FĂ©vrier 18, 2021
Par La Brique
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Usine Carkill Haubourdin

Le 21 novembre 2019, la direction de l’usine Cargill d’Haubourdin annonce un plan de « sauvegarde Â» de l’emploi (PSE) Ă  ses 330 salariĂ©.es. Il pourrait supprimer 183 postes sur l’amidonnerie, le reste ne travaillant plus que sur la transformation de l’amidon de maĂŻs pour la pharmacie et l’alimentation infantile. Si les ouvrier.es ont tentĂ© de contrer cette dĂ©cision, la lutte a Ă©tĂ© longue, et a eu son lot de violences. Retour sur une annĂ©e de combat au cƓur l’industrie agro-alimentaire.

13 janvier 2020

PremiĂšre grĂšve

Pendant que la France lutte contre le projet de rĂ©forme des retraites, au dĂ©tour d’une manif, on reçoit un tract d’appel Ă  participation Ă  un piquet de grĂšve devant l’usine Cargill Ă  Haubourdin. « Mais si tu sais, celle qui sent la pĂątĂ©e pour chat Â». La Brique sait avoir le nez creux et se rend donc pour la premiĂšre fois auprĂšs des ouvriers de l’usine. Une centaine de personnes est prĂ©sente, devant les camions de la CGT.

Parmi les revendications : retrait du PSE, exclusion d’Alain MĂ©cili, « DRH – tueur d’emploi Â» embauchĂ© pour l’occasion, compensation financiĂšre suite Ă  l’impact psychologique liĂ© Ă  l’annonce du carnage, fin de la rĂ©pression contre les reprĂ©sentants du personnel et le retrait des plaintes de la direction contre les employĂ©.es. La CGT se refuse Ă  toute nĂ©gociation.

Pendant une semaine, l’usine est Ă  l’arrĂȘt. Les salariĂ©.es estiment les pertes Ă  330.000 euros par jour d’arrĂȘt. « Il veut nous mettre dehors ? Il va payer ! Â» On Ă©voque le CrĂ©dit d’impĂŽt compĂ©titivitĂ© emploi (mesure gouvernementale censĂ©e empĂȘcher une entreprise de couler et favoriser l’emploi) de 2 millions d’euros dont a bĂ©nĂ©ficiĂ© la firme depuis 2013. « En plus, c’est avec notre argent que c’est payĂ©, c’est comme si on finançait nos licenciements. Non merci ! Â»

17 janvier – 24 fĂ©vrier

Le licenciement de Greg

Suite Ă  la plainte du patron Philippe Capaces qui Ă©tait venu se pavaner dans une assemblĂ©e du personnel, GrĂ©gory est mis Ă  pied le 17 janvier pendant 3 semaines. La prĂ©sence du patron ayant provoquĂ© quelques remous, les reprĂ©sentants syndicaux l’avaient escortĂ© vers la sortie. C’est finalement GrĂ©gory qui prend pour tous et toutes. Les jours qui suivent l’annonce de sa mise Ă  pied, des inscriptions fleurissent dans et hors de l’usine.

Le 7 fĂ©vrier (3 semaines aprĂšs), l’intĂ©ressĂ© est convoquĂ©. L’usine est Ă  l’arrĂȘt. Les reprĂ©sentant.es du personnel sont assez confiants. L’employeur a entre 48h et un mois pour prononcer un Ă©ventuel licenciement. Pourtant, le mardi 24 fĂ©vrier, la direction prononce son licenciement. La rĂ©action est immĂ©diate : la production est interrompue jusqu’au vendredi, avec piquet de grĂšve filtrant sur les deux entrĂ©es poids-lourds du site. Les portes sont bĂ©tonnĂ©es partiellement.

Mais la solidaritĂ© a-t-elle ses limites ? GrĂ©gory est prĂ©sentĂ© d’aprĂšs Lille InsurgĂ©e (citant un de ses collĂšgues) comme « gilet jaune de la premiĂšre heure Â» (1), qui se battait pour les « non-audibles, les SDF, les travailleurs pauvres, contre l’argent roi, la loi du marchĂ©, cette gangrĂšne mercantile, pour un RIC, pour l’égalité  Â» Il est apprĂ©ciĂ© par ses proches dans l’usine, qui ne sont pas forcĂ©ment dans le mĂȘme service. Cependant, beaucoup parlent d’un soutien trop faible, et disent qu’il ne suffit pas de mettre un sticker sur son t-shirt pour soutenir un collĂšgue en danger imminent.

