Par CĂ©line Le Gouail {JPEG}

Dans une Ă©poque qui semble bien lointaine, nous avons dĂ©couvert que le clitoris ne se rĂ©sumait pas Ă  ce que l’on voyait de lui, qu’il possĂ©dait en fait des racines internes et mesurait de 8 Ă  12 cm. Nous Ă©tions surprises de notre mĂ©connaissance et convaincues que cette reprĂ©sentation nouvelle Ă©tait capable de changer la face du monde. C’était il y a cinq ans.

GalilĂ©es de la sexualitĂ©, nous Ă©tions prĂȘtes Ă  dĂ©fendre son intĂ©gritĂ© face aux mĂ©decins, psychanalystes et Ă©diteurs de livres scolaires qui l’avait coupĂ© des schĂ©mas anatomiques et de nos imaginaires. Des copines qui travaillaient dans l’éducation Ă  la sexualitĂ© s’emparaient du sujet pendant qu’à Marseille, on crĂ©ait un troupeau de clitoris gĂ©ants en carton survolant le carnaval de la Plaine. Ailleurs, de nombreuses autres personnes prenaient ce chantier Ă  bras-le-corps et les initiatives fleurissaient. En 2016, un crop-clitoris de 120 mĂštres apparaissait dans un champ prĂšs de Montpellier sur le modĂšle des crop-circles [1] « extraterrestres Â». Odile Fillod, ingĂ©nieure et chercheuse en sociologie des sciences, modĂ©lisait des clitos pour les imprimantes 3D et Ă©tait reçue sur le plateau de l’émission Quotidien pour en parler. Peu Ă  peu, notre combat pour faire sortir le clitoris de l’ombre, notre perspective rĂ©volutionnaire principale, se trouvait ramenĂ©e au rang de revendication sociale-dĂ©mocrate sur l’échelle de la rĂ©volution. Et le patriarcat Ă©tait toujours lĂ .

La parole est Ă  nous

Alors nous avons continué à parler.

À Montpellier, Ă  Paris, puis de l’ArdĂšche Ă  Saint-Denis, nous avons menĂ© des dizaines de discussions collectives non mixtes [2] dans le cadre de l’actualisation de Notre corps nous-mĂȘmes [3], ce manuel fĂ©ministe historique des annĂ©es 1970 basĂ© sur des tĂ©moignages de femmes. Afin d’en garder une trace, nous filmions ce travail pour le (futur) documentaire Le Plaisir fĂ©minin.

Cela n’a pas Ă©tĂ© si simple. S’avouer petit Ă  petit que oui, parfois, il pouvait arriver que nous n’éprouvions pas de plaisir, que la rĂ©ciprocitĂ© ou la joie ne soient pas toujours au rendez-vous. Que nous ne nous retrouvions pas tant que ça dans cette image de femme libĂ©rĂ©e qui jouit sans entraves.

Au fur et Ă  mesure des discussions, les mĂȘmes constats revenaient, sans appel : honte de nos corps, tabou de la masturbation, douleurs pendant les rapports, expĂ©riences de violences sexuelles, difficultĂ©s Ă  obtenir du plaisir par la pĂ©nĂ©tration ou Ă  faire passer nos dĂ©sirs avant ceux de nos partenaires… Nos rĂ©cits se faisaient Ă©cho avec une persistance qui nous frappait. Nous semblions toutes avoir Ă©tĂ© confrontĂ©es Ă  des problĂšmes de consentement, surtout dans les rapports hĂ©tĂ©rosexuels avec des hommes cisgenres. La joie de pouvoir enfin parler se mĂȘlait au dĂ©sespoir de ce constat : les meufs, particuliĂšrement les hĂ©tĂ©ros, ne prennent pas leur pied [4].

