Février 3, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Nous publions ici un texte foudroyant tiré du livre Le rire précolombien. Dans le Québec d’aujouird’hui de Rémi Savard (disponible en intégralité ici). Il y raconte son arrivée dans la dernière communauté innue non sédentarisée de la Côte-Nord. Venu de Montréal, il arrive à Saint-Augustin, à 1 500 km de chez lui, au moment même où la crise d’Octobre se déclenche. De là, il livre un témoignage extraordinaire sur colonialisme. «Ne faut-il pas parfois se rendre en ses frontières pour saisir toute la vérité d’un système ? Non pas seulement à cause d’une meilleure perspective attribuable à un quelconque effet de recul, mais parce qu’en ses frontières, aucun système ne se préoccupe de dissimuler ses grimaces.» Bonne lecture!

« C’est donc l’intérêt public et général du peuple du Québec qui s’oppose à l’intérêt d’environ deux mille de ses habitants. Nous sommes d’avis que les deux intérêts en présence ne souffrent pas la comparaison, à ce stade des procédures. »

Extrait d’une décision rendue, après deux jours d’audience, par la Cour d’Appel du Québec le 22 novembre 1973, annulant une injonction émise le 15 novembre 1973 par un juge de la Cour Supérieure à la demande des Indiens et des Inuit réclamant l’arrêt des travaux de construction de barrages hydro-électriques sur leur territoire. À cette cour de première instance, les audiences avaient duré sept mois.

Le 15 octobre 1970.

 

Jeudi. Vingt-trois heures. Quai de la Romaine. À quelque 1200 kilomètres au nord-est de Montréal. Basse Côte Nord. Aucune route ne s’y rend encore. Privé de piste d’atterrissage, l’avion doit amerrir. L’hiver, on en remplace les flotteurs par des skis. Depuis le printemps jusqu’au cœur de l’automne, descendant vers Blanc-Sablon où il rebroussera chemin, un cargo mixte y fait escale le jeudi vers minuit. Au retour, le samedi, ayant cette fois mis le cap sur Sept-Îles et Rimouski, c’est vers les vingt heures qu’il aborde à la Romaine. Venant d’en bas, il est alors sans attrait.

 

Par ce froid jeudi soir d’automne, le quai s’est rempli de petits groupes frileux. Depuis déjà près d’une demi-heure, on aperçoit les lumières du « Fort Mingan », le cargo de l’Agence Maritime du Québec. Il disparaît quelques instants derrières les îles puis, soudain, prenant par surprise une foule pourtant venue l’attendre, la coque rouge et blanc du navire au nom basque émerge de la nuit. Son phare puissant s’allume, explore un moment les abords, fait tout-à-coup revivre d’un éclat irréel les écueils à éviter, pour enfin révéler brutalement à elle-même la foule surprise des curieux.

 

Groupes compacts d’Indiens çà et là entre les containers vides. Quelques jeunesses du village blanc, plus agitées, plus bruyantes. Des camions de marchands se fraient un chemin à travers cette foule. Quelques murmures pour la forme. Un bref coup de sirène signale l’arrêt du bateau. Des câbles lancés, saisis, le navire soudain immobile, rivé au quai. La passerelle jetée dans un fracas métallique ouvre de justesse une brèche dans la foule qui se presse. La bousculade de ceux qui débarquent, embarquent, restent, continuent. Couloirs étroits. Escaliers presque verticaux. Odeurs de mazout. Plancher qui se dérobe.

 

Quatre femmes indiennes suivies de jeunes enfants, chargées de paquets ficelés : elles arrivent de Natashquan où elles ont cueilli les baies rouges et tentent en silence de s’ouvrir un passage dans la foule bruyante qui monte à l’abordage. Deux Blancs rasés de près arrivent d’Anticosti, ils étaient allés guider les messieurs1. Un professeur retardataire : ses collègues viennent le chercher pour le conduire à sa roulotte. L’épouse du gérant du magasin revient hiverner. Fête éphémère. Tout ce branle-bas prend fin assez vite. Trop vite, au goût de quelques-uns, soutenus par les vapeurs de l’alcool. Ils s’y accrochent. Un pied sur le bateau, l’autre sur le quai; quelques morceaux de bravoure, histoire de donner des frissons aux jeunes touristes jouant les inquiètes du haut des ponts. Farandoles inutiles. Exagérant leur ivresse, ils rejoignent en titubant l’un ou l’autre des groupes en marche vers le village, dans la nuit d’où ils étaient venus, le temps d’un accostage.