28 janvier

Les Cargill chez les ex-Goodyear

Pour la derniĂšre audience des Goodyear, ouvrier.es des pneus en litige depuis 7 ans (2), les Cargill se rendent Ă  Amiens. Sur place, des centaines de personnes, et pour cause, il s’agit de 800 ex-salariĂ©.es qui traĂźnent encore en justice leur employeur, gĂ©ant amĂ©ricain de l’industrie automobile. Faute de place, l’audience n’a pas lieu au Palais de Justice, mais carrĂ©ment au Palais des congrĂšs. Le juge donne la parole Ă  Fiodor Rilov, avocat des Goodyear et des Cargill. Intervention fleuve du juriste qui essaye de prouver que les salariĂ©.es sont dans une situation de « co-emploi Â». Le vĂ©ritable employeur ne serait pas tant Goodyear Amiens que Goodyear Luxembourg : comprenez que les filiales du groupe organisent elles-mĂȘmes leur propre dĂ©route au profit d’autres plus prospĂšres situĂ©es dans les paradis fiscaux europĂ©ens.

L’aprĂšs-midi, la partie adversaire s’exprime. On retiendra quelques punchlines digne de la Macronie : « On fait ça avec modestie, avec sĂ©rieux, avec gĂ©nĂ©rositĂ©. (
) 5000 euros pour traverser la rue, c’est pas un PSE revanchard. Â» Pour les personnes prĂ©sentes, ces phrases sont reçues comme des insultes. Le dĂ©lĂ©guĂ© MickaĂ«l Wamen tĂ©moigne de reclassements inaboutis, de suicides. Mais ça, la dĂ©fense de Goodyear ne l’entend pas. « Notre confrĂšre Rilov voit du co-emploi dans tous ses dossiers. Â» Et la petite pĂ©pite, sur l’indĂ©pendance de l’usine d’Amiens-Nord : « qui dit autonomie ne dit pas anarchie. Â» Les ouvrier.es avaient pourtant proposĂ© trĂšs sĂ©rieusement de reprendre l’usine en sociĂ©tĂ© coopĂ©rative.

Un printemps 2 sabotages

La nuit du 25 fĂ©vrier, 250 tonnes de sirop de glucose sont dĂ©versĂ©es et 118 tonnes de « matiĂšre sĂšche Â» perdues dans les eaux usĂ©es et la DeĂ»le. Quatre mois plus tard, aprĂšs le confinement, la production est interrompue par la direction suite Ă  l’incorporation malveillante de colorant bleu. Les lignes sont arrĂȘtĂ©es, ce qui crĂ©e des tensions entre secteurs du site. Certains pensent que la direction pourrait commanditer ce genre d’exactions.

Un dĂ©lĂ©guĂ© syndical tĂ©moigne : « Pour moi, il est probable que la direction force l’interruption elle-mĂȘme pour diviser, mais il est sĂ»r que ça se radicalise dans les opposants. Et plus on avancera, plus ça se radicalisera. Plus le temps passe, plus on se range du cĂŽtĂ© de la direction ou de l’autre cĂŽtĂ©, et tout ça se fait sans nous (le syndicat). Â»

Depuis la surveillance est totale : des camĂ©ras ont Ă©tĂ© posĂ©es au dessus des postes de travail. Des vigiles sont prĂ©sents et fouillent les sacs des ouvrier.es qui doivent badger Ă  chaque changement de bĂątiment.

TrĂȘve covidienne et litanie judiciaire

Pendant le confinement, les Cargill sont premiers de corvĂ©e. On leur promet une prime dont beaucoup ne verront pas la couleur. La firme n’annoncera aucun chĂŽmage partiel avant juin. Jusqu’alors, personne n’était en arrĂȘt sauf les cas de Covid.

