FĂ©vrier 21, 2021
Par Rebellyon
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Carmen c’est un livre de ProspĂšre MĂ©rimĂ© dont un chapitre va ĂȘtre adaptĂ© en opĂ©ra par Henri Meilhac sous la direction de Bizet. Nous partirons de cette version, de loin la plus connue. Bizet est un rĂ©publicain convaincu, ce n’est pas un hasard s’il reprend la nouvelle de MĂ©rimĂ©e en 1875 pour l’adapter en opĂ©ra. Si pendant la commune, se trouvant loin de paris, il avait eu une opinion nĂ©gative sur les communards et leur action, son retour en ville l’amena rapidement Ă  reconsidĂ©rer sa position. Il est particuliĂšrement horrifiĂ© par la rĂ©pression Versaillaise et dĂ©clare Ă  ce propos : « Les circulaires de M. Thiers sont, Ă  mon sens, de vĂ©ritables monstruositĂ©s tant au point de vue politique qu’humanitaire Â» . Il rĂ©prouve tant la gestion de la commune que la pĂ©riode de crispation morale et militariste qui la suit. C’est sĂ»rement cette envie de s’extraire de l’imaginaire Ă©triquĂ© qui rĂšgne alors qui le dĂ©cide Ă  se lancer dans la reprise d’une histoire qui a pour hĂ©ros un dĂ©serteur devenu contrebandier et fou amoureux d’une gitane. « Bizet s’est donc ingĂ©niĂ© Ă  montrer tout ce que la bonne sociĂ©tĂ© de M. Thiers voulait occulter : les marginaux, les voleurs, les gitans, l’Autre quoi et la Carmen de Bizet en fout un coup Ă  la morale, Ă  la religion et Ă  l’armĂ©e. Â» [1]. Le rĂ©cit se concentre sur le dĂ©but de leur relation et sa fin.

La Carmen dont il est question, c’est une lumpen-prolĂ©taire badass qui habite SĂ©ville. Elle possĂšde de nombreux talents et travaille Ă  la fabrique de cigare. Elle est connue dans toute la ville et tous la courtisent et rĂȘvent de la sĂ©duire. Il faut dire qu’en plus d’avoir la classe, c’est une femme magnifique et libre qui collectionne les amants. Sa vie va dĂ©raper quand elle va croiser le chemin de Don JosĂ©. Lui c’est un petit caporal qui rĂȘve de faire carriĂšre et de retourner au village aurĂ©olĂ© de gloire. LĂ -bas, il y a sa mĂšre qu’il aime par-dessus tout et sa promise qu’il aime parce qu’il le faut bien. Elle, c’est Michaela, aussi lisse que belle, elle est la personnification de la morale. Mais quand il a vu Carmen pour la premiĂšre fois, tout s’est envolĂ©. Comme tous les autres nigauds, il est subjuguĂ© par la grĂące de Carmen qui, dans un premier temps, semble tout juste le remarquer. Mais Ă  la suite d’une rixe Ă  l’usine de cigare entre Carmen et une de ses collĂšgues, c’est Ă  la garde de Don JosĂ© qu’elle est laissĂ©e. Celle-ci, sĂ»rement sans trop y croire, commence Ă  charmer le militaire en lui demandant de la laisser fuir. Il n’en fallait pas plus Ă  notre nigaud amourachĂ© pour qu’il ne se sente pousser des ailes et commence Ă  faire n’importe quoi. Carmen le pousse, il se laisse faire. Pour elle la libertĂ©, pour lui le cachot et la dĂ©gradation. Elle tente bien de l’aider Ă  s’échapper en lui faisant parvenir de l’argent et une lime. Mais il va finalement accepter de purger sa peine pendant que Carmen attendra, rongĂ©e par le dĂ©sir. Quand il revient enfin et va Ă  la rencontre de Carmen un gradĂ© qui fait du rentre-dedans Ă  Carmen surgit pendant la conversation. Notre nigaud jaloux ne peut s’empĂȘcher de se battre avec lui, ce qui est une mauvaise idĂ©e puisque c’est un officier et provoque la fuite de nos deux amoureux. Leur histoire d’amour va durer quelque temps jusqu’à ce que le rĂ©cit reprenne alors que Carmen s’est rendu compte que Don JosĂ© est un type un peu terne qui l’étouffe sous sa volontĂ© de contrĂŽle. Alors que Michaela, va surgir d’on ne sait oĂč, Carmen tentera de le renvoyer Ă  son milieu naturel : un couple terne et bien rangĂ©. Pourtant, incapable d’accepter une vie triste au cĂŽtĂ© de la personnification de la vertu il revient supplier Carmen de la reprendre


