Mort de Stuart Christie, refondateur de la Croix Noire anarchiste [note] en 1967 et fondateur du journal Black Flag en 1970.
De toute sa vie de militant anarchiste, on signalera qu’en 1964, il avait Ă©chappĂ© au garrot vil en Espagne. Il avait 18 ans.

Extrait du livre de Stuart Christie, Granny Made Me An Anarchist :

« Mon estomac s’est retournĂ©. Quelque chose avait mal tournĂ© 

Le 6 aoĂ»t 1964, tout Ă©tait prĂȘt pour ma mission. Mon billet avait Ă©tĂ© rĂ©servĂ© dans le train de nuit Paris-Toulouse. J’ai rencontrĂ© Bernardo et Salvador, mes contacts anarchistes espagnols de Londres, Ă  la place d’Italie, et de lĂ  nous avons descendu la rue Bobilot et dans une petite rue Ă©troite et nĂ©gligĂ©e avec des immeubles gris et sales.
S’assurant que nous n’avions pas Ă©tĂ© suivis, Salva frappa Ă  la fenĂȘtre Ă  rideaux du rez-de-chaussĂ©e et, lorsque la porte s’ouvrit, trois personnes Ă©taient dĂ©jĂ  dans la salle. Deux Ă©taient assis, l’un d’eux que j’ai reconnu comme Octavio Alberola, le coordinateur charismatique du groupe anarchiste clandestin Defensa Interior, et l’homme sur les Ă©paules duquel reposait la responsabilitĂ© et la rĂ©ussite de l’opĂ©ration contre Franco. Le troisiĂšme homme, appelĂ© “le chimiste”, Ă©tait debout prĂšs de l’évier, portant des gants en caoutchouc, mesurant et versant des produits chimiques.
Ayant soif, je suis allĂ©e chercher de l’eau Ă  l’évier, et j’étais sur le point de mettre un verre Ă  mes lĂšvres lorsque le pharmacien s’est retournĂ© et a vu ce que je faisais. Il m’a criĂ© de m’arrĂȘter et s’est prĂ©cipitĂ© Ă  travers, enlevant soigneusement le verre de mes mains, expliquant qu’il venait d’ĂȘtre utilisĂ© pour mesurer l’acide sulfurique pur.
SecouĂ©e, je me reculai pour m’appuyer sur le buffet et allai allumer une cigarette. Cela a dĂ©clenchĂ© une autre rĂ©action tout aussi volcanique de la part du chimiste en expliquant que le tiroir du buffet Ă©tait plein de dĂ©tonateurs.
Je me suis retirĂ© Ă  table et j’ai Ă©tĂ© trĂšs prudent aprĂšs cela.
Le chimiste a placĂ© sur la table cinq plaques de ce qui ressemblait Ă  des barres de grande taille de la tablette faite maison de ma grand-mĂšre (un caramel Ă©cossais friable semblable Ă  du fudge au beurre), chacune contenant 200 grammes d’explosif en plastique, ainsi que des dĂ©tonateurs.
Alberola a passĂ© en revue les dĂ©tails de l’opĂ©ration pendant que Salva traduisait. Mon travail consistait Ă  livrer les explosifs au contact, accompagnĂ©s d’une lettre qui m’était adressĂ©e, que je devais rĂ©cupĂ©rer dans les bureaux d’American Express Ă  Madrid. Puis, lors d’un rendez-vous sur la place de Moncloa, le contact m’identifirait par un mouchoir enroulĂ© autour d’une de mes mains. Il s’approcherait de moi et me dirait : “QuĂ© tal?” (“Comment vas-tu?”), Auquel je devrais rĂ©pondre, “Me duele la mano” (“J’ai mal Ă  la main”).
Je ne parlais pas espagnol, donc pour Ă©viter l’embarras d’oublier mon texte, Octavio a Ă©crit les mots pour moi, ainsi que toutes les instructions. (Ce fut, avec le recul, extrĂȘmement insensĂ©.) Une fois que le contact s’était identifiĂ©, je devais remettre le colis, avec la lettre, et partir immĂ©diatement.