 

La Romaine : deux communautés. Quelques 500 Indiens sédentarisés depuis moins de 25 ans, à la limite méridionale d’un vaste territoire s’étendant au nord sur plusieurs centaines de kilomètres, là où les monstres d’acier de I.T.T. préparent leur terrifiante coupe à blanc. Puis les descendants de ceux qui, au siècle dernier, quittèrent Berthier, Terre-Neuve, les Îles-de-la-Madeleine, etc., dans l’espoir de trouver ici des jours meilleurs. Ils sont environ 200 : les Guillemette, les Landry, les Marcoux, les Stubbert… Deux groupes vivant côte-à-côte. Indiens nomades en résidence surveillée dans un véritable camp de réfugiés d’une part et, d’autre part, anciens pêcheurs blancs et commerçants de loups-marins et de saumons, dont les barques ne vont désormais sur la mer que par tendresse.

 

Ce matin encore, le vent soulevait, dans le soleil, le sable du petit cimetière où dorment côte à côte les ancêtres des deux groupes. On mettait en terre le vieux Wilfrid Guillemette, mort en douce sur la mer deux jours plus tôt. Sa barque dérivait sans bruit, vers les dix heures, sous le grand soleil d’un matin d’automne, soleil si éclatant que les yeux ne percevaient les choses qu’en silhouette. Il était immobile, appuyé contre la charge de bois flotté qu’il allait ainsi chaque matin repêcher entre les îles. On avait endimanché le vieux célibataire, avant de l’étendre sans souliers sur des planches recouvertes d’un drap blanc. Dans la petite maison de bois, un cierge allumé répandait son odeur de cire chaude. Dehors, devant la mer, les enfants poursuivaient les jeux habituels. Un chien aboyait.

 

Deux communautés dont les anciens s’étaient jadis associés pour tirer leur subsistance de ce pays, entre lesquelles il y eut jadis des mariages. Désormais arrêtées, enchaînées par l’assistance sociale, elles reçoivent encore dignement les politiciens venant de temps à autre leur promettre un avenir meilleur, leur rappeler aussi leurs obligations électorales. Sinistres visites.

 

La radio nous apprenait récemment l’enlèvement de l’attaché commercial britannique à Montréal, James Cross, puis celui de Pierre Laporte, membre du Conseil québécois des ministres. Ce dernier n’est pas ici un inconnu. Certains l’ont « guidé » au club de pêche de Marine Industries, à l’embouchure de la rivière Wachicouté, à quelques kilomètres seulement à l’ouest du village. « Il m’a assez fait c…. quand je le guidais celui-là, c’est pas moi qui va aller le sortir de là », dira l’un d’eux. De l’autre côté du village, en regardant vers l’est, on aperçoit le drapeau américain flottant à l’entrée de la rivière Onamen : un autre club de pêche pour messieurs, ceux de la Quebec Paper North Shore Co. Ainsi, sur une distance de 120 kilomètres, 60 à l’est, 60 àl’ouest, sept rivières, toutes « clubées ».

 

Deux communautés mises sous verrou entre deux rivières et par un même système, auxquelles la mieux intentionnée des administrations, véritable police-secours souriante, porte de temps à autre la portion d’oxygène nécessaire à leur survie. Deux communautés dont les ancêtres s’étaient jadis associés d’eux-mêmes, hors tout programme gouvernemental, pour le saumon, le loup-marin et la morue, désormais coincées entre la belle-famille d’un premier ministre et le drapeau américain, commencent à se lancer l’une l’autre des regards méfiants. Deux communautés attachantes que le système force peu à peu à se détacher l’une de l’autre, leurs petites querelles permettant aux financiers américains et à leurs hommes de main locaux de mieux taquiner la truite et le saumon. Le racisme, distraction voulue d’en haut.

 

Le quai est déjà vide. Encore amarré, le « Fort Mingan » s’apprête à poursuivre sa route vers en bas. Du pont, quand il se cherche un passage à travers les îles rocheuses endormies, je vois disparaître les lumières de la Romaine et j’imagine la foule un peu déçue regagnant lentement ses demeures familières. Déjà le vent froid du large détourne les visages. Les passagers commencent à s’observer. Un nouveau groupe se forme prudemment. J’en serai jusqu’à Saint-Augustin, à 250 kilomètres à l’est de la Romaine. Il est une heure trente, ce vendredi matin, 16 octobre.