Si l’opĂ©ra raconte la fin de la vie de Carmen, une femme indĂ©pendante et courageuse qui va affronter les pĂ©ripĂ©ties de son histoire sans se plaindre [2], pourtant c’est bien le rĂ©cit du terne Don JosĂ© qui compose cette Ɠuvre. Carmen n’est pas le sujet de son histoire mais simplement l’objet qui va venir transformer la vie d’un de ses amants. Ce n’est sĂ»rement pas un hasard si c’est par le regard d’un homme, son bourreau, que la vie de Carmen nous est contĂ©e. Les versions de Carmen sont Ă©crites dans une pĂ©riode, inaugurĂ©e par le Premier Empire, particuliĂšrement dure pour la condition des femmes en France. Elles prĂ©sentent pourtant l’histoire d’une femme qui en tout point semble marquer sa supĂ©rioritĂ© sur les autres personnages du rĂ©cit. Que ce soit le rĂ©sultat d’une paresse d’écriture, voulant qu’un homme s’en tienne Ă  raconter d’un point de vue qu’il connaĂźt, oĂč un choix rĂ©flĂ©chi de MĂ©rimĂ©e puis Bizet, le rĂ©sultat est le mĂȘme. Raconter cette histoire du point de vue de l’homme qui l’aime, permet d’attĂ©nuer la portĂ©e subversive du personnage. Ainsi, ce ne sont pas les sentiments et les Ă©motions de Carmen qui composent le cƓur de l’intrigue, ce qui aurait ouvert la voie Ă  une identification du spectateur Ă  l’hĂ©roĂŻne de la piĂšce. Ici, c’est vers les malheurs du pauvre Don JosĂ© rencontrant une femme trop brillante pour lui que notre empathie est orientĂ©e. Cette perspective masculine, au cƓur d’une Ă©poque particuliĂšrement machiste, va ĂȘtre source des nombreuses incomprĂ©hensions entre Carmen et notre hĂ©ros. Avec Don JosĂ© nous ne comprendrons pas les motivations de Carmen et avec lui, nous apprenons donc Ă  nous agacer de son comportement. Car si c’est bien d’une lumineuse figure de libertĂ© que Don JosĂ© va tomber amoureux, il n’a pas Ă  sa disposition les idĂ©es qui lui permettraient de comprendre cela mĂȘme dont il tombe amoureux. Le dĂ©calage entre l’idĂ©e que se fait Don JosĂ© des rapports de genre et la rĂ©alitĂ© des rapports que Carmen entretien avec lui est un point dĂ©terminant du rĂ©cit, pas seulement parce que c’est ça qui fait de cette histoire une magnifique tragĂ©die intemporelle, mais bien aussi parce qu’il conditionne la perception qu’a le spectateur de Carmen et de son comportement.

Ce choix d’un point de vue masculin n’est pas le seul par lequel Carmen est rĂ©duite Ă  l’état d’objet de sa propre histoire. L’Ɠuvre originale s’inscrit en pleine pĂ©riode orientaliste et en prĂ©sente un certain nombre de traits. En effet, si elle ne prend pas place au royaume des milles et une nuit, faire de Carmen une gitane n’est pas un choix anodin. La nouvelle de MĂ©rimĂ©e se dĂ©roule dans un livre oĂč considĂ©ration anthropologique sur les peuples Rroms se mĂȘlent Ă  la fiction. Dans l’ouvrage, Carmen est rĂ©guliĂšrement qualifiĂ©e d’égyptienne, MĂ©rimĂ©e croyant savoir que les gitans descendent d’un lointain peuple d’Égypte. Comme dans de nombreuses Ɠuvres Orientalistes, l’univers dĂ©crit est plus issu de l’imaginaire de son auteur que des rĂ©alitĂ©s sociales dont il traite. Dans l’opĂ©ra, qui Ă©vacue le cĂŽtĂ© description anthropologique, cette origine n’est plus lĂ  que comme archĂ©type. Parler de gitane dans ce cadre, est une maniĂšre bien paresseuse de transposer son rĂ©cit dans un ailleurs oĂč les signes sont chargĂ©s Ă  l’avance de sens. Elle est Gitane, donc elle est libre, donc c’est une sorciĂšre, donc elle n’a pas d’attache
 C’est un personnage qui reprĂ©sente le grand Autre, ce qui nous est tout Ă  fait Ă©tranger. À une Ă©poque oĂč l’idĂ©ologie dominante est celle de la rationalitĂ© triomphante, les nombreuses considĂ©rations mystiques auxquelles Carmen est liĂ©e permettent de marquer cette appartenance Ă  un autre monde. On peut y voir un procĂ©dĂ© analogue Ă  celui de la science-fiction qui en rendant possible la description de mondes tout Ă  fait autre, perd au passage une partie de sa force subversive Ă  cause de la distance instaurĂ©e avec cet autre monde. Si Carmen peut se comporter comme elle le fait, c’est parce que le rĂ©cit se passe dans une ville lointaine et qu’elle-mĂȘme est une gitane. L’étranger fascine, mais c’est parce qu’il est Ă©tranger qu’il peut arpenter des chemins qui nous sont interdits. LĂ  encore Carmen n’est pas un personnage avec une histoire qui permette de s’attacher ou de s’identifier, mais un objet qui remplit une fonction dans un rĂ©cit.