Renverser nos lits

Alors, avec d’autres participantes, nous sommes passĂ©es Ă  la phase 2 : les travaux pratiques. Il fallait partir Ă  la reconquĂȘte de nos corps et de notre plaisir. Nous avons dĂ©couvert des techniques de masturbation grĂące au site Oh My God Yes. Nous avons Ă©pluchĂ© les brochures d’Infokiosque.net, comme la magnifique Apprendre le consentement en 3 semaines qui nous a aidĂ©es Ă  ne plus « juste Â» consentir, Ă  savoir dire non mais aussi oui, Ă  formuler des demandes claires. Nous avons compilĂ© les pistes proposĂ©es dans Jouir, le livre de Sarah Barmark [5]. Nous avons dĂ©couvert des sextoys qui suçotent le clitoris, d’autres assez puissants pour provoquer des Ă©jaculations. Nous avons regardĂ© du porno fĂ©ministe, Ă©coutĂ© des podcasts Ă©rotiques.

Nous avons fait des ateliers d’auto-exploration et dĂ©couvert la diversitĂ© de nos sexes, nous permettant parfois de nous rĂ©concilier avec le nĂŽtre. Nous avons aussi mieux compris leur fonctionnement grĂące Ă  l’incroyable « chatte en mousse Â» crĂ©Ă©e par RaphaĂ«lle Morel pour le Planning familial, un outil en textile reproduisant les parties souvent mĂ©connues de notre anatomie.

Individuellement, nous avons eu des petites victoires, ri, joui, inflĂ©chi les schĂ©mas de relations qui ne nous convenaient pas, rĂ©ussi Ă  reprendre le contrĂŽle sur leur dĂ©roulĂ©. Nous avons redĂ©fini la place que prenait la pĂ©nĂ©tration pendant les rapports, nous avons voulu que ceux-ci ne se terminent plus par l’éjaculation masculine. Nous avons cĂ©lĂ©brĂ© la panne, imaginĂ© qu’un rapport sexuel, ce pouvait aussi ĂȘtre se toucher les mains vingt minutes dans un canapĂ©. Nous avons crĂ©Ă© tout cela Ă  partir de nos discussions renversantes.

L’important, c’est la communication, entend-on de toute part dĂšs qu’il s’agit de couple et de sexualitĂ©. Nous avons donc aussi essayĂ© de communiquer le bonheur de ces dĂ©couvertes Ă  nos partenaires masculins, d’échanger librement avec eux sur nos frustrations et nos envies, de trouver des solutions Ă  deux. Mais un jour, au dĂ©tour d’une discussion, LĂ©a [6] a rĂ©sumĂ© ce que nous Ă©tions nombreuses Ă  ressentir : « En sortant des ateliers j’ai plein d’idĂ©es, mais face Ă  mon mec, c’est impossible de les mettre en place. Â» Nous nous retrouvions Ă  devoir gĂ©rer des rĂ©actions allant du dĂ©sintĂ©rĂȘt poli Ă  la franche hostilitĂ© face Ă  nos explorations. Notre enthousiasme n’était pas si partagĂ© que ça et nous avons commencĂ© Ă  avoir la dĂ©sagrĂ©able impression de devoir faire tout ce boulot sans trop bousculer nos partenaires.

Nous nous retrouvions dans une impasse : celle de la lutte qui se joue face Ă  celui qu’on aime ou qui partage notre lit. Celle pour laquelle nous n’avions pas Ă©tĂ© prĂ©parĂ©s, conditionnĂ©es par notre Ă©ducation genrĂ©e Ă  faire plaisir et ne pas faire de vagues. Celle qui se joue dans l’intimitĂ©, l’espace dans lequel les femmes subissent les plus grandes violences. Est-ce que pour mieux faire l’amour nous allions devoir leur faire la guerre ?

Et puis il faut dire qu’en feuilletant les numĂ©ros d’étĂ© « SpĂ©cial sexe Â» des magazines, qui prĂŽnent la masturbation orgasmique et l’achat de sextoys entre deux pages de publicitĂ©s pour ĂȘtre beach body ready [7], nous voyions bien que les explorations personnelles ne suffisaient pas Ă  faire la rĂ©volution. Que ce n’était pas avec des mantras individualistes, compatibles avec le bouillon libĂ©ral du dĂ©veloppement personnel, que nous allions rĂ©soudre notre Ă©pineux problĂšme.

