FĂ©vrier 21, 2021
Par Autre Futur
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Il existe Ă  prĂ©sent de nouveaux dĂ©fis historiques qui surpassent de loin ceux des deux derniers siĂšcles, au point que l’on pourrait dire que nous sommes menacĂ©s Ă  court, moyen et long terme par un quintuple « Ă©tat d’exception Â» : Ă©cologique, climatique, pandĂ©mique, socio-Ă©conomique, sĂ©curitaire et guerrier. En fait, c’est la pĂ©rennitĂ© du vivant ici-bas qui est en jeu.

Dans ces conditions, attendre la ixiĂšme crise du capitalisme censĂ©e entraĂźner son effondrement dĂ©finitif devient irresponsable dans la mesure oĂč, ainsi que semblent nous l’annoncer quelques Ă©vĂšnements, nul n’en sortira indemne malgrĂ© les phantasmes transhumanistes, survivalistes ou post-apocalyptiques. Mais aussitĂŽt surgit l’interrogation suivante : alors que le constat de ce pĂ©ril systĂ©mique fait maintenant l’objet d’un large consensus, pourquoi n’existe-t-il aucun mouvement d’opposition thĂ©orique et politique Ă  la hauteur de cette funeste perspective ? Si une telle situation ne rĂ©sultait que d’une « fausse conscience Â», comment se fait-il qu’elle ait prĂ©sidĂ© aussi longtemps Ă  la maniĂšre de dĂ©peindre un ordre si destructeur et si dĂ©shumanisant ? Pour rendre compte du fait que ces rapports de production durent depuis aussi longtemps, on ne peut en infĂ©rer qu’à l’existence d’un Ă©tayage puissant et inconscient. Mais lĂ  rĂ©side un autre impensĂ© de taille Ă©voquĂ© par ailleurs : l’essence du capital – Ă  savoir la mort – est non seulement rĂ©tive Ă  l’analyse, mais s’y oppose. Et quoi de plus humain que de s’en tenir Ă  distance ?

Si nous ne pensons pas que la critique radicale dĂ©tient le pouvoir magique de changer le cours des choses, ni de parer Ă  la division du sujet, nous sommes tout du moins persuadĂ© qu’à dĂ©faut d’un effort de clarification largement partagĂ©, toutes les rĂ©voltes qui ne manqueront pas de se produire face aux Ă©tats d’exception en cours ou qui s’annoncent, seront condamnĂ©es Ă  l’échec rĂ©pĂ©tĂ©. Dans ces conditions, comprendre Ă  quel Imaginaire [1] tient encore cette civilisation, comment il s’y s’articule et pourquoi il s’agit aussi de son talon d’Achille, pourrait permettre de rĂ©soudre la question du fondement subjectif du capitalisme tout en rallumant quelques Ă©toiles dans la nuit, debouts en gilet jaune.

Pour commencer, il est apparu important de prĂ©ciser briĂšvement certains termes et notamment de distinguer entre savoirs et connaissances, ces derniĂšres relevant d’une Ă©laboration intellectuelle alors que les savoirs se situent du cĂŽtĂ© de l’expĂ©rience vĂ©cue et accumulĂ©e depuis des siĂšcles. Or ces savoirs vernaculaires ont Ă©tĂ© progressivement dĂ©faits, puis perdus, lorsque les ĂȘtres humains ont Ă©tĂ© massivement prolĂ©tarisĂ©s et astreints Ă  une vie urbaine hors sol, ce qui laissait la voie libre Ă  la domination d’un seul mode de connaissance, celui des disciplines scientifiques en voie de constitution [2]. ParallĂšlement, les « vĂ©ritĂ©s Â» vĂ©hiculĂ©es par les religions instituĂ©es reculaient elles aussi, phĂ©nomĂšne qui, conjuguĂ© Ă  l’expansion thermo-industrielle, gĂ©nĂ©ra une vision positive de la perte de ces savoirs sĂ©culaires ; cela devint mĂȘme l’un des emblĂšmes fondateurs de ladite « modernitĂ© Â» [3], au point que dans les annĂ©es 1960 encore, une des injures profĂ©rĂ©es entre automobilistes consistait Ă  traiter l’autre de « pov’ paysan Â» ou de « pĂ©quenot Â». Que des connaissances aient invalidĂ© certains savoirs ou aidĂ© Ă  se dĂ©faire de quelques croyances n’est pas contestable, mais il s’agit lĂ  d’un autre dĂ©bat.

De mĂȘme, il existe une diffĂ©rence fondamentale entre le RĂ©el (qui Ă©chappera toujours Ă  toute tentative d’en rendre compte de maniĂšre exhaustive [4]) et la rĂ©alitĂ©. Cette derniĂšre n’est rien d’autre que le RĂ©el que les ĂȘtres vivants perçoivent avec leurs sens, recouvrent de leurs affects [5] et symbolisent Ă  travers leurs langues afin de le dĂ©crire. Mais tout dĂ©sir d’exhaustivitĂ© dans la description s’avĂšrera inexorablement chimĂ©rique, c’est pourquoi Jacques Lacan a dĂ©clarĂ© que le RĂ©el Ă©chappe toujours, que le RĂ©el c’est l’impossible, mĂȘme si l’Occident a fantasmĂ© son appropriation Ă  travers toutes sortes de « lois Â» (physiques, chimiques, optiques
), fussent-elles efficaces pour effectuer certains travaux ou avancer certaines prĂ©dictions. On lui impute aussi cette jolie formule : « La rĂ©alitĂ©, c’est la grimace du RĂ©el Â».

Si la critique se veut pertinente, elle se doit de s’adresser Ă  son Ă©poque, de comprendre ce qui fait sa pĂ©rennitĂ© et d’identifier les nouveaux obstacles Ă  l’émancipation sous peine de redites sclĂ©rosantes. L’analyse du mode de connaissance scientifique, qui participe de cette dĂ©marche, n’a pas pour objectif de rejeter celui-ci, ni d’en stigmatiser tel ou tel usage, mais de comprendre en quoi il contribue Ă  la pĂ©rennitĂ© d’un monde qui court Ă  sa perte.


- Nota : Ce texte, le chapitre d’un manuscrit en cours, Ă©tant trĂšs long et peu aisĂ© Ă  la lecture sur un site, nous vos donnons la possibilitĂ© de le tĂ©lĂ©charger.
DĂ©coupage :

  • 1 – Comment l’Imaginaire occidental fut progressivement structurĂ© par la rationalitĂ© calculatrice
  • 2 – Cette rationalitĂ© calculatrice trouvera sa concrĂ©tisation thĂ©orique finale dans le mode de connaissance scientifique moderne
  • 3 – Ainsi, c’est de maniĂšre intrinsĂšque que le mode de connaissance scientifique est triplement transgressif 
  • 4 – La transgression fondamentale que le mode de connaissance scientifique moderne induit, c’est celle du respect inaliĂ©nable dĂ» Ă  la vie.
  • 5 – Le mode de connaissance scientifique en lieu et place du religieux, un paradoxe vraiment improbable ?
  • 6 – Un point de thĂ©orie critique : rĂ©intĂ©grer l’Imaginaire Lacanien et la psychanalyse dans l’Histoire
  • Deux remarques supplĂ©mentaires
  • Annexes
Capital et MCSM Un imaginaire en partage-(JM Royer-AutreFutur – 20 février 2021)

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Source: Autrefutur.net