Cette fonction qu’elle est rĂ©duite Ă  endosser au sein de son histoire, c’est une fonction qui est donnĂ©e depuis longtemps Ă  des femmes dans les rĂ©cits qui peuplent les imaginaires de l’humanitĂ©. On pourrait mĂȘme dire que c’est la premiĂšre fonction qu’on ait jamais confiĂ©e Ă  une femme. Carmen, comme Eve ou Pandore, mais Ă  une toute autre Ă©chelle, c’est celle qui amĂšne le malheur dans la vie des hommes. Évidement les pĂ©ripĂ©ties changent d’une histoire Ă  l’autre, mais toujours on nous prĂ©vient : mĂ©fier vous des femmes qui veulent faire comme elles veulent, mĂ©fiez-vous des femmes tout court. On retrouve, coupable Ă  chaque fois, une femme qui va entraĂźner un homme sur la mauvaise voie. Si ses deux illustres prĂ©dĂ©cesseurs avaient ouvert Ă  l’humanitĂ© entiĂšre le chemin de la souffrance, Carmen se contentera de la vie de Don JosĂ©. Au moment oĂč sa vie bascule aprĂšs qu’elle eut Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e pour l’agression de sa collĂšgue, l’amour interdit entre le militaire et la criminelle sous sa garde va entraĂźner la fin de la carriĂšre de Don JosĂ©. À ce moment du rĂ©cit, l’amour est Ă  la foi le fruit de la dĂ©chĂ©ance et sa source. La consommation de l’interdit que constitue le couple ainsi formĂ© entraĂźnera une punition de nature divine. Dans cette piĂšce elle prend la forme d’une prĂ©diction que dit avoir fait la Gitane :«  j’ai lu plusieurs fois dans les cartes que nous devions finir ensemble. Â». Il n’y a pas d’échappatoire. Et c’est lĂ  que l’histoire dĂ©vie vraiment de celle des rĂ©cits des premiĂšres femmes. Chez Eve et chez Pandore, il y a un interdit clair dont il est annoncĂ© que la transgression entraĂźnera une punition de nature divine : la perte de l’Éden ou l’introduction de mille maux. Dans cette histoire la punition est bien sĂ»r-naturelle, puisque prĂ©dit comme inĂ©luctable, mais l’immolation, est bien plus floue. Ce n’est pas dieu qui applique une sanction mais Don JosĂ© qui commet un meurtre. Cette situation crĂ©e une ambivalence qu’il n’y a pas quand c’est directement dieu qui applique le chĂątiment. Ce n’est plus directement une entitĂ© de nature divine qui applique le jugement, mais un humain semblable Ă  nous. C’est celui dont nous avons Ă©tĂ© amenĂ©s Ă  endosser le point de vue qui commet devant nous un meurtre. Parce que nous avons Ă©tĂ© amenĂ©s Ă  endosser son point de vue, il nous est facile de comprendre son geste, celui d’un homme dĂ©sespĂ©rĂ© qui a perdu tout ce qu’il lui restait en perdant l’amour. Pour la mĂȘme raison, il nous est facile de comprendre son geste, celui d’un Ă©goĂŻste incapable d’accepter que le monde ne se plie pas Ă  sa volontĂ©. Dans ce coup de couteau, il y a Ă  la fois la condamnation du comportement de Carmen et de celui de Don JosĂ©. Ici sans originalitĂ© nous avons pris le parti de Carmen car la vision de l’amour dont elle est porteuse est infiniment plus dĂ©sirable que les inclinaisons morbides de son amant.

Aimer aimer, ou l’amour de la libertĂ©.