Mon train est arrivĂ© en gare de Toulouse peu avant l’aube le vendredi 7 aoĂ»t aprĂšs une nuit moite et inconfortable. AprĂšs un cafĂ© et un croissant, j’ai pris un train pour Perpignan. Ici, je me suis prĂ©parĂ© pour franchir la frontiĂšre ; Je ferais du stop le reste du chemin pour Madrid.
La meilleure façon de prendre les explosifs, pensai-je, Ă©tait sur mon corps, pas dans mon sac Ă  dos au cas oĂč il serait fouillĂ© par un douanier pointilleux. A Perpignan, j’ai trouvĂ© les bains publics et payĂ© une cabine. AprĂšs un bain chaud et toujours nu, j’ai dĂ©ballĂ© les plaques de plastique et les ai collĂ©es sur ma poitrine et mon ventre avec des Ă©lastoplasts et du ruban adhĂ©sif.
Les dĂ©tonateurs Ă©taient enveloppĂ©s dans du coton et cachĂ©s Ă  l’intĂ©rieur de la doublure de ma veste.
Avec l’explosif en plastique attachĂ© Ă  moi, mon corps Ă©tait probablement dĂ©formĂ©. La seule façon de me dĂ©guiser Ă©tait avec le pull en laine ample que ma grand-mĂšre avait tricotĂ© pour me protĂ©ger des vents mordants de Clydeside.
J’ai traversĂ© la pĂ©riphĂ©rie de Perpignan jusqu’à ce que j’arrive Ă  un carrefour avec un panneau routier indiquant l’Espagne. AprĂšs ce qui semblait ĂȘtre des heures, une voiture s’est arrĂȘtĂ©e. Elle Ă©tait conduite par un voyageur de commerce anglais d’ñge moyen de Dagenham. Il allait
Ă  Barcelone.
Il est vite devenu Ă©vident que sa charitĂ© Ă©tait motivĂ©e dans une large mesure par un intĂ©rĂȘt personnel Ă©clairĂ©. Tous les kilomĂštres, la vieille voiture s’arrĂȘtait et je devais sortir dans la chaleur du soleil mĂ©diterranĂ©en d’aoĂ»t et pousser la voiture jusqu’à ce que nous la fassions redĂ©marrer. Entre la poussĂ©e d’une voiture et le pull de grand-mĂšre, la sueur a commencĂ© Ă  rouler sur moi. Le ruban Ă©tanche n’avait pas encore Ă©tĂ© inventĂ© et les paquets de plastique enveloppĂ©s de cellophane ont commencĂ© Ă  glisser de mon corps.
La circulation Ă©tait dense lorsque nous avons atteint Le Perthus, le col de montagne frontalier le plus frĂ©quentĂ© d’Espagne. C’est lĂ  que nous devions passer un contrĂŽle douanier. De l’autre cĂŽtĂ© se trouvait l’Espagne fasciste.
AprĂšs avoir fait la queue pendant une Ă©ternitĂ© Ă  battre les intestins, j’ai dĂ» encore pousser la voiture pendant que deux gardes civils au visage austĂšre, avec des chapeaux Ă  trois coins en cuir verni brillant et des mitraillettes Ă  la main, me regardaient de haut en bas. J’ai remis mon passeport au garde-frontiĂšre pendant que les douaniers examinaient le coffre et fouillaient derriĂšre les siĂšges de la voiture.
“Pourquoi ĂȘtes-vous venu en Espagne ?”
” Turista ! ” j’ai rĂ©pondu, espĂ©rant que mon accent ne le faisait pas sonner comme “terroriste”.
Une paire d’yeux sombres me regarda avec suspicion pendant un moment avant que le tampon ne descende enfin sur le passeport.
La voiture a atteint la place principale de GĂ©rone, oĂč elle est Ă  nouveau tombĂ©e en panne, cette fois au milieu de l’heure de pointe. Finalement, nous avons redĂ©marrĂ©s et avant que je m’en aperçoive, nous traversions la banlieue dĂ©labrĂ©e aux toits rouges de Barcelone industrielle.
“Je n’ai jamais pensĂ© que nous y arriverions”, a dĂ©clarĂ© mon compagnon.
“Moi non plus”, fut ma rĂ©ponse.
Nous nous sommes dit au revoir et nous nous sommes séparés.

