Jackie Wang, Capitalisme carcĂ©ral, Paris, Éditions Divergences, 2019 (prĂ©face de Didier Fassin).

Introduction

Ce projet est nĂ© lorsque j’ai Ă©crit « Contre l’innocence », il y a plus de cinq ans. C’était avant le mouvement Black Lives Matter, Ă  une Ă©poque oĂč il Ă©tait souvent considĂ©rĂ© comme scandaleux de critiquer la police, mĂȘme dans certains cercles de gauche. C’était une pĂ©riode d’effervescence dans la pensĂ©e et l’action politiques. InspirĂ©s par Occupy Wall Street, le « mouvement des places » et la vague de contestation mondiale, plusieurs d’entre nous se sont engagĂ©s dans d’intenses expĂ©rimentations collectives. Que cela soit par des cuisines collectives, le partage de nourriture, des groupes de soutien en santĂ© mentale, des collectifs d’artistes, des caisses de soutien aux prisonniers, des groupes affinitaires de personnes queer ou de personnes racisĂ©es, des projets d’édition pirate, des cercles de lecture de textes inspirants, l’occupation d’édifices et de places publiques, la politisation des amitiĂ©s et une panoplie d’autres formes de solidaritĂ© collective, nous insufflions nos gestes d’un dĂ©sir commun de briser le rĂšgne de l’organisation militante compartimentĂ©e et de transporter la politique Ă  mĂȘme la vie quotidienne. Ces expĂ©rimentations Ă©taient certes politiques, mais elles cherchaient Ă©galement Ă  crĂ©er de nouvelles temporalitĂ©s et façons d’ĂȘtre, des liens sociaux matĂ©riels, enracinĂ©s dans la reproduction de la vie quotidienne.

Cette vague de contestation globale qui a politisĂ© tant de personnes de ma gĂ©nĂ©ration a dĂ©butĂ© avec le Printemps arabe, bientĂŽt suivi par Occupy Wall Street. Mais peu Ă  peu, ce qui avait commencĂ© comme une vague rĂ©volutionnaire dans les pays arabes a fini par sombrer dans le chaos, fournissant le prosceniumsur lequel les grandes puissances allaient exhiber leur suprĂ©matie militaire, en y orchestrant une guerre par procuration. L’instant des possibles s’est refermĂ© sur six ans de guerre civile en Syrie et sur l’implosion Ă©conomique et politique de pays comme l’Égypte, la Libye, le YĂ©men et d’autres â€“ alors que la Russie refaisait surface comme puissance militaire globale et qu’une soi-disant « crise des rĂ©fugiĂ©s » fournissait le prĂ©texte de la rĂ©apparition de mouvements rĂ©actionnaires partout en Europe, galvanisant l’appui populaire de partis de droite fascistes, nĂ©ofascistes, populistes ou ultraracistes.

À l’époque, il paraissait encore possible de faire vaciller le gouvernement en se rassemblant sur les places publiques, et de reprendre notre avenir collectif en main Ă  travers des dĂ©cisions au consensus et des messages colportĂ©s au porte-voix. Beaucoup pensaient que la rĂ©volution passerait par des appels Ă  l’action sur Facebook et des dĂ©bats sur Twitter. Au dĂ©but du mouvement d’Occupy Wall Street, les analyses du rĂŽle structurel de la police comme bras armĂ© du capitalisme et du suprĂ©macisme blanc avaient un Ă©cho assez marginal. Beaucoup disaient que la police Ă©tait lĂ  pour aider les manifestants, que les policiers Ă©taient aussi des travailleurs opprimĂ©s et ne devaient pas ĂȘtre traitĂ©s avec suspicion ou hostilitĂ©. Quoi qu’il en soit, c’est la police qui a fini par expulser des places les manifestants d’Occupy, en menant des raids nocturnes contre les camps de fortune, ce qui fournit la preuve, une fois de plus, qu’au moment oĂč le statu quo est menacĂ©, la police n’a d’autre raison d’ĂȘtre que la rĂ©pression politique.