Dans Carmen, l’amour n’est pas un Ă©tat des choses figĂ© et immuable, c’est un processus. Ne cĂ©dant pas Ă  la facile explication du coup de foudre, on voit naĂźtre dans la piĂšce l’amour de Carmen pour don Jose. C’est au dĂ©but du premier acte que prend place le cĂ©lĂšbre refrain oĂč l’on apprend que l’amour est enfants de bohĂšme. Alors que le chƓur des soldats appelle Carmen, celle-ci va apparaĂźtre pour la premiĂšre fois sur scĂšne pour Ă©conduire ses courtisans. À ceux qui lui demandaient quand finirait-elle par les aimer elle rĂ©pond, « Quand je vous aimerai ?
 ma foi, je ne sais pas
 Peut-ĂȘtre jamais, peut-ĂȘtre demain ; Mais pas aujourd’hui, c’est certain  Â». La fameuse chanson est ainsi introduite. Cet air est lĂ  pour appuyer le refus que les soldats viennent d’essuyer, mais c’est aussi le moment oĂč Carmen remarque Don JosĂ© pour la premiĂšre fois. Il y a donc deux discours qui se chevauchent dans le texte, un qui s’adresse aux soldats et l’autre Ă  Don Jose. Celui-ci ne fait pas partie du cƓur qui courrait aprĂšs Carmen et c’est comme ça qu’il arrive Ă  se faire remarquer. Quand Carmen dit au dĂ©but «  L’un parle bien, l’autre se tait, Et c’est l’autre que je prĂ©fĂšre ; Il n’a rien dit, mais il me plaĂźt. Â», l’autre, c’est Don JosĂ©. Il le souligne lui-mĂȘme Ă  la fin de la chanson « Tout ça, parce que je ne faisais pas attention Ă  elle !
 Alors, suivant l’usage des femmes et des chats, qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, elle est venue
  Â». Cette chanson marque la rencontre entre nos deux amants, mais elle n’est rien de plus. Pas d’amour au premier regard, juste une personne qui en remarque une autre. DĂšs notre premiĂšre rencontre avec l’hĂ©roĂŻne de la piĂšce, elle nous fait comprendre que pour elle l’amour est un jeu. Un jeu, oĂč le moment de la poursuite est plus intĂ©ressent que la capture. Si l’amour est enfant de bohĂšme et n’a jamais connu de loi, surtout « L’amour est loin, tu peux l’attendre Tu ne l’attends plus, il est lĂ . Tout autour de toi, vite, vite. Il vient, s’en va, puis il revient Â». Loin de se rĂ©aliser par l’amour et son rĂ©sultat le mariage, Carmen prend la chose avec lĂ©gĂšretĂ© et dĂ©fie l’ordre moral sur un air entraĂźnant.

Il faut attendre l’arrestation de Carmen et surtout sa fuite pour que notre hĂ©roĂŻne commence Ă  s’intĂ©resser vraiment Ă  Don JosĂ©. À ce moment, si elle tombe amoureuse de lui c’est parce que celui-ci se rĂ©vĂšle. En acceptant de se mettre en jeu pleinement pour son amoureuse, il montre qu’il est prĂȘt Ă  se transformer pour elle. Ce geste insensĂ© a un effet de rupture sur la perception de Carmen au sujet de Don Jose. En rĂ©vĂ©lant la folie qui le consume, il parvient Ă  devenir un objet de dĂ©sir. Le bon petit soldat se rĂ©vĂšle un instant comme bandit. C’est prĂ©cisĂ©ment de ce mouvement que Carmen tombe amoureuse. Pour elle Ă  ce moment il change et fait ainsi, de la plus Ă©clatante des maniĂšres, la dĂ©monstration de son amour. Cette dĂ©monstration est d’autant plus Ă©clatante qu’elle tranche avec le personnage terne du caporal. Tout ça, on ne le saura qu’à la sortie de prison de Don JosĂ© quand Carmen refusera en l’attendant de quitter SĂ©ville pour une mission lucrative. Et finalement c’est peu de temps aprĂšs quand Don JosĂ© refusera de rester auprĂšs de Carmen alors que le clairon du retour au camp aura sonnĂ© que le premier nuage apparaĂźt sur le cƓur de Carmen. À ce moment elle perçoit de nouveau en lui le petit soldat obĂ©issant. L’élan de libertĂ© qu’elle avait admirĂ© disparaĂźt alors qu’il reprend sa place au cĂŽtĂ© de ses camarades. Et finalement alors que plus tard il Ă©touffe Carmen de son attention, c’est son incapacitĂ© Ă  continuer Ă  changer avec elle qui causera la rupture. P. ValĂ©rie parle du sentiment amoureux comme d’une volontĂ© de deux personnes de se transformer l’un l’autre. Ce n’est pas d’autre chose dont il est question ici. Ce que Carmen aime Ă  travers Don JosĂ©, c’est le sentiment amoureux lui-mĂȘme. Elle n’aime Don JosĂ© que car celui-ci se transforme Ă  son contact. La stabilitĂ© du couple ne l’intĂ©resse pas, elle se montre vite ennuyĂ©e dans le quotidien d’une contrebandiĂšre maquĂ©e. Le discours amoureux n’a que peu de prise sur Carmen. Elle fait le choix de vivre selon ses dĂ©sirs. Quand ceux-ci changent, elle accepte de changer avec eux. Lui refusera de changer, il ne deviendra jamais vraiment un autre par Carmen. Son amour est d’un tout autre genre. Il n’aime pas Carmen mais c’est l’idĂ©e qu’il se fait d’elle qui est l’objet de son amour. C’est vers une image que sont tendus ses sentiments. Ce qu’il veut c’est une version de Carmen qui ne change pas, une version de couple de Carmen, stable et rassurante. La libertĂ© mais dans une boite, c’est le programme de Don JosĂ©.