RĂ©inventer la poudre

Nous nous sommes tournĂ©es vers nos aĂźnĂ©es. Nous avons relu la version des annĂ©es 1970 de Notre corps, nous-mĂȘmes, celle que nous Ă©tions en train d’actualiser. Et nous avons Ă©tĂ© frappĂ©es de voir que tout Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ  et que rien ne nous avait Ă©tĂ© transmis. Alors que nous pensions avoir fait une dĂ©couverte en remettant en cause la pĂ©nĂ©tration, les autrices de l’époque Ă©crivaient dĂ©jĂ  que « l’orgasme ne vient pas du vagin mais du clitoris Â». Et affirmaient surtout : « La rĂ©volution sexuelle qu’on nous a promise n’a pas eu lieu dans nos sexualitĂ©s [hĂ©tĂ©ros] Â».

Nous avons relu les classiques. AprĂšs la thĂ©oricienne fĂ©ministe lesbienne Monique Wittig, c’est avec les militant.es queer, comme Juliet Drouar, que nous avons repensĂ© l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© comme rĂ©gime politique et voulu transgresser les normes de genre. De la sociologue Christine Delphy Ă  l’universitaire Silvia Federici, nous avons aussi compris que, dans un cadre patriarcal, la sexualitĂ© est une part intĂ©grante du travail reproductif, de l’ensemble de ces tĂąches qui, comme le mĂ©nage, le soin ou le soutien Ă©motionnel, incombent aux femmes [8] dans le foyer et dans la sociĂ©tĂ©, sans que cela ne soit ni reconnu ni valorisĂ©.

Que d’efforts et de compĂ©tences non reconnues avions-nous dĂ©veloppĂ©s ! Pour verbaliser, gĂ©rer la frustration, prĂ©parer nos corps pour nous rendre dĂ©sirables, prendre soin, voire mĂȘme mettre en scĂšne notre plaisir. Et on voudrait nous faire croire qu’on est du cĂŽtĂ© « passif Â»… AprĂšs le concept de charge Ă©motionnelle, nous dĂ©couvrions celui de charge sexuelle, le fait de porter la responsabilitĂ© d’une sexualitĂ© « Ă©panouie Â», plus souvent dans l’intĂ©rĂȘt de nos partenaires que du nĂŽtre.

Nous nous sommes rendues Ă  l’évidence : nos sexualitĂ©s sont traversĂ©es par des rapports de force qui nous dĂ©passent. MĂȘme si nous aurions aimĂ© ne pas le croire, ne pas le voir, il n’y a finalement aucune raison que ce pan de nos vies soit Ă©pargnĂ© par la domination masculine. En essayant de comprendre pourquoi nous avions moins de plaisir et parfois moins de dĂ©sir que nos partenaires ou souvent des « mauvaises expĂ©riences Â», il a fallu prendre conscience que les rapports de domination qui se jouent dans la sociĂ©tĂ© se retrouvent dans la chambre Ă  coucher. Car comment « avoir envie Â» aprĂšs des doubles journĂ©es de travail [9] ? Comment ĂȘtre Ă  l’aise avec nos corps quand ils ne rentrent jamais dans la norme ? Comment accepter le dĂ©sir de l’autre quand la culture du viol nous pousse Ă  confondre dĂ©sir et agression ? Comment reprendre le pouvoir quand on nous apprend Ă  faire passer les besoins de l’autre avant les siens ? Comment reconstruire sa sexualitĂ© aprĂšs les violences sexuelles que nous sommes nombreuses Ă  avoir subies ? Au sein mĂȘme de la sexualitĂ© se rejouent les dominations sexistes, racistes, classistes, validistes… Et on voudrait que nous apprenions Ă  « lĂącher prise Â» ?

Et si pour avoir plus de plaisir, il fallait abolir le patriarcat ?