Les choses ont beaucoup changĂ© depuis cette Ă©poque â€“ pour le mieux comme pour le pire, car le monde se dĂ©place toujours dans plusieurs directions Ă  la fois. Depuis que j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire ce livre, j’ai assistĂ© Ă  l’émergence du mouvement Black Lives Matter, qui a radicalement transformĂ© notre maniĂšre de penser et de combattre le racisme. J’ai rĂ©alisĂ© Ă  quel point tout avait changĂ© en moins de cinq ans lorsque j’ai participĂ© Ă  une confĂ©rence sur Ferguson et l’histoire du mouvement pour les droits civiques Ă  l’UniversitĂ© Harvard. J’ai compris que le discours s’était complĂštement renouvelĂ© lorsque j’ai vu les spectateurs de Harvard accueillir avec un tonnerre d’applaudissements le rappeur Tef Poe dĂ©clarant qu’il Ă©tait lĂ©gitime de renverser des voitures de police pour contester le pouvoir. MĂȘme les mĂ©dias de masse et les magazines grand public comme Time, Rolling Stone, MTV News et The Nation se sont mis Ă  publier des chroniques justifiant les Ă©meutes comme moyen de protester contre les violences policiĂšres qui avaient eu lieu Ă  Baltimore, Ferguson et Oakland en 2014 et 2015.

Avant les Ă©vĂ©nements de Ferguson et l’émergence de Black Lives Matter, j’avais Ă©crit « Contre l’innocence » en rĂ©ponse Ă  ce que je ressentais comme une impasse politique et thĂ©orique : c’est-Ă -dire la mainmise du libĂ©ralisme sur notre conception de la nature du racisme et des tactiques admissibles pour le confronter. AprĂšs avoir menĂ© une enquĂȘte approfondie sur la question de l’incarcĂ©ration de masse â€“ qui m’affecte Ă©galement sur le plan personnel –, j’ai rĂ©alisĂ© Ă  quel point le stĂ©rĂ©otype qui associe le fait d’ĂȘtre noir Ă  la criminalitĂ© et Ă  la culpabilitĂ© est profondĂ©ment enracinĂ© dans l’imaginaire amĂ©ricain. Comme le rappelle Khalil Muhammad dans The Condemnation of Blackness, ce stĂ©rĂ©otype existe depuis plus d’un siĂšcle â€“ mais, entre les annĂ©es 1960 et 1990, les criminologues, politiciens et autres dĂ©cideurs ont travaillĂ© d’arrache-pied pour façonner l’image du criminel noir dans l’opinion publique. Il me semblait donc contreproductif de fonder la lutte antiraciste sur la notion d’innocence morale, oĂč seuls les « sujets respectables » peuvent servir de symboles pour contester le racisme. Dans une telle perspective, la violence structurelle de l’État n’apparaĂźt scandaleuse que lorsque ses victimes correspondent Ă  l’image de la « bonne victime ». L’association a priori du fait d’ĂȘtre noir Ă  la criminalitĂ© conforte l’AmĂ©rique blanche en l’autorisant Ă  croire que les Noirs mĂ©ritent leur sort et que la prospĂ©ritĂ© des Blancs n’a aucun lien avec la misĂšre des Noirs. D’un autre cĂŽtĂ©, en fĂ©tichisant la passivitĂ©, l’accent mis sur l’innocence discrĂ©dite la rĂ©volte et la combativitĂ© â€“ pourtant beaucoup plus efficaces pour lutter contre le racisme. Bien que le cadre antiraciste libĂ©ral n’ait pas encore Ă©tĂ© complĂštement dĂ©mantelĂ©, je crois que la nouvelle gĂ©nĂ©ration de jeunes activistes ne se laisse plus si facilement sĂ©duire par la classe politique et l’espoir d’obtenir la reconnaissance de l’État â€“ Ă  l’inverse de ceux et celles qui refusaient, il y a encore quelques annĂ©es Ă  peine, d’abandonner leur croyance chimĂ©rique en la possibilitĂ© que les rĂ©volutionnaires et les policiers puissent un jour faire bon mĂ©nage.

