Deux phrases, donc, qui sont à l’origine d’une de ces « polémiques » dont les grands médias ont le secret [1]. La première fait référence au racisme et à la violence de la police : « Il y a des hommes et des femmes qui se font massacrer quotidiennement en France, tous les jours, pour nulle autre raison que leur couleur de peau. » La seconde évoque la crainte que suscitent les policiers : « Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j’en fais partie ».

Se prononcer sur la pertinence des propos de Camélia Jordana ne relève pas de la critique des médias. S’interroger sur leur traitement médiatique, oui. Pour en juger, nous avons étudié en détail les programmes des trois principales chaînes d’info en continu le lundi 25 mai. La réponse est sans surprise : ces propos n’ont été que prétexte à ouvrir une énième « polémique » stérile dont les chaînes d’info ont le secret. Commentées en long et en large, les paroles de la chanteuse et actrice ont été l’occasion de condamnations unanimes des éditocrates. Auxquelles se sont jointes les protestations des syndicats de policiers et de représentants politiques de droite et d’extrême droite, plébiscités sur les plateaux. Quant aux rares invités souhaitant ouvrir le débat sur les violences policières, ils se verront opposer des rappels à l’ordre cinglants.

Condamnations (presque) unanimes sur Cnews

La palme du maintien de l’ordre revient sans conteste à CNews. Les propos de Camélia Jordana y ont été largement commentés tout au long de la journée du 25 mai. Avec à la clé, un défilé de représentants de syndicats policiers : pas moins de cinq sur l’ensemble de la journée [2]. Des invités politiques unanimes dans leurs condamnations, parmi lesquels une majorité de représentants du RN [3]. Mais ce sont peut-être les éditorialistes et consultants « maison » de CNews qui sont parmi les plus vindicatifs à l’égard des déclarations de Camélia Jordana. Florilège :

Brigitte Milhau (Punchline) : « Je trouve ça indécent […] Je ne comprends pas comment on peut attiser cette haine avec des propos sortis de nulle part, les mots étaient forts, d’une violence inouïe, comment peut-on laisser dire ça ? »

Jean-Claude Dassier (Punchline) : « Il y a des propos qu’on peut tenir, et d’autres qu’on ne devrait pas pouvoir tenir […] Ce genre de propos ne devrait pas pouvoir passer ».

Elisabeth Levy (L’heure des pros) : « J’ai envie de dire à Camélia Jordana qu’il y a des millions de gens qui ne se sentent pas du tout en sécurité quand ils sont face à une racaille. »

Ivan Rioufol (L’heure des pros 2) : « Cela revient à déverser un bidon d’essence sur un site qui est enflammé, on ne va pas faire un dessin pour dire aujourd’hui l’état d’insurrection quasi-permanente dans certaines cités ».

Gilles-William Goldnadel (L’heure des pros 2) : « C’est du racisme anti-flic […] qui peut-être, allez savoir, cache un racisme anti-français. Moi je prétends que sous le racisme anti-flic, y a du racisme anti-français, et sous le racisme anti-français, y a du racisme anti-blanc ».

Charlotte D’Ornellas (Soir Info) : « Il y a des victimes qui n’intéressent pas ces militants politiques, ce ne sont pas les victimes qui les intéressent, c’est leur logique à la fois indigéniste et anti-flic. »

Et pourtant au cours de l’émission « Punchline », un pavé est jeté dans la mare des condamnations unanimes : un sondage-minute réalisé par la chaîne sur les réseaux sociaux, qui donne une majorité de répondants « pas choqués » par les propos de Camélia Jordana.





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Ça vaut ce que ça vaut, mais tout de même de quoi faire bégayer le représentant du syndicat des commissaires de la police nationale. Y aurait-il donc, à travers les propos de la chanteuse, un véritable débat qui se poserait, notamment sur la question des violences policières ?