 

Le navire s’installe confortablement dans sa vitesse de croisière. Les vibrations des machines se font plus régulières. Quelques passagers s’alignent au bar minuscule. Je songe à ma décision subite de quitter La Romaine pour Saint-Augustin. C’était au début de 1967 que j’avais commencé, avec quelques étudiants, à m’intéresser activement aux groupes montagnais. Depuis, on m’avait souvent parlé de celui de Saint-Augustin ; une centaine d’individus, que l’administration avait souhaité regrouper avec leurs cousins de la Romaine. Le déménagement avait même eu lieu. Mais un matin d’hiver on les avait vu reprendre à pied la direction du grand fjord. Quelques-uns avaient préféré demeurer à la Romaine, mais le gros du groupe retournait dresser à nouveau les tentes à l’entrée de cette rivière venant des territoires indiens de l’arrière-pays. La réaction des autorités fédérales, dont relèvent les autochtones du Canada, fut de les considérer comme des Indiens hors réserve, une catégorie administrative désignant ordinairement ceux qui quittent la leur pour venir habiter l’une ou l’autre des grandes villes du pays. Ceux-là avaient bien quitté la réserve, mais par la porte arrière et pour rentrer chez eux.

 

Il me tardait de rencontrer ces irréductibles. Un séjour à La Romaine m’avait toutefois paru nécessaire pour me familiariser avec la langue et la culture des Montagnais de la basse Côte-Nord, et surtout pour y rencontrer ceux de Saint-Augustin qui s’y étaient fixés et que leurs compatriotes venaient parfois visiter.

 

Arrivé à La Romaine en juin, j’avais eu l’idée de gagner Saint-Augustin en début d’automne. Mais au cours de l’été, le chef indien m’invita à me joindre aux chasseurs de La Romaine qui, dès la mi-septembre, devaient regagner l’arrière-pays « pour la fourrure ». Le retour à la mer était prévu pour la Noël. Les femmes et les enfants ne les accompagnent plus lors de ces longues randonnées, à cause de l’école. Il y a quelque vingt ans, tous partaient fin août, pour ne revenir à la mer qu’en mai de l’année suivante. Depuis la sédentarisation, les hommes s’en vont seuls et pour quelques mois seulement. J’acceptai l’invitation, remettant à plus tard mon voyage à Saint-Augustin.

 

Durant ces mois d’été, alors que je travaillais sur leur très riche littérature orale, on m’a souvent souligné l’incongruité de ma situation. L’été n’était-il pas qu’un entracte éphémère au cœur de l’année ? Chaleur venue d’un autre monde, que les mythes tentent de définir. On ne demeurait à la mer que quelques semaines. La littérature c’est le pays, le pays c’est en haut et en haut, c’est l’hiver. Un même terme désigne et l’année et l’hiver. J’ai vite compris qu’à La Romaine, les Indiens ne sont guère chez eux. Il faudra un jour raconter la douloureuse déportation des Montagnais. Hommes de la résine et de l’eau douce, leurs yeux et leur cœur se tournent encore constamment vers le nord.

 

Le départ des chasseurs était fixé pour la mi-septembre. J’y étais après un bref séjour à Montréal. Mais tout était désormais remis en question. On avait vaguement entendu parler de cours pour adultes. Deux gouvernements et trois ministères y travaillaient déjà. Le gérant du magasin n’aurait pas, comme chaque automne, à faire crédit aux trappeurs avant leur départ. Le pouvoir d’achat viendrait désormais de l’école. Les Indiens s’inquiétaient. Que veut donc encore le grand chef blanc ? Ses désirs sont puissants, la chose est sûrement des plus sérieuses, mais s’il consentait à s’exprimer un peu plus clairement ! Qu’adviendra-t-il des territoires si l’on ne s’y rend pas ? Le service de la faune pourrait bien s’aviser de nous les reprendre. Et si nous partions quand même, les Affaires indiennes continueraient-elles à fournir l’huile à chauffage aux femmes et aux enfants demeurés au village ? Questions sans réponse.

 

Les raquettes ne sont pas lacées, ni les mocassins et les mitaines cousus. Ceux qui m’avaient invité cherchent désormais à m’éviter. La plupart brûlent pourtant du désir de regagner le nord. Mais avec quel crédit ? L’incertitude disparaît avec l’arrivée d’un petit avion, venu à l’improviste se dégorger de quelques fonctionnaires souriants. En l’espace de deux heures, la plupart des adultes sont inscrits aux cours. Les serviettes de cuir se referment et l’avion repart. La survivance est assurée pour un autre hiver.