Le soulĂšvement de Ferguson a fourni la preuve indubitable que la police est intrinsĂšquement raciste, au point que le DĂ©partement de la Justice des États-Unis a Ă©tĂ© obligĂ© d’ouvrir une enquĂȘte sur la police de Ferguson. Cette enquĂȘte a fini par rĂ©vĂ©ler l’existence d’un vaste systĂšme de pillage qui impliquait le service de police et le gestionnaire des finances municipales, John Shaw. Le DĂ©partement de la Justice a dĂ©couvert non seulement que la police harcelait et assassinait des citoyens, mais que la mairie utilisait sa police et ses tribunaux pour extorquer de l’argent aux citoyens et augmenter les recettes de la municipalitĂ©. AprĂšs avoir lu cette enquĂȘte, je me suis mise Ă  Ă©plucher tous les faits divers qui concernaient les finances des municipalitĂ©s et des gouvernements locaux. J’ai fini par rĂ©aliser que partout aux États-Unis, les finances des municipalitĂ©s et des États Ă©taient de plus en plus dĂ©pendantes de mĂ©canismes coercitifs visant Ă  extorquer et Ă  piller les populations dĂ©munies. DĂ©cidĂ©ment, il y avait anguille sous roche.

À mon avis, ces mĂ©thodes d’extorsion marquent un tournant dans la fameuse Ăšre nĂ©olibĂ©rale â€“ qu’on a dĂ©fini comme suit :

un ensemble de mesures et de prĂ©ceptes idĂ©ologiques incluant entre autres : la privatisation de fonds publics, la dĂ©rĂ©glementation ou l’élimination des services publics, la stabilisation macroĂ©conomique et l’abandon des politiques keynĂ©siennes, la libĂ©ralisation du commerce et la dĂ©rĂ©glementation financiĂšre, l’insistance rhĂ©torique sur les solutions efficaces, techniques et « neutres » aux problĂšmes sociaux, l’utilisation du vocabulaire du marchĂ© pour lĂ©gitimer les nouvelles normes et neutraliser l’opposition[1].

Les mesures Ă©conomiques des cinquante derniĂšres annĂ©es, qui ont Ă©rodĂ© le pouvoir ouvrier au profit d’une mobilitĂ© accrue du capital, n’ont pas seulement provoquĂ© un nivellement des finances par le bas en sapant au passage l’assiette fiscale de l’État : elles ont aussi transformĂ© la nature mĂȘme de la gouvernance.Si, pour reprendre la taxinomie de Wolfgang Streeck, l’État taxeur(l’État providence keynĂ©sien d’aprĂšs-guerre) s’est transformĂ© en État dĂ©biteur(vecteur d’austĂ©ritĂ©), alors nous assistons prĂ©sentement Ă  l’émergence de l’État prĂ©dateur, dont la fonction est de moduler les aspects dysfonctionnels du nĂ©olibĂ©ralisme et en particulier le problĂšme de la rĂ©alisation du profit dans le secteur financier. Les thĂ©oriciens modernes de l’économie monĂ©taire soutiennent que pour couvrir leurs dĂ©penses, les gouvernements qui utilisent la monnaie fiduciaire (comme les États-Unis depuis que le prĂ©sident Richard Nixon s’est dĂ©barrassĂ© de l’étalon-or en 1971) ne sont plus obligĂ©s d’augmenter leurs recettes, car ils ont le monopole de l’émission de leurs devises respectives. Or ce n’est pas le cas des États et des municipalitĂ©s aux États-Unis, qui ne peuvent ni imprimer leur propre monnaie ni relever arbitrairement le plafond de leur dette. Tout ce que les États et les municipalitĂ©s peuvent faire, c’est Ă©mettre des obligations (pour rembourser leur dette) ou se dĂ©brouiller pour augmenter leurs recettes. Si les États ne peuvent pas dĂ©clarer faillite, cela n’est pas le cas des municipalitĂ©s, qui y ont droit en vertu du titre XI du chapitre IX du Code des États-Unis. Selon les lois de leurs États respectifs, certaines municipalitĂ©s ont par exemple le droit de faire faillite pour se dĂ©charger de leurs obligations en matiĂšre de pensions de retraite. Lorsque DĂ©troit a fait banqueroute, un avocat spĂ©cialiste des faillites, Timothy M. Wittebort, Ă©tait intervenu Ă  la tĂ©lĂ©vision pour relayer la (fausse) croyance populaire selon laquelle la dette publique serait la propriĂ©tĂ© des gens ordinaires, et qu’il fallait donc traiter les investisseurs avec les mĂȘmes Ă©gards que les retraitĂ©s. En rĂ©alitĂ©, la proportion des obligations municipales dĂ©tenues par les mĂ©nages a chutĂ© de 4,6 % Ă  2,4 % entre 1989 et 2013, annĂ©e oĂč la fourchette supĂ©rieure des 0,5 % de mĂ©nages les plus riches dĂ©tenait 42 % de toutes les obligations municipales[2]. La propriĂ©tĂ© de la dette publique est un enjeu politique, oĂč le capital financier et les riches cherchent toujours Ă  prĂ©senter leur intĂ©rĂȘt privĂ© comme s’il reprĂ©sentait l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.Plus le capital financier s’approprie la dette publique et plus il fournit les liquiditĂ©s nĂ©cessaires aux dĂ©penses de l’État, plus les appareils de gouvernement deviennent redevables envers leurs crĂ©anciers privĂ©s plutĂŽt qu’envers la sociĂ©tĂ© civile. À la longue, ce phĂ©nomĂšne a des effets nĂ©gatifs sur la dĂ©mocratie.

