Camille Halut, au mégaphone, en train de donner des conseils aux manifestants en cas de garde à vue, le 23 février 2019 à Montpellier, lors de l’acte 15 des gilets jaunes

Ce jeudi se déroulait le deuxième procès de
la militante montpelliéraine de la Ligue des Droits de l’Homme. Où la partie policière
tente l’instrumentalisation du judiciaire pour intimider quiconque ose exercer
un contrôle indépendant sur ses méthodes.

Il ne
faut quand même pas se tromper d’adresse. La Ligue des Droits de l’Homme (LDH)
n’a jamais inscrit l’abolition de l’État parmi ses objectifs. Ni le
démantèlement des appareils judiciaire et policier dont qui assurent le
maintien des rapports de domination de classe, et du désordre social établi.
Depuis 1904, la LDH veille sur la qualité de l’exercice démocratique dans le
cadre institutionnel des républiques bourgeoises.

Non
sans quelque avantage induit : autant que faire se peut, son prestige
moral, même seulement militant, tend à limiter les restrictions apportées à
l’exercice des droits démocratiques, et plus particulièrement refreiner la
commission d’abus ; dont les brutalités policières. Par les temps qui
courent, il y a du pain sur la planche. Ce jeudi 12 décembre, Camille Halut,
membre de la dite Ligue, était convoquée devant le tribunal de grande instance
de Montpellier.

On
comprend que cette personne puisse exaspérer le corps policier. C’est une
femme, une frêle jeune femme, et cette fragilité physique s’observe en
proportion inverse de son opiniâtreté inaltérable, en mission d’observatrice de
la LDH, sur les terrains où s’exercent les opérations de maintien de l’ordre.
De manière privilégiée : les lieux d’affrontement où la police macronienne
libère son déferlement hebdomadaire de violence contre les gilets jaunes.

Étudiante en master 2 de droit, Camille Halut sait ce qu’elle fait. Les réseaux sociaux, les lecteurs du Poing, particulièrement leurs paires d’oreille, se souviennent de son cri répété à l’infini, sur la place des Martyrs de la Résistance, à partir de 16h15 le samedi 21 septembre 2019, pour l’acte 45 des gilets jaunes : « Je suis observatrice de la Ligue des Droits de l’Homme. Je refuse de donner mon matériel de protection ». Très précisément cela. Rien de plus. Par exemple, Camille ne dit jamais : « Je refuse mon interpellation ». Uniquement, à des dizaines et des dizaines de reprises : « Je suis observatrice de… Je refuse de donner mon matériel de protection ».

Très
vite, en ouverture du procès qui en découle, elle fixe elle-même avec aplomb
devant les juges l’enjeu de la joute du jour : « La saisie des
matériels de protection en manifestation est laissée à la discrétion des forces
de l’ordre. Nous avons besoin d’une jurisprudence pour préciser le droit en la
matière. Cela concerne les observateurs de la Ligue des Droits de l’Homme, mais
aussi la presse, ou les street-medics. C’est pourquoi votre verdict est attendu
avec un maximum d’attention par beaucoup de monde ».

Les
magistrats l’ont bien compris. Michel Tubiana, lui-même avocat, président
d’honneur national de la LDH, est descendu plaider à Montpellier. Pas malin,
son chauffeur de taxi le piège dans la manifestation pour la défense des
retraites. Ce couac mis à part, c’est une audience haut de gamme qui démarre
salle René Cassin du tribunal de grande instance. Rien à voir avec le hachoir à
steak judiciaire qu’on y voit fonctionner lors des comparutions immédiates, où
des gilets jaunes au profil « défavorisé » essuient le mépris de
classe à peine voilé de certains magistrats, balbutiant avant envoi à l’ombre,
au terme d’examens express d’accusations policières emportant à tout coup la
conviction de juges acharnés à leur fonction de supplétifs du régime
libéral-autoritaire.

Cette
fois on passera trois heures à examiner par le menu assez peu de faits au bout
du compte. Ce 21 septembre à 16h15, les abords de la préfecture sont bien
calmes au regard de ce qu’on a pu y connaître. Camille Halut y déambule,
opérant ses prises de vue habituelles. C’est alors que le commissaire
divisionnaire chargé de la direction de toutes les opérations de police cet
après-midi là, Patrice Buil, se dirige en personne vers elle : « Vous
êtes en train de me filmer ».
Et de lui intimer l’ordre de lui
remettre un masque à gaz qu’elle porte autour du cou, l’un des équipements de
protection indispensable à sa mission.

