Piquet de grève, interruption de la production, répression syndicale et détermination

Dans une petite ville du nord de la France, à Haubourdin, existe une production d’amidon de maïs depuis 1856. Récemment, un « plan social » a été annoncé par la direction (après un changement de directeur général et de DRH) : 183 emplois sur 330 pourraient être supprimés. Un piquet de grève s’est tenu toute la semaine du 13 au 17 janvier pour contrer la restructuration. Un des salariés a déjà été mis à pied pour 3 semaines. La lutte sera difficile face au géant étatsunien.

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En 2002, l’usine est rachetée par le groupe Cargill. Monstre outre-Atlantique de l’agroalimentaire (n°1 sur le marché mondial) implanté partout dans le monde, il se fait discret. Pourtant, celui-ci possède de lourdes casseroles au cul. Dans un monde où tout le monde crie à la justice sociale, climatique et judiciaire, Cargill pourrait-être la première cause du désastre social, climatique et judiciaire.

Sur le site est produit depuis 150 ans de l’amidon à base de maïs. Il y est mis en poudre ou en sirop, pour le lait infantile, sauces et plats préparés (maltodextrines), dans les bonbons (sirop de glucose) ou dans les chewing-gums (polyols). Les autres constituants du maïs sont utilisés dans le domaine de la nutrition animale. En gros, Cargill Haubourdin fournit les secteurs de l’alimentation humaine, de l’industrie et de la pharmacie. Autant dire, qu’on mange à tout va du Cargill… Sans le savoir !

« Cargill s’engage à aider le monde à prospérer » De ce petit slogan anodin ne se dégage que du positif et du durable. Quand on regarde dans les faits, voilà l’engagement : vente de viandes contaminées, eaux polluées massivement aux USA, déforestations qui induisent des migrations forcées de populations autochtones en Amazonie, exploitation d’enfants pour la production de cacao… Et la dernière en date à Haubourdin, un projet qui prévoit le licenciement de 183 « collaborateurs », ce qui représente plus de la moitié du personnel. Cette nouvelle a déclenché beaucoup d’émoi : cellule psychologique, AG, mobilisations, piquets de grève.

Restructuration ou fermeture ?

« Ils disent qu’avec les restructurations permettraient à l’usine de mieux gérer, mais je ne leur fais pas confiance » témoigne un ouvrier. En effet, pour la plupart des employés, la restructuration n’est qu’une étape dans la fermeture complète d’un site qui ne serait pas assez rentable dans le contexte économique d’un marché concurrentiel et ultra-libéral. On va préférer produire l’amidon dans un pays où la main d’œuvre est moins chère, l’importer, et le transformer ici, pour au final « un sirop de glucose produit en France », vaste blague.

À partir de 30 employés licenciés en moins de 30 jours, l’entreprise est obligée de mettre en place un plan de « sauvegarde » de l’emploi (PSE). Pendant une longue période, la direction négocie avec des représentants du personnel pour soit disant limiter la casse. Période très difficile pour la majorité des employé.e.s qui savent qu’ils et elles seront potentiellement licenciées au terme du PSE. Cargill Haubourdin n’en est pas à son premier plan social : en 2016, 26 postes étaient menacés, 22 ont alors été supprimés lors d’une grosse période de restructuration et de délocalisation de plusieurs services de l’entreprise (douane, SAV, service paye, informatique…). Sur une période de 2 ans, c’est 70 licenciements dont, en grande partie, des départs en retraite non remplacés.

« Il veut nous mettre dehors, il va payer ! »

Samedi 11 janvier, on reçoit un tract dans la manifestation lilloise : Cargill, Haubourdin, 183 emplois menacés, rendez-vous ce lundi pour le début de la grève. Aux côtés des cheminot.e.s, les ouvriers semblent déterminé.e.s. Ca nous donne envie d’aller voir.