En tout cas, il n’aura pas lieu sur CNews. Car les animateurs et éditorialistes veillent à rappeler à l’ordre les rares invités qui s’essaieront à aborder la question. Ils seront deux : le rappeur et producteur Rost, et l’avocat de SOS racisme Patrick Klugman. Tous deux amenés à se défendre contre le reste des invités, et parfois l’animateur lui-même. Même si le second, dans Soir Info, soufflera le chaud et le froid en condamnant les propos de Camélia Jordana, il tentera tant bien que mal d’évoquer la question des violences policières face à Charlotte D’Ornellas, Sébastien Chenu (RN) et Frédéric Descrozailles (LREM).

Dans l’édition du soir de L’heure des pros, le rappeur Rost devra quant à lui non seulement répondre aux attaques de Gilles-William Goldnadel, du représentant du syndicat de police ou d’Ivan Rioufol ; mais également faire face à l’hostilité de Pascal Praud qui tour à tour le coupe, tourne en ridicule, et recadre sèchement. Et conclut l’émission en enfonçant le clou :

Ce qu’on reproche, et c’est pour ça que vous cernez mal à mon sens le débat [il cite la phrase de Camélia Jordana] c’est cette phrase, parce que c’est stigmatiser la police. Vous dites qu’elle est maladroite parce que ça vous arrange. Parce que quand c’est quelqu’un d’autre qui dit quelque chose avec lequel vous n’êtes pas d’accord, vous ne dites pas que c’est maladroit, vous dites que c’est une honte, vous dites tribunal, vous dites CSA, vous dites etcetera etcetera. Il y a deux poids deux mesures ! Mais là comme ça vous arrange vous dites c’est maladroit. C’est pas maladroit ! C’est juste un propos haineux. C’est tout.

Décidément ce lundi sur CNews, un seul débat était à l’ordre du jour… sur le « racisme anti-flic ». Un terme absurde, qui n’aura choqué aucun des nombreux arbitres des élégances langagières ayant défilé sur la chaîne d’info. Dans cette démonstration de non-débat, le « rapport de force » donne le vertige : deux invités essayant d’expliquer les propos de Camélia Jordana ; contre une vingtaine d’invités et d’éditorialistes refusant toute discussion et appelant à une condamnation sans appel.

Même musique sur BFM-TV et LCI

Sur BFM-TV et LCI, c’est la même musique – même si les deux chaînes d’information ont beaucoup moins traité la « polémique ». Dans l’émission matinale de Thomas Misrachi sur BFM-TV, c’est Laurent-Franck Liénard, avocat spécialiste dans la défense des forces de l’ordre qui sera invité, sans contradicteur, pour s’exprimer spécifiquement sur le sujet. Ce sera le seul intervenant extérieur de la journée. Les éditorialistes « maison » de la chaîne ne manqueront cependant pas de s’exprimer sur les propos de Camélia Jordana, le soir même dans l’émission « Vivre avec ». Ainsi Laurent Neumann nous livre-t-il sa docte analyse :

Il faut aller dans le dictionnaire pour aller voir la définition du mot « massacrer » : action de tuer avec sauvagerie et en grand nombre, de tuer indistinctement une population animale ou humaine, soit en partie, soit complètement. Une fois que vous avez la définition de « massacrer », les propos de cette comédienne, chanteuse qui par ailleurs a beaucoup de talent, sont absolument nuls et non avenus, point.

