue marche de l’insurrectionnalisme vers le communisme libertaire imposĂ© ici ou lĂ  par dĂ©cret et presque aussitĂŽt dĂ©posĂ© par la force des Gardes d’assaut releva, nous dit Ealham, d’une « politique du pire Â» infiniment rĂ©itĂ©rĂ©e et toujours fondĂ©e sur l’idĂ©e absurde que, plus les choses empireraient, plus la victoire finale serait Ă©clatante. La vague de rĂ©pression Ă©tatique qui s’abattit alors ne frappa pas les seuls acteurs ou partisans de la stratĂ©gie insurrectionnaliste, contestĂ©e Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de la CNT, mais, indistinctement, tout ce qui, de prĂšs ou de loin, pouvait ĂȘtre identifiĂ© comme libertaire.


Il n’en est pas moins vrai, cela dit, que cette parenthĂšse insurrectionnaliste eut aussi pour effet, Ă  travers les « groupes de dĂ©fense Â» qui en furent souvent la pointe combattante, de prĂ©parer les esprits et les corps au grand affrontement qui vint, Ă  Barcelone, le 19 juillet 1936 au matin quand, actionnĂ©es par les militants cĂ©nĂ©tistes, les sirĂšnes des usines sonnĂšrent l’heure de l’assaut final. Il fallut un jour pour que la rĂ©bellion fasciste soit rĂ©duite, et un peu plus pour que la CNT, assurĂ©ment dominante dans le combat, s’empare de sa ville. Elle ne le fit pas seule, certes, mais tous les participants Ă  la rĂ©sistance au fascisme encasernĂ© reconnurent que sans elle, sans le messianisme rĂ©volutionnaire qui la caractĂ©risait, la tĂąche eĂ»t Ă©tĂ© plus ardue.

Ainsi, la rĂ©volution sociale tant attendue vint d’une rĂ©sistance Ă  un coup d’État militaire contre une RĂ©publique qu’il fallait dĂ©fendre alors qu’elle n’avait cessĂ© de dĂ©river vers l’ordre bourgeois en rĂ©servant ses coups les plus durs Ă  ceux qui en contestaient les fondements mĂȘmes. Tel est le premier maillon d’une longue chaĂźne de contradictions qui allait enserrer Ă  tel point la CNT qu’elle n’en finirait jamais de sortir, au nom de l’unitĂ© antifasciste, de la ligne de « collaboration dĂ©mocratique Â» que lui imposait l’état national du rapport des forces. A posteriori, il est toujours simple de rejouer le match en pointant les erreurs de tel ou tel de ses protagonistes, mais nous ne mangeons pas de ce pain-lĂ . Une rĂ©volution sociale eut bien lieu qui porta si loin le feu de l’espĂ©rance qu’elle brille encore dans les rĂ©voltes du prĂ©sent. Il est, finalement, des dĂ©faites plus porteuses que les victoires.

Quant Ă  Barcelone, elle demeura la ville par excellence de cette rĂ©volution libertaire avant que, en mai 1937, la rĂ©action stalino-rĂ©publicaine n’y reprenne le pouvoir en y effaçant toutes les traces du bel Ă©tĂ© de l’anarchie. Les fascistes y arriveront deux ans plus tard pour la plonger, eux, dans une nuit de quarante ans.

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org