En somme, le rĂ©sultat du repli budgĂ©taire et des mesures nĂ©olibĂ©rales du gouvernement fĂ©dĂ©ral n’a pas seulement Ă©tĂ© de multiplier les privatisations et l’austĂ©ritĂ©. Ces opĂ©rations ont fini par crĂ©er une structure de gouvernance prĂ©datrice et parasitaire dans les États et les municipalitĂ©s, cependant que l’endettement se gĂ©nĂ©ralisait dans la sociĂ©tĂ©. Les gouvernements locaux contractent des prĂȘts de plus en plus risquĂ©s, et font des paris financiers Ă  haut risque avec les deniers publics. Et quand ces affaires tournent au vinaigre â€“ comme lors de la crise financiĂšre de 2008 â€“ les administrations tentent d’éponger leurs pertes sur le dos des personnes dĂ©munies, des chĂŽmeurs et des gens Ă  la peau noire ou marron. Les rĂšgles du jeu fiscal Ă©tant conçues de maniĂšre Ă  faciliter l’évasion fiscale des entreprises et des plus riches, l’éclatement de la bulle immobiliĂšre en 2008 a provoquĂ© la chute des taxes fonciĂšres, l’une des principales sources de revenus des gouvernements locaux. RĂ©cemment, la ville de Miami, en Floride, a intentĂ© un procĂšs Ă  la Bank of America pour les dommages financiers indirects causĂ©s par ses pratiques discriminatoires dans l’octroi de prĂȘts hypothĂ©caires Ă  risque. La banque avait conçu ces prĂȘts Ă  taux d’intĂ©rĂȘt Ă©levĂ©s ciblant les emprunteurs noirs et latinos de maniĂšre Ă  ce qu’ils fussent immanquablement incapables de payer leurs Ă©chĂ©ances.