Les dates possibles de mon rendez-vous Ă  Madrid Ă©taient du mardi 11 au vendredi 14 aoĂ»t. J’ai quittĂ© Barcelone lundi, gardant cette fois les explosifs dans mon sac.
J’aurais pu prendre l’avion ou prendre le train, mais j’aimais faire de l’auto-stop et cela signifiait aussi que j’aurais un peu plus d’argent en cas d’urgence.

Ma destination dans la capitale Ă©tait le bureau d’American Express. Au lieu d’aller Ă  la gare pour une consigne Ă  bagages et d’y laisser mon sac Ă  dos, ce qu’aurait fait un anarchiste plus expĂ©rimentĂ©, je l’ai balancĂ© sur mon dos et j’ai descendu la carrera San JerĂłnimo pour rĂ©cupĂ©rer la lettre pour mon contact.
C’était l’heure de la sieste et les rues Ă©taient calmes. En tournant le coin pour entrer dans le bureau d’American Express, mon attention immĂ©diatement Ă©tĂ© attirĂ© par trois hommes Ă©lĂ©gamment habillĂ©s et aux lĂšvres serrĂ©es, portant des lunettes de soleil Ă  monture lourde, debout prĂšs de l’entrĂ©e, marmonnant entre eux. J’ai respirĂ© profondĂ©ment et j’ai essayĂ© de contrĂŽler mon anxiĂ©tĂ©. En passant devant ce groupe, je suis allĂ© au bureau d’American Express oĂč j’ai demandĂ© le bureau de poste restante. Un employĂ© m’a dirigĂ© vers un bureau au fond de la piĂšce.
Remettant mon passeport Ă  la rĂ©ceptionniste, je lui ai demandĂ© si des lettres m’attendaient.
Au mĂȘme moment, j’ai remarquĂ© du coin de l’Ɠil deux hommes et une femme assis dans une alcĂŽve Ă  ma droite. Encore une fois, j’ai su immĂ©diatement qu’ils Ă©taient des policiers. Mon estomac se retourna. Quelque chose avait mal tournĂ©.
La fille avec mon passeport trouva ma lettre derriĂšre elle et la sortit. Quand elle l’a fait, j’ai remarquĂ© qu’il avait Ă©tĂ© marquĂ© d’un morceau de papier rose de la taille d’un bordereau de bookmaker. La femme de l’alcĂŽve, une surveillante, s’est approchĂ©e de la fille, m’apportant maintenant la lettre, lui a dit quelques mots et a retirĂ© le bordereau.
Qu’y avait-il dans la lettre ? Que savaient-ils ? Serais-je arrĂȘtĂ© lĂ -bas ou attendraient-ils que j’aie rencontrĂ© mon contact ? Mais s’ils connaissaient le pick-up Amex, ils connaissaient probablement aussi les dĂ©tails de mon rendez-vous.
Le superviseur a remis le bordereau Ă  la jeune fille, indiquant qu’elle devrait le faire passer aux deux hommes dans l’alcĂŽve. Le superviseur m’a ensuite remis la lettre et mon passeport. Je me suis retournĂ© pour voir les deux hommes de l’alcĂŽve sortir rapidement.
Mon diaphragme se serra encore plus et mon cƓur battit comme un tambour serrĂ©. Pourtant, je me sentais curieusement dĂ©tachĂ© alors que je pris une profonde inspiration et que je sortais du bureau, essayant de garder mon visage sans expression. Rassemblant toute la confiance que je pouvais, je me suis arrĂȘtĂ© Ă  la porte pour regarder le groupe de cinq hommes qui se tenait maintenant d’un cĂŽtĂ© de l’entrĂ©e. Jusqu’à ce que j’apparaisse Ă  la porte, ils Ă©taient en pleine conversation. Ils s’arrĂȘtĂšrent briĂšvement, Ă©changĂšrent des regards entendus les uns avec les autres, et continuĂšrent.
Tentant l’air dĂ©sinvolte d’un touriste bien nanti qui venait d’encaisser ses lettres de crĂ©dit, je suis retournĂ© par le chemin oĂč j’étais venu, et aussi lentement que j’ai pu. Je n’avais fait que quelques mĂštres quand le groupe d’hommes se mit Ă  me suivre dans la rue, parlant encore entre eux. Mes yeux se sont prĂ©cipitĂ©s partout, cherchant dĂ©sespĂ©rĂ©ment une occasion de s’échapper. J’ai continuĂ© Ă  remonter la carrera San Jeronimo, m’arrĂȘtant pour regarder dans les vitrines que je passais, comme si je faisais du lĂšche-vitrine, mais en fait pour voir jusqu’oĂč ils Ă©taient derriĂšre.
Un taxi vide s’est garĂ© sur le trottoir Ă  cĂŽtĂ© de moi. Mais quand le chauffeur a semblĂ© m’inviter Ă  monter, j’ai su que c’était une voiture de police secrĂšte. J’étais coincĂ©.
À ce moment-lĂ , j’avais atteint le coin de la rue animĂ©e Cedaceros. Alors que je m’acharnais Ă  me frayer un chemin Ă  travers la foule, j’ai Ă©tĂ© soudainement attrapĂ© par les deux bras par derriĂšre, le visage poussĂ© contre le mur et un canon de fusil enfoncĂ© dans le bas de mon dos. J’ai essayĂ© de tourner la tĂȘte mais j’ai Ă©tĂ© menottĂ©e avant de rĂ©aliser pleinement ce qui s’était passĂ©. Tout Ă©tait fini en quelques instants.”

Cet extrait a été publié pour la premiÚre fois dans le journal The Guardian le lundi 23 août 2004.

Le 2 septembre 1964, Carballo fut condamnĂ© Ă  30 ans et Christie Ă  20 ans de rĂ©clusion. Il n’en effectuera finalement que trois, Le pouvoir franquiste cĂ©dant sous la pression internationale


Article publié le 17 AoĂ»t 2020 sur Monde-libertaire.fr