Alors, pour bouleverser les rapports de genre, nous nous sommes aventurĂ©es sur le terrain des luttes collectives. Écarts de salaires, Ă©carts de jouissance, mĂȘme combat : du plaisir il y en a dans les caisses du patriarcat.

Le fĂ©minisme et la sexualitĂ© comme enjeux politiques n’ont, il faut bien le reconnaĂźtre, pas franchement Ă©tĂ© investis par nos camarades rĂ©volutionnaires masculins – quand ils n’essayaient pas de nous rappeler que le vrai combat Ă©tait celui de la lutte des classes. Pendant ces annĂ©es de recherche, c’est du cĂŽtĂ© de groupes informels, de chercheuses, d’amies, de fĂ©ministes, en bref, des meufs cis et des personnes trans que nous avons trouvĂ© la vitalitĂ© et l’inventivitĂ©. Du cĂŽtĂ© des hommes cis, rares sont les proches et les militants qui se sont rĂ©ellement comportĂ©s comme des alliĂ©s et des soutiens.

Comme Minus et Cortex, les souris obsessionnelles de dessin animĂ© tentant de conquĂ©rir le monde, nous avons inlassablement montĂ© des plans d’attaque contre le patriarcat, pour finir le soir dans notre cage sans avoir rĂ©ussi. Mais nous n’étions pas seules : en 2017, 2018, 2019, 2020, les manifestations ont pris de l’ampleur, les marches de nuit ont explosĂ©, nous avons Ă©tĂ© renversĂ©es par la dĂ©termination de tout plein de personnes autour de nous. Les luttes se sont montrĂ©es aussi diverses que radicales : inventer de nouveaux imaginaires sexuels pensĂ©s par nous, dĂ©truire le modĂšle hĂ©tĂ©rosexuel dominant qui enferme nos dĂ©sirs, riposter aux agressions et au harcĂšlement de rue, se rebeller contre l’exotisation des femmes noires, arabes, asiatiques, dĂ©noncer les violeurs, crĂ©er des espaces de discussion non mixtes, lutter pour nos salaires, pour la valorisation du travail du care [10], pour la fin des doubles journĂ©es de travail. Et pour cela, utiliser tous les outils du mouvement social (manifestation, solidaritĂ©, grĂšve, sabotage) afin de reprendre le pouvoir dans nos lits et sur nos vies.

Le rapport de force qui s’installe se rĂ©percute dans nos vies intimes. Il permet des progrĂšs inatteignables dans de simples discussions Ă  deux. Car mĂȘme seule Ă  seul dans une chambre, nous parlons Ă  prĂ©sent en groupe.

Nina Faure & Yéléna Perret

CommuniquĂ© du Front pour l’abolition du patriarcat

Les jours du patriarcat sont comptĂ©s : le Front pour l’abolition du patriarcat (FAP) monte un programme secret contre la domination masculine.

Le FAP est un groupe qui agit en souterrain pour arriver Ă  ses fins. AprĂšs avoir constatĂ© les dĂ©gĂąts de la pĂ©nĂ©tration dans la qualitĂ© des rapports sexuels, sa premiĂšre action « visible Â» est la crĂ©ation de la JournĂ©e mondiale sans pĂ©nĂ©tration (JMSP), le 19 dĂ©cembre 2020. Mais bien d’autres Ă©tapes sont Ă  prĂ©voir jusqu’à la victoire.

- Pour rejoindre le FAP et comploter contre le patriarcat, envoyer un mail Ă  : journeemondialesanspenetration@gmail.com

- Sinon, rendez-vous sur le site JourneeMondialeSansPenetration.org


La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est un extrait d’un dossier de 17 pages consacrĂ© aux sexualitĂ©s, publiĂ© sur papier dans le numĂ©ro 189 de CQFD, en kiosque du 3 juillet au 3 septembre. Voir le sommaire du journal.

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Article publié le 17 Sep 2020 sur Cqfd-journal.org