Une pénible leçon qui omet cependant une des possibilités de la langue française : l’emploi de l’hyperbole. Quoi qu’il en soit, on peut s’étonner que l’éditorialiste n’ait pas, à notre connaissance, formulé la même analyse lorsqu’Emmanuel Macron dénonçait, en octobre 2017, qu’on « massacre » les riches en les taxant [4]. Toujours est-il que son analyse est partagée par ses comparses, Alain Duhamel puis Anna Cabana qui défend la réaction du ministre de l’Intérieur :

Bien sûr c’est faire beaucoup d’honneur à cette comédienne chanteuse que de lui répondre publiquement, mais d’abord cette affaire avait beaucoup de relief sur les réseaux sociaux, et il ne pouvait pas laisser les flics tous seuls, il avait derrière lui les flics qui poussaient et qui disaient « il faut que notre ministre nous défende, on est attaqués sauvagement, publiquement. »

Pour ne pas dire « massacrés », qu’en pense le dictionnaire ? Sur LCI, enfin, un miracle se produit dans l’émission « Audrey and Co », en fin de matinée : un représentant de la police confronté à un contradicteur ! En la personne de Dominique Sopo de SOS Racisme, qui ne manquera pas de relever les difficultés qu’il y a à poser le débat sur les violences policières, sur le racisme dans la police, dans les médias :

Nous sommes face à une personne qui exprime une émotion qui ne peut jamais s’exprimer dans la moindre sérénité parce que dès qu’on l’exprime, voici le feu roulant de « les policiers ont un métier difficile » ; parce que vous comprenez, les noirs et les arabes qui expliquent qu’il y a du racisme dans la police sont des idiots et ne savent pas que policier est un métier difficile […] Elle parle de massacre et donc on va précisément s’attacher sur ce mot-là, pour ne pas traiter du problème qu’elle évoque, qui est celui du racisme dans la police […]

Dominique Sopo fera tout de même l’objet de plusieurs rappels à l’ordre dont cette tirade d’Elizabeth Martichoux :

Si vous-même, en tant que SOS Racisme, vous n’êtes pas capable de condamner l’usage de ce mot… Non mais dites-le, on ne l’entend pas ! Vous dites, c’est une petite maladresse. C’est un mot qui dans un contexte de tension majeure entre les jeunes des quartiers et les flics n’est pas supportable. Il faut d’abord le condamner et ensuite dire la question de fond, c’est pas qu’elle a dérapé, c’est la question du racisme.

***

Ainsi sur les trois principales chaines d’information en continu, le débat sur les violences policières n’aura, une fois de plus, pas lieu. Plusieurs facteurs y ont contribué. Tout d’abord le choix fait, particulièrement sur CNews et BFM-TV, d’inviter pour commenter les propos de Camélia Jordana des intervenants policiers ou proches de la police, consultants sécurité ou responsables politiques de droite ou d’extrême-droite. Où sont les représentants des collectifs et associations anti-racistes ? A l’exception de Dominique Sopo sur LCI, ils sont absents des plateaux. Où sont les représentants des collectifs et associations luttant contre les violences policières ? Tout se passe comme si leur parole était illégitime. Même les responsables politiques de gauche semblent, sur la question, ne pas avoir droit au chapitre. Dès lors le périmètre du débat est déjà largement balisé. Et comme si cela ne suffisait pas, s’y ajoutent les interventions orientées des animatrices, animateurs, éditorialistes et autres consultants qui semblent, une fois de plus, se vivre comme des gardiens de l’ordre symbolique.

Une tâche que certains tentent, tant bien que mal, de maquiller en anticonformisme. Ainsi Pascal Praud qui affirme sans rire dans son émission que Camélia Jordana « a dit quelque chose que plein de gens veulent entendre dans la société médiatique » et « qu’elle sera réinvitée pour ça par une petite caste de journalistes et de médias qui sont dans cette pensée-là. » Une mystérieuse « société médiatique » qui n’a visiblement pas sa place sur les chaînes d’info… Dans d’autres registres, on pourrait citer également les moqueries de Cyril Hanouna à l’encontre de Camélia Jordana, dont de nombreuses publications se sont gargarisées. Tous ces ingrédients contribuent à mettre en œuvre un véritable journalisme de maintien de l’ordre qui, ce 25 mai, a sévi à plein sur les chaînes d’info en continu.

Frédéric Lemaire


Article publié le 01 Juin 2020 sur Acrimed.org