Premier jour sur les chapeaux de roue, lundi 13 janvier 2020. Arrivée à 10h sur le site avec un accueil chaleureux, par l’équipe des grévistes, des gens qui viennent de toute part : personnel hospitalier, enseignant.e.s, ouvriers de Roquette (usine qui a la même activité), salarié.e.s ou non, syndiqué.e.s ou non. Un sénateur communiste et le maire viennent aussi apporter leur soutien. Des chapiteaux ont été installés. Sous ceux-ci, on trouve de quoi se restaurer et de la documentation, notamment les revendications :

1) Retrait du PSE ;

2) Exclusion de Mécili, DRH-tueur d’emploi, embauché juste pour le PSE ;

3) Versement d’une compensation financière suite à l’impact psychologique lié à l’annonce du PSE ;

4) Abandon des poursuites disciplinaires envers le secrétaire de la CSSCT (Commission Santé et Sécurité des conditions de travail) et fin de la répression syndicale sur les délégués du personnel ;

5) Retrait des plaintes contre les employé.e.s suite à l’AG du personnel.

On regarde les cheminées qui ne fument pas : l’usine est à l’arrêt, et perd, dès lors, « 330 000 euros par jour ». Un employé témoigne : « C’est à partir de jeudi qu’il y aura les premiers impacts économiques sur l’usine ».

Par cette matinée fraiche de janvier, des tonneaux ont été installés pour faire du feu et se réchauffer. Un homme arrive avec une tronçonneuse et coupe des palettes, qui viennent d’être déchargées d’un gros camion.

Autour, la décoration est posée : des banderoles (« Carkill PSE », « 183 familles touchées »), des stickers sur les murs de l’usine, un ballon CGT, une potence, avec, au bout de la corde, une représentation d’un « patron voyou », un barrage filtrant pour informer les voitures et camions… Les passants ne peuvent plus être aveugles sur ce qu’il se passe ici : c’est la grève.

Convivialité et détermination

Après un premier discours du sénateur du PCF, le barbecue se prépare. Il a été offert par la mairie (saucisses-merguez incluses, pour 300 personnes). Ambiance conviviale : on sent cette réelle volonté des grévistes de se défendre et de faire corps face aux attaques patronales.

Plus tard, des représentants du personnel (CGT) prennent la parole pour annoncer ce que sera cette lutte. « La poursuite du piquet de grève sera au nom des employés eux-mêmes et non de la direction syndicale ». Ce sera en assemblée que tout se jouera. Les soutiens extérieurs prennent aussi la parole pour annoncer ce qui les amène et leur envie d’unification.

On annonce la couleur avec des fumigènes et on fait péter des pétards au pied de l’usine, espérant qu’ils ne travaillent ni ne dorment sur leurs deux oreilles. C’est le début d’une lutte qui va durer, au moins, jusqu’au 27 février, fin des négociations du PSE. Le but, alors, est de faire tomber le « motif économique » du plan social, pour faire annuler le PSE.

Une direction sourde ? Réveillons-là !

Mercredi, en début d’après-midi, les délégués rencontrent la direction pour « négocier » : toutes les revendications sont bafouées d’un revers de la main. « Ils ont dit non à tout », même l’abandon des poursuites est transformé en « la direction se réserve de porter plainte ». Rien sur le fond, rien sur le licenciement massif.

Une raison supplémentaire pour aller crier dans la rue le jeudi 16 janvier, contre la réforme des retraites, contre les casses sociales dans le public et le privé. Les Cargill sont en première ligne, surdéterminés. En fin de manif, l’un d’entre eux se fait interpeller, assez arbitrairement, sur la place de la République, cueilli enroulé dans la banderole Carkill (!!). « Un vrai paquet cadeau pour les flics » selon un témoin.

Le lendemain, on apprend la répression sur un salarié, trois semaines de mise à pied. En comptant les jours de grève, c’est près d’un mois de salaire en moins pour le gréviste. Un système d’intimidation bien connu qui cible une personne « pour l’exemple » ou plutôt la terreur de tou.te.s les autres. Le soutien est inconditionnel : tou.te.s les employé.e.s mettent un autocollant « Je suis Greg » en revenant à l’usine.

Greg est présenté par ses camarades comme « gilet jaune de la première heure », qui se battait pour les « non-audibles, les SDF, les travailleurs pauvres, contre l’argent roi, la loi du marché, cette gangrène mercantile, pour un RIC, pour l’égalité… ». Nous apportons aussi notre soutien à Greg, en espérant que la répression qu’il subit dans son travail soit interrompue au plus vite, et que toutes celles et ceux qui luttent ne soient plus inquiété.e.s ! Grève générale !

« Cargill est la pire entreprise au monde »

Lien vers leur caisse de grève : https://www.leetchi.com/c/les-licencies-de-cargill-haubourdin



Article publié le 05 Fév 2020 sur Lille.indymedia.org