 

Dans les yeux de ces hommes assis maladroitement sur les bancs d’une école de fortune, où je les accompagne quelques fois, beaucoup de gêne, une profonde amertume, un chèque dans quinze jours. Quand je rencontre un vieux chasseur entre l’école et le magasin, pendant la récréation, par temps clair, sa formule de salutation devient : « Ce que ça doit être beau dans le bois ». Il retourne ensuite en classe pour résoudre d’autres énigmes que le grand chef blanc lui a fait porter par un jeune professeur venu de Moncton : le ou la marquise ? demande un cahier d’exercices imprimé à Montréal.

 

Pourquoi est-il souhaitable que cet homme de quarante ans, travailleur spécialisé de la forêt, Montagnais parlant sa langue correctement, fasse ainsi sa deuxième année ? « Parce que c’est mieux que s’il n’avait que sa première », me répond-on avec agacement. « Et puis, ajoute mon interlocuteur, qui sait… une compagnie pourrait un jour décider de s’implanter ici, comme l’Iron Ore à Sept-Îles, et alors les Indiens seront qualifiés pour y trouver de l’emploi. » Marquise, un ou une ? On n’en demandait pas tant aux anciens, qui fournissaient le castor gras d’hiver aux chapeliers des cours d’Europe, ni à ceux qui indiquèrent aux ingénieurs le tracé du chemin de fer entre Sept-Îles et Schefferville. À Sept-Îles, leurs descendants doivent effectivement produire un certificat de neuvième année pour obtenir un emploi convenable.

 

Josephis Mark, le chef, ne s’est pas inscrit aux cours. Étienne Mullen et Charles Bellefleur non plus. Ce sont trois compagnons de chasse. Josephis est de la lignée des Mark de la rivière Coucoutchou. C’est son grand-père William, dit le vieux chef, qui permit aux messieurs « de pêcher sa rivière », moyennant un cadeau annuel de 250 billets d’un dollar. Ses descendants sont aujourd’hui aux prises avec les gardiens de la Quebec Paper North Shore Co. C’est Josephis qui m’avait invité au début de l’été à le suivre sur son territoire. Il me suggère maintenant d’engager des hommes : j’en trouverais sûrement, si je les payais, qui n’hésiteraient pas à déserter l’école. Et les Blancs ne rêvent-ils pas tous de safari ! J’étais depuis toujours disposé à payer le surplus occasionné par ma présence, sans cependant consentir à jouer les Américains guidés. Joséphis le comprend bien, je pense. Ou peut-être n’est-ce pour lui qu’une autre de ces énigmes de Blanc ! Pour clarifier la situation, je décidai à midi de prendre le bateau dans la nuit, revenant ainsi à mon projet initial de visiter Saint-Augustin à l’automne.

 

Mon ami Alexis Joveneau2, missionnaire à La Romaine, s’apprêtait à rendre visite aux gens de là-bas. Philomène Lalo partait aussi y passer un certain temps avec sa belle-famille. Elle emmenait quelques enfants. Je me joignis au groupe. Nous étions déjà loin de La Romaine quand j’allai dormir dans une étroite cabine.

Le 16 octobre 1970.

L’immobilité du bateau me réveille vers sept heures. Nous sommes au port de Harrington, à mi-chemin entre La Romaine et Saint-Augustin. Pluie. Brume. Air glacé. Village anglais d’environ un millier d’habitants encore pour la plupart endormis, descendants de Terre-Neuviens arrivés ici vers 1870. Deux heures après avoir quitté Harrington, nous sommes à Tête-à-la-Baleine. Des chasseurs de loups-marins y étaient déjà au début du 19e siècle. Vinrent ensuite des Jersiais puis, vers 1850, des gens de Berthier et de Montmagny. Dans les îles l’été, sur le continent l’hiver. Village à deux temps habité par une grand-mère jusqu’à l’âge de 15 ans. Ses parents, des Nadeau, vinrent s’installer dans la basse ville de Québec, à la fin du siècle dernier. Elle conservait de ce voyage un souvenir plutôt pénible.

 

Du quai, on nous crie qu’on a arrêté 150 personnes dans la nuit, à Montréal. À 11 heures, le bateau reprend sa route vers l’est. Un arrêt de quelques minutes seulement à la Baie-des-Moutons, où vécut le Jos Hébert de la légende avant d’habiter Tête-à-la-Baleine. Quelque 300 descendants de Terre-Neuviens. Puis le bateau s’engage dans l’ouverture du fjord au fond duquel coule la Saint-Augustin. Le quai est à 12 kilomètres du village. Pour les franchir, il nous faut attendre que les trois débardeurs terminent leur travail. Il fait déjà nuit. La pluie a repris. La poupe du « Fort Mingan » disparaît déjà, en route vers Blanc-Sablon, terme de son périple sur la côte.