L’évolution politique rĂ©cente rĂ©vĂšle Ă  quel point l’économie, les finances municipales et le maintien de l’ordre sont enchevĂȘtrĂ©s. La crise Ă©conomique mondiale issue de l’éclatement de la bulle immobiliĂšre a fait chuter les recettes des municipalitĂ©s, qui ont rĂ©pliquĂ© en inventant des combines fiscales oĂč la police Ă©tait mobilisĂ©e pour extorquer de l’argent aux citoyens. Mais comme les forces de l’ordre sont payĂ©es par les municipalitĂ©s, leur existence allait-elle ĂȘtre menacĂ©e par les rĂ©ductions budgĂ©taires ? Loin s’en est fallu : malgrĂ© les politiques nĂ©olibĂ©rales qui ont affaibli le pouvoir ouvrier autant dans le secteur privĂ© que public, la police dispose toujours de budgets faramineux et bĂ©nĂ©ficie de gĂ©nĂ©reuses pensions de retraite. En fait, les syndicats policiers (et parfois ceux des pompiers et des gardiens de prison) figurent parmi les trĂšs rares organisations qui sont sorties indemnes des rĂ©centes dĂ©pressions Ă©conomiques. Lorsque le gouverneur du Wisconsin, Scott Walker, a entrepris de rĂ©Ă©crire le Code du travail de l’État pour dĂ©manteler le pouvoir de nĂ©gociation des ouvriers, il a Ă©videmment pris soin de ne pas toucher aux pensions de retraite des policiers et des pompiers.

Si le financement de l’appareil sĂ©curitaire n’est jamais remis en question par les administrations locales, leurs services de police ont nĂ©anmoins fini par pĂątir de leurs dĂ©boires financiers. Dans un article de la revue The Police Chief dĂ©crivant le recours Ă  la police pour gĂ©nĂ©rer de nouvelles sources de revenu,l’officier du service de police de West Covina Paul LaCommare note que « les revenus des municipalitĂ©s californiennes sont en chute libre depuis les cinq derniĂšres annĂ©es, lorsque la bulle immobiliĂšre avait provoquĂ© une baisse de 40 % des recettes issues des impĂŽts fonciers ». Il poursuit en indiquant que « face aux crises budgĂ©taires, la rĂ©action habituelle est de rĂ©duire le personnel et de couper les services. L’objectif de cet article est de fournir aux forces de l’ordre une solution de rechange aux rĂ©ductions de personnel et de services »[3]. LaCommare relate que « des experts dans les domaines de la gouvernance municipale, les affaires, l’immobilier et l’entrepreneuriat » se seraient rencontrĂ©s en 2008 afin « d’identifier comment les forces de l’ordre pourraient introduire de nouvelles sources de revenus ». Les propositions incluaient :

des frais d’inscription pour les dĂ©linquants sexuels qui s’installent dans une rĂ©gion donnĂ©e ; la crĂ©ation d’entreprises de remorquage municipales ; 50 % d’augmentation des amendes ; la facturation Ă  l’appel des services de police ; un service payant de surveillance des maisons pour touristes ; l’ouverture de plages horaires publiques payantes pour utiliser le champ de tir de la police ; la crĂ©ation d’une Ă©cole de conduite gĂ©rĂ©e par le service de police pour redresser les responsables d’infractions mineures au Code de la route ; la crĂ©ation d’un service de sĂ©curitĂ© incluant des rondes de vĂ©rification Ă  domicile et la supervision policiĂšre de camĂ©ras de surveillance privĂ©es ; une entreprise consacrĂ©e au nettoyage de scĂšnes de crime ; des frais juridiques et administratifs visant les criminels condamnĂ©s lors de leur retour dans la communauté ; permettre l’utilisation du nom du service de police Ă  des fins publicitaires ; tripler les amendes judiciaires pour l’alcool au volant ; percevoir des frais relatifs au droit de rĂ©sidence sur le modĂšle des taxes sur les services publics ; crĂ©er une taxe ou une redevance sur toutes les boissons alcoolisĂ©es vendues sur le territoire de la municipalité ; percevoir des frais de sĂ©curitĂ© publique pour les nouveaux dĂ©veloppements immobiliers ; percevoir des frais pour l’utilisation du 9-1-1 ; autoriser des publicitĂ©s commerciales sur le site internet du service de police ; la vente d’un service de « co-patrouille » au grand public ; des cours de maniement d’armes Ă  feu offerts par le service de police[4].