Son
refus acharné lui vaudra arrestation, garde à vue, puis inculpation pour
rébellion violente, dissimulation du visage ; et par ailleurs refus des
relevés signalétiques. Pour la défense de Camille Halut, il n’y a là que
manœuvre d’intimidation. L’observatrice a été relaxée,
le 3 octobre, d’une précédente accusation grotesque d’avoir à elle toute seule,
postée le long d’un rail de sécurité, bloqué la circulation sur une autoroute
entière, quand quantité de manifestants se trouvaient autour. C’est le fait d’observer
même, de rédiger des rapports, de nourrir le contenu d’éventuelles plaintes
contre des agents de la police, qui la rend détestable aux yeux de ces
derniers.

Il
faut dire que les dépositions du commissaire, recoupées avec le procès-verbal (PV)
d’audition rédigé par un de ses subalternes (au cours d’une enquête
intégralement menée à charge, par une « victime » elle-même
supérieure hiérarchique des enquêteurs), puis avec un CRS cité comme témoin par
la défense – c’est rare –  sortiront
effilochées de l’audience. Le commissaire a vu Camille Halut avec un casque
rouge (c’est l’habitude) mais ce jour-là, manque de bol, il était gris ;
son visage complètement masqué, pour finir par reconnaître du bout des lèvres
que ce masque, rabaissé car dénué d’utilité à cet instant, ne recouvrait guère
que le bas du menton ; le chef policier n’a pas reconnu la jeune femme
mais reconnaît quand même qu’il ne connaît qu’elle ; comme par hasard, il
a malencontreusement oublié d’enclencher sa caméra go-pro ce jour-là, mais le
PV consignait, lui, que c’est son fonctionnement qui s’était montré défectueux.
Etc.

Quant
au CRS, il a bien vu un coup de pied asséner dans le tibia du commissaire, mais
enfin non, on lui a seulement dit que cela s’était passé, mais enfin non s’il
l’a vu il ne saurait pas dire si ce geste était intentionnel, mais enfin non à
la réflexion c’était forcément très intentionnel. Le PV évoque une tentative de
fuite. Le CRS semble ne rien avoir remarqué de la sorte. Etc. Fragile. Très
fragile. Si fragile que le Procureur aura dû philosopher, en ouverture de ses
réquisitions, sur la nature fragile, forcément fragile, des témoignages
humains.

Mais
impossible pour lui d’imaginer que coup de pied il n’y eut pas, puisqu’on en
parle. À ceci près qu’aucune des images vidéo, patiemment scrutées à
l’audience, ne permet d’en voir un. Or c’est l’élément clé pour fonder la thèse
d’une rébellion violente, sans quoi l’arrestation de Camille Halut perd toute
justification possible. On n’imagine guère l’intérêt de la jeune femme, nassée
par des robocops surarmés, à tenter d’en découdre physiquement, alors que son
objectif politique, savamment pensé, réside tout ailleurs.

Passons.
Pour le procureur c’est bien simple : toute interpellation est bonne à
accepter sans broncher, puisque dans le cas où elle ne serait pas fondée,
aucune inquiétude n’est à avoir, elle sera suspendue et ne connaîtra aucune
suite. On se dit que les études à l’école de magistrature devraient comporter
des stages d’élèves en position de cobayes en garde à vue, où goûter à cette
sérénité qu’on éprouve, quand on s’y sait dans son bon droit.

Comme
pour éviter le ridicule en pareil contexte miné, les réquisitions se sont
abstenues de réclamer une interdiction de présence sur les lieux de
manifestation. Deux mille euros d’amende ont été réclamés au titre de rébellion
puis refus de prélèvement. Verdict le 12 janvier. Les avocats de Camille Halut
ont bien averti les juges : de leur indépendance dans un contexte de
tentative d’instrumentalisation par la Police, dépend que l’Institution qu’ils
représentent, garante des libertés publiques, perde en crédibilité, ou pas.
Enfin, pour ceux qui ont envie d’y croire.


Article publié le 13 Déc 2019 sur Lepoing.net