 

Nous sommes à près de 1500 kilomètres de Montréal. La mer est au plus bas. Pour rejoindre les trois barques maintenant prêtes à partir, il faut se passer enfants et bagages le long du quai poisseux. De nombreux bancs de sable coupent le fjord à quelques centimètres seulement de la surface. Les barques ne s’éloignent jamais l’une de l’autre. Quand l’hélice de l’une s’emballe un moment hors de l’eau, parce que la coque vient de s’échouer, les deux autres l’aident à se remettre à flot. Ces hommes recouverts de toiles cirées sont du village blanc, dont les lumières commencent à briller, côté est de la rivière.

 

Un peu plus loin, sur l’autre rive, 13 tentes se dressent sous les arbres. Les barques nous y déposent. Philomène va rejoindre les siens. Les enfants sont heureux d’arriver. Je passe cette première nuit sur le plancher de la petite chapelle d’Alexis.

 

À la radio, les politiciens parlent d’éventuels bains de sang pour justifier l’application d’une quelconque loi des mesures de guerre. J’imagine les miens à Montréal, paralysés dans leurs demeures, attendant le prochain bulletin de nouvelles, victimes impuissantes de ces grandes manoeuvres d’un goût douteux. Échos d’événements majeurs réduits à des voix à peine perceptibles, recouvertes tantôt de musique western, tantôt de slogans émis en français par Radio-Portugal : Occident défends-toi ! Occident impose-toi !

Le 17 octobre 1970.

Samedi. Depuis ce matin la pluie tombe à torrent. Treize tentes ; dans chacune, un petit poêle de tôle s’efforce de refouler l’humidité. Je demande à Andrew et Madeleine l’hospitalité de la leur pour les nuits à venir. Il fait noir quand j’y entre vers 20 heures. Dans un coin, une cloison en moustiquaire. Elle n’y était pas cet après-midi. Andrew et Madeleine y dormiront avec le plus jeune de leurs deux enfants adoptés. L’autre, Jean-Baptiste, partagera avec moi et deux chiens le reste de la tente. Madeleine termine la cuisson du pain sans levain. Assis par terre près d’elle, Andrew et les deux jeunes. Ombres chinoises accroupies, faisant écran à une bougie posée sur le coin d’un coffre en bois. La pluie dégouline à travers la tente. Plantés à la verticale à l’intérieur, des piquets à hauteur de taille retiennent les murs de toile agités par le vent. Bruit de l’eau qui bout. Éclat de lumière et nuage de vapeur lorsqu’on retire la bouilloire. Odeur âcre du thé fort.

Le 18 octobre 1970.

Je m’éveille vers les trois heures trente ce dimanche matin. Le feu est mort. J’entends Jean-Baptiste qui, à l’extérieur, fend du bois. Le froid avait pris possession de la tente endormie. Mais déjà le petit poêle recommence à craquer. Et aussitôt la tente refait le plein d’une chaleur confortable. Nous buvons du thé, Jean-Baptiste et moi, puis dormons jusque vers sept heures. Le soleil a failli se montrer aujourd’hui. Mais quand revient la nuit, dès 17 heures, la pluie reprend de plus belle, Les femmes redoublent de précaution pour garder les bébés au sec. Le spectre de la mortalité infantile plane à nouveau au-dessus de cette petite communauté. Un poste anglais de Terre-Neuve annonce d’une voix grave « The murder of Pierre Laporte… ». Son corps aurait été découvert dans le coffre d’une voiture en banlieue de Montréal, précise le préposé au bulletin de nouvelles.

Le 24 octobre 1970.