Une bonne partie de ces propositions â€“ qui tĂ©moignent d’un basculement vers le financement par les contrevenants eux-mĂȘmes du maintien de l’ordre et des mesures punitives â€“ fait manifestement la promotion de l’hyper-exploitation des citoyens par la police, que ce soit en monnayant directement les services de police ou en multipliant les frais et les amendes pour siphonner de l’argent aux citoyens qui entrent en contact avec eux. RĂ©cemment, des comtĂ©s comme Ramsey County, au Minnesota, ont essuyĂ© des critiques aprĂšs avoir commencĂ© Ă  facturer une sĂ©rie de frais Ă  chaque interpellation, sans Ă©gard Ă  la culpabilitĂ© des suspects. À la lumiĂšre de ces pratiques, il apparaĂźt clairement que le nouveau contexte budgĂ©taire pousse la police Ă  assumer graduellement le rĂŽle d’un gĂ©nĂ©rateur de revenus, ce qui la met Ă  l’abri des licenciements et des soudaines rĂ©ductions budgĂ©taires, lorsque les municipalitĂ©s se retrouvent aux prises avec des difficultĂ©s financiĂšres. Autrement dit, la survie et la croissance des gouvernements locaux dĂ©pendent de plus en plus de leur capacitĂ© Ă  utiliser la force policiĂšre et le systĂšme pĂ©nal pour extorquer de l’argent Ă  leurs citoyens. De la mĂȘme maniĂšre que la libĂ©ralisation des marchĂ©s dans la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle s’était accompagnĂ©e d’une multiplication des prisons, la fameuse rĂ©duction de la taille de l’État ne semble en aucun cas mener Ă  une rĂ©duction des effectifs policiers ou une remise en question du systĂšme carcĂ©ral, ni Ă  plus forte raison des dĂ©penses militaires. Bien au contraire, l’hĂ©gĂ©monie idĂ©ologique de « l’État minimal » peut fort bien rimer avec une extension de l’appareil policier et carcĂ©ral, car cette idĂ©ologie considĂšre le maintien de l’ordre comme une des prĂ©rogatives essentielles (et moralement lĂ©gitimes) du gouvernement public. Selon Bernard E. Harcourt, la pĂ©nalitĂ© nĂ©olibĂ©rale s’ancre « d’une part, dans le postulat de la lĂ©gitimitĂ© et de la compĂ©tence du gouvernement en matiĂšre pĂ©nale et, de l’autre, dans la prĂ©somption que le gouvernement ne devrait pas avoir d’autre rĂŽle par ailleurs »[5]. Ceci dit, l’effondrement de l’État dĂ©biteur aprĂšs le triomphe du nĂ©olibĂ©ralisme a crĂ©Ă© une situation oĂč les revenus des gouvernements locaux sont devenus largement tributaires de structures fiscales prĂ©datrices qui reposent sur l’extorsion des citoyens.

Il est Ă©videmment nĂ©cessaire d’analyser les conditions Ă©conomiques qui suscitent ces transformations des pratiques policiĂšres. Mais il ne suffit pas de faire l’économie politique de la rĂ©pression pour comprendre l’évolution de l’appareil policier et carcĂ©ral. Certaines formes de violence racialisĂ©e de la part de l’État, absolument gratuites, sont tout Ă  fait « irrationnelles » d’un point de vue Ă©conomique. Aux yeux du marchĂ©, le nouveau rĂ©gime de condamnation qui a Ă©mergĂ© parallĂšlement Ă  la guerre contre la drogue â€“ comme la loi des trois fautes[6]pour la possession de stupĂ©fiants â€“ n’a aucune justification rationnelle. Pourquoi gaspiller une quantitĂ© exorbitante de fonds publics pour incarcĂ©rer des prĂ©venus non violents â€“ parfois Ă  vie ? Pour trouver une raison Ă©conomique Ă  un tel phĂ©nomĂšne, il faudrait le considĂ©rer du point de vue des Blancs des milieux ruraux aux États-Unis, Ă  qui l’expansion des pĂ©nitenciers fournit de nouveaux emplois. Mais cet argument n’est pas suffisant pour expliquer toutes les facettes de l’incarcĂ©ration de masse, comme le rĂ©gime de rĂ©clusion Ă  perpĂ©tuitĂ© des jeunes dĂ©linquants sans libĂ©ration conditionnelle, intĂ©grĂ© dans la loi au milieu des annĂ©es 1990. Dans mon chapitre « Les superprĂ©dateurs », j’analyserai en dĂ©tail cette interaction entre la loi, la biopolitique et le discours criminologique.