Ce qui va perdre Carmen c’est qu’elle a pour ce nigaud des sentiments sincĂšres. DĂšs la premiĂšre scĂšne oĂč elle nous parle de ses sentiments pour lui, la chose est Ă©noncĂ©e. Le roman, comme l’opĂ©ra, ne laisse aucun doute sur ce sentiment. En cela, Carmen se dĂ©marque des figures libertines qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e, ici c’est bien d’une toute autre chose dont il est question. Il n’y a pas chez elles comme chez Don Juan une volontĂ© de possession. Ce n’est pas dans la conquĂȘte de l’autre mais dans les transformations qu’il produit qu’elle trouve satisfaction. Elle ne collectionne pas les amants mais les amourettes. C’est, ici aussi, une expression de l’amour de l’amour. Ainsi on pourrait considĂ©rer Carmen comme une des premiĂšres figure de l’amour libre. C’est un personnage qui n’est pas Ă  la poursuite de l’amour qui dure toujours. Nul prince charmant, elle ne croit pas en l’amour nuptial et prĂ©fĂšre profiter des plaisirs de la vie avec qui elle l’entend. Elle n’attendait pas Don JosĂ© tel une princesse dans sa tour d’Ivoire et leur histoire n’est que le fruit de la malchance. À sa maniĂšre, elle est totalement amoureuse de Don Jose comme elle aurait pu l’ĂȘtre de n’importe qui d’autre. Ce qui se joue de particulier avec Don JosĂ© c’est qu’elle partage avec lui des transformations radicales de son mode de vie. Ils ont perdu leur position sociale dans la mĂȘme action et ont reconstruit autre chose Ă  deux. Elle est attachĂ©e Ă  lui aussi par ce qu’ils ont crĂ©e ensemble tous les nouveaux chemins qu’elle est amenĂ©e Ă  arpenter. Finalement, elle qui se rĂȘvait libre se trouve prise dans les filets de Don JosĂ© : un couple bĂȘte et mĂ©chant. Quand elle se rendra compte qu’il refuse de changer avec elle, il sera dĂ©jĂ  trop tard et les dĂ©lires de celui-ci les condamneront. C’est le sentiment sincĂšre d’attachement que Carmen Ă©prouve Ă  l’égard de Don JosĂ© qui va la mettre Ă  la merci de la jalousie de son amant. Et comme souvent avec de telles situations, pour Carmen la rupture va ĂȘtre synonyme de mort. C’est un brutal mais banal retour de l’ordre moral.

Les critiques Ă©mises dans la premiĂšre partie de ce texte ne doivent pas amener Ă  minorer la charge subversive dont l’Ɠuvre est porteuse. Bien sĂ»r elle est marquĂ©e par le sexisme de son temps mais peu de fiction peuvent se targuer d’y avoir Ă©chappĂ©. MalgrĂ© les travers d’écritures, Carmen est une figure puissante mĂȘme selon nos critĂšres modernes. Elle continue plus de deux cents ans aprĂšs son invention Ă  nous dire quelque chose de nous mĂȘme. Si elle y parvient, c’est qu’elle est Ă  la fois une histoire d’amour dont les intrigues sont prises dans les mƓurs de son temps, et une histoire qui parle de nos Ă©motions et de comment elles nous mettent en mouvement.




Source: Rebellyon.info