Samedi. Les nouvelles des événements montréalais parviennent difficilement jusqu’ici. Échos lointains d’un autre monde. Car débarquer en ce village, c’est aussitôt être emporté dans les volutes d’un étrange ballet. Odeur de bois brûlé, de peau fumée, de sapin chauffé. Lutte incessante pour arracher les enfants à la mort. Offrandes animales respectueusement hissées aux branches des arbres, pour que soit maintenu l’ordre du monde. Fortes rosées d’octobre. Frimas des matins clairs. Mettre le pied sur ce rivage, c’est aussi revenir du monde de l’écrit vers celui de la parole et du geste. Pour combien de lunes encore ce groupe trouvera-t-il en lui-même les personnages de son drame ? Les Indiens du haut de la rivière, ceux du bas… Treize tentes, deux quartiers à quelques 1000 mètres l’un de l’autre, chacun ayant son nom. Fragile constellation de toile blanche résistant aux déplacements saisonniers, rendant constamment visible à chacun le tissu social définissant son être et la trajectoire historique le conduisant vers son destin. Les ancêtres des familles du haut dorment dans la région de Goose Bay, ceux des autres dans quelques cimetières du Golfe. Avant que ne cesse, vers 1945, le grand rassemblement estival pour la mission et le commerce, à Musquaro, les gens de Saint-Augustin avaient tendance à prendre leurs conjoints dans d’autres villages indiens. Depuis, une sorte de repli. Les éléments d’un nouveau régime matrimonial sont apparus au sein du groupe : on se marie désormais d’un demi-village à l’autre.

 

En arrière-plan, très loin, le bruit sourd de la machine de guerre. Les voix moralisatrices des politiciens affolés. L’éloignement fait paraître plus petits encore ces préposés à l’entretien d’un système, plombiers prétentieux ramenés ainsi à leurs justes proportions, réunis là-bas à la tête du Saint-Laurent pour quelque macabre complot nocturne. Mais s’agit-il vraiment d’éloignement ? Ne faut-il pas parfois se rendre en ses frontières pour saisir toute la vérité d’un système ? Non pas seulement à cause d’une meilleure perspective attribuable à un quelconque effet de recul, mais parce qu’en ses frontières, aucun système ne se préoccupe de dissimuler ses grimaces. L’arrière-pays n’est toujours pourtant que le devant d’un autre. Y a-t-il meilleur endroit qu’en milieu indien, arrière-boutique de notre civilisation, pour surprendre celle-ci en train de se nourrir goulûment de l’âme des gens ? Au bout du rang, là où commence la forêt, nous avions pris l’habitude de nous croire à l’abri du contrôle social.

 

On a promis d’amorcer dès l’été prochain la construction des maisons à Saint-Augustin. Je songe aux « réserves », aux rivières « clubées », à un ou une marquise… Là comme ici, en ce mois d’octobre 1970, un même système sécrète inexorablement la mort et le silence des hommes. Derrière le visage humilié de tant d’Indiens, celui d’un de mes étudiants couvert de coups et de crachats dans les sous-sols policiers de Montréal, un soir de fête nationale.

 

Mais ce soir, la parole libre du vieux Pien Peters résonne dans la nuit. Ses doigts savants découperont pour quelque temps encore, dans l’espace éclairé des bougies, le récit fait aux siens en cette longue soirée d’automne. Il y est question d’un anthropophage qui, après s’être nourri de plusieurs épouses, dut se résoudre à se dévorer lui-même. Ses jambes d’abord. Puis ses bras. Il se sentit finalement défaillir en mordant dans son propre cœur… Sa femme, un peu magicienne, avait réduit sa taille à quelques centimètres seulement. Réfugiée à la croisée des montants, au sommet de la tente, elle avait ainsi pu assister à l’auto-repas de son mari. Et, comme pour venger ses sœurs moins heureuses, elle termina le repas… Étonnant philosophe qui sait tout aussi bien expliquer l’univers avec rigueur, déclencher les rires des auditeurs, fermer les yeux des plus jeunes. Le sens du monde formulé à coups de martres, de caribous et de rivières, dans un verbe montagnais forgé il y a quelques milliers d’années au coeur des Amériques3. Puis le vieux conteur évoquera cet autre héros ayant su, grâce, lui-aussi, à la magie de son peuple, réussir chez les Blancs mieux que les Blancs eux-mêmes.

 

Les maisons viendront un jour et, avec elles, la chaleur, le sec, mais aussi l’immobilisme, l’école, l’écriture et la sécurité sociale. Les autorités avaient voulu construire de l’autre côté de la rivière, près des maisons des Blancs. Les Indiens n’y tenaient pas. Nouveaux délais. Les deux gouvernements se disputent les quelques acres nécessaires à l’érection d’une « réserve ». Intégrité du territoire ! Puis un député retarde encore l’opération, afin qu’on achète les matériaux d’un fournisseur partisan. À compétence égale, le « bon patronage » !4.