J’avais Ă  peine fini d’écrire ce chapitre sur la criminalisation des mineurs quand des activistes de Black Lives Matter ont perturbĂ© un rassemblement de partisans de Hillary Clinton. Interrompant la collecte de fonds de la candidate qui se tenait Ă  Charleston, en Caroline du Sud, la jeune militante Ashley Williams a demandĂ© Ă  Clinton pourquoi elle avait utilisĂ© le terme « superprĂ©dateur » dans un discours de 1996, oĂč elle appuyait le projet de loi anticriminalitĂ© lancĂ© par Bill Clinton en 1994. Alors que dans les annĂ©es 1980 et 1990, l’hĂ©gĂ©monie du discours sur la-loi-et-l’ordre obligeait tous les politiciens Ă  prĂŽner la tolĂ©rance zĂ©ro pour se faire Ă©lire, le paysage politique a aujourd’hui subi une telle transformation que de rappeler Ă  Clinton sa rhĂ©torique passĂ©e sur les « superprĂ©dateurs » pendant la campagne prĂ©sidentielle Ă©tait devenu embarrassant. Pour un instant, on aurait pu croire que le vent avait tournĂ© sur la question de la rĂ©pression et des prisons. La guerre contre la drogue perdait des appuis, alors que la question de la drogue Ă©tait reformulĂ©e comme une problĂ©matique de santĂ© publique â€“ sans doute en raison du fait que la dĂ©pendance aux opiacĂ©s avait fait irruption chez les Blancs. Étant donnĂ© les barriĂšres structurelles qui empĂȘchent les Blancs de ressentir de l’empathie vis-Ă -vis des Afro-AmĂ©ricains, il n’est pas surprenant que la criminalisation de la consommation de drogue se soit adoucie dĂšs qu’elle s’est mise Ă  affecter les Blancs. Avant l’élection de Donald Trump, les États-Unis semblaient ĂȘtre en voie d’adopter une approche moins punitive. En 2016, le Pew Research Center publiait un rapport stipulant que le soutien de la population Ă  la peine de mort Ă©tait Ă  son plus bas depuis 45 ans : alors qu’il Ă©tait de 80 % en 1994, il avait chutĂ© Ă  49 % en 2016[7].

Puis, la campagne Ă©lectorale de 2016 a soudainement fait tourner la vapeur en faveur de l’approche punitive. Trois États se sont prononcĂ©s par rĂ©fĂ©rendum en faveur de la peine capitale : la Californie et l’Oklahoma ont votĂ© pour son maintien, alors que le Nebraska a choisi de la remettre en place. Rien de surprenant au vu du sondage Pew qui rĂ©vĂ©lait Ă©galement que les hommes blancs â€“ la base Ă©lectorale de Trump â€“ appuient davantage la peine de mort. Avec l’élection de Trump et la nomination de Jeff Sessions comme Procureur gĂ©nĂ©ral des États-Unis, l’horizon semble s’ĂȘtre refermĂ© pour les activistes qui militent contre la prison et la police. Dans son discours d’investiture, Trump a ressorti la vieille rhĂ©torique de la tolĂ©rance zĂ©ro contre le crime en dressant un portrait sordide des mĂ©tropoles amĂ©ricaines : nos rues, disait-il, sont ravagĂ©es par le crime, le « carnage » et l’anarchie, ajoutant qu’il appuierait inconditionnellement les forces de l’ordre pour remettre l’AmĂ©rique sur ses pieds. Dans l’ensemble, son discours annonçait le retour Ă  une guerre acharnĂ©e contre le crime et la drogue.