MalgrĂ© le calme relatif provoquĂ© par la crise sanitaire, la CGT de Cargill Haubourdin avec d’autres syndicats de la branche n’ont pas chĂŽmĂ©. Ils sortent en septembre une carte interactive des PSE de France (stoplicenciement.fr) qui montre que la destruction de l’emploi sur le territoire est systĂ©mique et que « le plan de relance, c’est du flan Â». Le coronavirus apparaĂźt comme une opportunitĂ© utilisĂ©e par les grands groupes pour mener des restructurations. Une cagnotte a Ă©tĂ© lancĂ©e « pour payer un travailleur informaticien professionnel, nous assurant de faire un site qui tient la route Â» selon Dorian, dĂ©lĂ©guĂ© syndical (3).

Usine Carkill

Les appels Ă  une convergence des luttes contre la destruction de l’emploi industriel en France fleurissent (dans le Nord : Agfa, Bridgestone, Auchan), les Cargill sont Ă  la pointe du mouvement.

Le 29 septembre, les salariĂ©.es de Cargill appellent Ă  un rendez-vous inter-luttes devant le TGI de Lille alors que se dĂ©roule une Ă©niĂšme audience contre la non-mise en place d’un plan de prĂ©vention lors de l’annonce du PSE. Y tĂ©moignent des syndiquĂ©.es CGT de nombreuses industries, du social, de la santĂ©, des Ă©tudiant.es… Dorian : « On n’a jamais rien servi sur un plateau aux ouvriers, ils n’auront que ce qu’ils auront pris eux-mĂȘmes. Â»

On y croise BenoĂźt, qui tracte comme jamais : « Non je ne m’arrĂȘte pas. C’est mon mandat et je souhaite l’honorer jusqu’au bout. Je m’arrĂȘterai dans un mois. En attendant on lĂąche rien (comme c’est Ă©crit sur son casque), parce que sinon on n’aura rien. Â»

Lud

OĂč on en est ?

situation en février 2021

Pendant le deuxiĂšme confinement, le PSE est validĂ© par la justice. Les ouvrier.es font appel de cette dĂ©cision. Pour l’anniversaire du PSE, le 21 novembre 2020, ils et elles envoient un gĂąteau Ă  la direction. Une premiĂšre audience contre l’homologation du PSE a lieu au tribunal administratif de Lille le 6 janvier 2020. La justice valide le PSE. Dans le mĂȘme temps, l’attaque de la direction par le syndicat CGT auprĂšs du TGI pour non-mise en place d’un plan de prĂ©vention suite Ă  l’annonce du PSE se poursuit : l’audience en cour d’appel de Douai est prĂ©vue pour le 23 mars 2021.

Les premiers licenciements tombent mi-dĂ©cembre 2020. Pour l’instant, une vingtaine de lettres de notification ont Ă©tĂ© reçues par des salariĂ©.es qui prĂ©voient de saisir les prud’hommes. Des documents de 23 pages dont 19 de larmoyance patronale qui essaye tant bien que mal de faire croire que la crise a impactĂ© le numĂ©ro 1 mondial de l’agro-alimentaire

C’est lĂ  tout le problĂšme du capitalisme forcenĂ© qui peut se permettre de sĂ©parer artificiellement ses succursales. À en croire la direction de Cargill Haubourdin, cette usine ne serait pas liĂ©e Ă  Cargill Worldwide, basĂ©e aux États-Unis. MalgrĂ© une production largement rentable, on profite de la crise. Tout ça pour dĂ©localiser tranquillement la production dans des pays oĂč la main d’oeuvre est pas chĂšre, et avoir plus de pognon pour la petite famille de milliardaires. Ah, les miliardaires…

 

1. Lille InsurgĂ©e, « Cargill / Carkill : une usine menacĂ©e Ă  deux pas de Lille », Indymedia Lille, 4 fĂ©vrier 2020.
2. Lire Brubru, « Les Increvables Goodyear», La Brique n°47, « Luuuuutte Â» (Ă©tĂ© 2016).
3. Pour soutenir les Cargill : lien vers la cagnotte en ligne.

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Source: Labrique.net