 

Attachante petite communauté, encore pour peu de temps dressée sur la pointe de ses tentes, venue accomplir à l’embouchure de sa grande rivière son dernier pas de deux, comme pour nous rappeler avant de sombrer dans la grisaille d’une réserve, que la philosophie et la danse n’auraient jamais dû être dissociées. En revenant à la Romaine après ce bref séjour à Saint-Augustin, des lettres de chez moi. Deux dessins d’enfants. Des militaires et des fusils tracés au crayon noir.

Le 21 mars 1974.

Trois ans plus tard. De passage à Saint-Augustin pour quelques heures seulement. Après mon bref séjour d’octobre 1970, j’étais venu y passer février et mars 1971. Dernier hiver sous la tente. Les cours d’adultes m’avaient à nouveau précédé. Mes amis chasseurs y apprenaient à lire Shakespeare ! Les cours avaient cessé le 12 février. Quelques jours plus tard, des hommes heureux regagnaient leurs terrains de chasse. Depuis mon arrivée au village, alors que nous ne mangions que des pommes de terre, on me disait à chaque repas : « Tu mangeras mieux quand les cours seront terminés ». Cent soixante kilomètres en auto-neige sur la Saint-Augustin gelée. Puis quelques 80 autres vers le nord-ouest à travers lacs et portages, à la poursuite des troupeaux de caribous. Chasse collective. Grand soleil du Labrador, faisant briller le sommet glacé des montagnes. Quarante sous zéro. « Voilà mon pays », m’avait dit Charles Mark.

 

J’étais aussi revenu pour quelques jours seulement en septembre 1973, trouvant cette fois mes compagnons de chasse dans 16 maisons identiques alignées face à la rivière, entourés de tables, de chaises et de cloisons fixes. Ils avaient eu leurs maisons. Aucun des enfants nés depuis les 12 derniers mois n’avait survécu, m’avait-on dit. Le « vendeur de bière » faisait des affaires d’or.

 

Ce 21 mars 1974, j’entre chez mon ami Siméon. Sa femme me paraît bouleversée. Un autre ami, déjà éméché, m’offre une bière. Siméon m’invite à voir son fils Rémi, m’indiquant tout en parlant la pièce du fond. L’homonymie me flatte, même si je sais qu’on emprunte ainsi les noms de tous ceux qui passent. Trouvant la chambre vide, j’en reviens un peu embarrassé. Siméon m’y entraîne à nouveau et me montre une petite caisse en carton. Elle est un peu déchirée sur le côté. Un frisson me parcourt. C’est celle que j’avais vue tout à l’heure sous le bras d’un agent de la Sûreté du Québec. Il marchait effectivement vers cette maison. À travers la déchirure du carton, le bois peint d’un petit cercueil gelé que la chaleur de la maison a déjà recouvert de frimas. Rémi est mort il y a un mois, âgé de quelques semaines seulement. Lorsqu’on l’avait transporté au dispensaire, la veille, la responsable avait conseillé de le ramener sous la tente. Puis la police vint s’emparer du petit cercueil, déjà enfoui sous la neige du cimetière, qui leur revient aujourd’hui sans un mot d’explication, dans une vieille caisse de lait condensé Carnation. La civilisation exige une enquête de police, sinon le respect des défunts et de la douleur des gens. En sortant de chez Siméon, était-ce la colère ou l’éclat du soleil qui me brûlait les yeux ? J’avais comme une profonde envie de vomir.

 

Dans le petit monomoteur survolant la côte enneigée de Saint-Augustin à Natashquan, cet après-midi là, le froid ne me pénétrait pas ; il prenait naissance au cœur de mes os. À bord du réacté assurant la liaison entre Sept-Îles et Montréal, une hôtesse propre et souriante distribuait des journaux. On pouvait y lire que certains membres de la famille royale d’Angleterre venaient d’échapper à un attentat. Il y était aussi question d’un village olympique temporaire ou permanent à Montréal et de présumées relations entre le ministre assassiné en 1970 et quelques caïds du crime organisé.

Fin mai 1975.

Je croise à la Romaine une joyeuse équipe de fonctionnaires arrivant de Saint-Augustin. Les si belles maisons construites il y a à peine quatre ans seraient, paraît-il, déjà toutes abimées. « Finiront-ils un jour par apprendre l’effort, le prix à payer, à ne pas toujours tout attendre du gouvernement ? » Et pour emporter l’adhésion, la conversation prend irrémédiablement une forme stéréotypée du genre : l’Indien qui monte sa tente près de sa maison et brûle le bois de celle-ci dans son poêle de tôle. « Il n’y a vraiment rien à faire avec eux ! ».