Le jour oĂč j’ai publiĂ© mon essai sur l’emprisonnement Ă  vie des dĂ©linquants mineurs sans possibilitĂ© de libĂ©ration conditionnelle (juvenile life without parole, JLWOP) sur mon blog, la Cour suprĂȘme des États-Unis tranchait l’affaire Montgomery v. Louisianaen ordonnant l’application rĂ©troactive de la dĂ©cision qui avait Ă©tĂ© rendue dans l’affaire Miller v. Alabama sur le caractĂšre inconstitutionnel des JLWOP[8]. Ce faisant, la Cour suprĂȘme laissait ouverte la possibilitĂ© pour les juges de condamner les dĂ©linquants mineurs Ă  la rĂ©clusion Ă  perpĂ©tuitĂ© sans libĂ©ration conditionnelle ; elle se contentait de stipuler que les juges devraient tenir compte du fait qu’un prĂ©venu est mineur dans leurs jugements. Ces annonces judiciaires ont nĂ©anmoins crĂ©Ă© une zone grise juridique qui a obligĂ© certains États Ă  autoriser des procĂšs en rĂ©vision pour certains condamnĂ©s Ă  une JLWOP, au nombre desquels se trouvait mon frĂšre aĂźnĂ©. Il est encore trop tĂŽt pour dire si ces jugements de la Cour suprĂȘme permettront de rĂ©duire les sentences des jeunes condamnĂ©s. En Floride, oĂč mon grand frĂšre croupit actuellement en prison, plusieurs rĂ©visions de peine ont dĂ©bouchĂ© sur de nouvelles condamnations Ă  perpĂ©tuitĂ© (mon frĂšre a Ă©copĂ© d’une peine de quarante ans). Pendant un certain temps, on aurait pu croire que la Cour suprĂȘme allait abolir les peines discrĂ©tionnaires Ă  une JLWOP ; mais il a fallu abandonner cet espoir lorsque les nouvelles nominations Ă  la Cour suprĂȘme fĂ©dĂ©rale sont venues donner la majoritĂ© absolue Ă  la droite conservatrice. Sans une rĂ©volution ou un mouvement de masse dans la rue, les modestes avancĂ©es juridiques qui avaient Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es pour contrer l’incarcĂ©ration de masse risquent d’ĂȘtre dĂ©finitivement perdues.

Illustration : Cell Block D at Alcatraz. Library of Congress. 

Notes

[1]Michael C. Dawson et Megan Ming Francis, « Black Politics and the Neoliberal Racial Order Â», p. 27.

[2]Daniel Bergstresser et Randolph Cohen, « Changing Patterns in Household Ownership of Municipal Debt: Evidence from the 1989–2013 Surveys of Consumer Finances Â» (document de travail, Brookings Institute, 15 juillet 2015), https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2016/07/Bergstresser-Cohen-with-tables.pdf.

[3]Paul LaCommare, « Generating New Revenue Streams Â», The Police Chief, no 77, 2010, p. 22-30.

[4]Ibid.

[5]Bernard E. Harcourt, The Illusion of Free Markets: Punishment and the Myth of Natural Order, p. 202-203.

[6]La « Three-strikes law Â», parfois traduite en « loi des trois coups Â», s’inspire des rĂšgles du baseball pour imposer des peines extrĂȘmement sĂ©vĂšres Ă  la suite de la troisiĂšme « offense Â» [NdT].

[7]Baxter Oliphant, « Support for Death Penalty Lowest in More Than Four Decades Â», Pew Research Center, 29 septembre 2016, https://www.pewresearch.org/fact-tank/2016/09/29/support-for-death-penalty-lowest-in-more-than-four-decades.

[8]Il est curieux qu’aux États-Unis une disposition jugĂ©e inconstitutionnelle par les tribunaux puisse encore ĂȘtre lĂ©gale si elle a Ă©tĂ© instituĂ©e avant la dĂ©cision.

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Article publié le 17 Juil 2020 sur Contretemps.eu