Début juin 1975.

J’arrive à Saint-Augustin en hydravion. Près de la moitié de la population en est absente. Ces familles campent sous la tente plusieurs kilomètres de là. Les femmes n’aiment pas vivre au village. À cause de l’alcool, on y dort et mange fort mal. Tout au plus un lieu de passage commode, résidence d’appoint, sauf pour les vieillards y attendant la fin. L’école oblige aussi les enfants à y demeurer et il faut bien quelques adultes pour en prendre soin. Mais à tour de rôle, les familles s’enfuient de ce lieu inquiétant où les Blancs sont les maîtres.

 

Deux sujets de conversation sont sur toutes les lèvres ce printemps : la nomination d’un policier indien au village et les visites entre North West River et Saint-Augustin. En raison de l’attitude de certains corps policiers dans de nombreuses réserves, l’Association des Indiens du Québec aurait obtenu que la relève soit assurée par ses membres. Un représentant de cette association était ici il y a quelques jours, en compagnie d’officiers recruteurs de la Sûreté du Québec. Ils étaient venus choisir un candidat policier. Quand à North West River, quatre adolescents y sont présentement en visite. L’hiver dernier, deux couples et une veuve y passèrent quelques semaines. Un jeune homme y travaille en permanence depuis un an. Une dizaine de personnes de North West River étaient ici en visite l’an dernier. Cette importante reprise de contact se fait autour du cousinage entre Poker : Andrew de Saint-Augustin, Jérôme de North West River. William, leur grand-père paternel, mourut dans la région de la rivière Georges. En 1905, Cabot rencontra un Puckway au lac Mistinipi, entre Davis Inlet et la rivière Georges (Cabot, W.B., 1912 : 252-253). Le défunt père d’Andrew, un certain William Poker lui aussi, s’était un jour dirigé vers Saint-Augustin, tandis que son frère Sylvestre demeurait dans la région de North West River. Ces deux frères séparés, racontent encore les gens de Saint-Augustin, se visitèrent à quelques reprises grâce au rituel aussi puissant que périlleux de la tente agitée5 : celui de North West River y attirait l’esprit de l’autre rendu à Saint-Augustin. William sentait alors une mystérieuse force traverser son corps. Sylvestre l’appelait d’au delà des Monts Mealy. Leurs descendants se visitent aujourd’hui en avion.

 

Nous remontons la Saint-Augustin sur une longueur d’environ 40 kilomètres. Les eaux sont encore hautes, à cause de la débâcle printanière. Le courant est rapide. Soudain, en redescendant vers la mer, l’animation s’empare des gens. Les deux barques piquent vers la rive. Une femme a aperçu un porc-épic. Le chien de chasse lancé à terre. Il y a déjà disparu sous les aulnes. Tous le suivent, sauf la veuve et le bébé, demeurés près des barques. Sans les voir, on entend les hommes et les femmes crier, rire. Joyeuse battue6. Le malheureux porc-épic s’est réfugié au sommet d’un immense conifère dont le tronc fait bien 30 centimètres. Charles demande sa hache. On va la lui chercher aux barques. Finiront-ils un jour par apprendre l’effort, le prix à payer et à ne pas toujours tout attendre du gouvernement ? Le tronc est déjà sérieusement entamé. La bête traquée s’accroche désespérément au sommet, lorsque le conifère géant s’étend avec fracas dans les broussailles. Le chien aboie. Les ruades du porc-épic lui vaudront quelques piquants sur le museau, que Charles retirera délicatement en les dévissant comme il se doit. Un coup de hache sur le museau a terrassé le porc-épic. L’agonie n’est pas longue. Près des barques, la veuve brûle les piquants et éviscère l’animal. Puis c’est la descente au village. Henri, deux ans, est assis sur les genoux de son père et croit tenir le gouvernail.

 

En remontant la rivière ce matin-là, nous avions fait une brève halte à un emplacement de tentes vieux de quelques semaines. Un petit sac pendait à une branche d’arbre. C’était un crâne de porc-épic que le vieux Simon avait suspendu pour que uhunapeo, l’homme-hibou maître du lièvre et du porc-épic, laisse encore le gibier aller vers le chasseur. Lejeune Pien, 28 ans, avait loué la sagesse de son vieil oncle âgé de 68 ans. Un peu avant que ne vienne la nuit, ce même jour, nous arrivions au village avec un énorme porc-épic.

 




Source: Contrepoints.media